33 - Le village fantôme

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Philippe est parti de bon matin. Il a décidé de se rendre à Bours, le petit village où le Père Grégoire a été vu pour la dernière fois. Il porte sa cotte de maille et son épée est à portée de mains. Il sait qu’un voyageur solitaire peut être la proie de beaucoup d’attaques et doit toujours être prêt à faire face aux imprévus et impondérables. C'est pourquoi il fait preuve d’une extrême vigilance sur les chemins.

Il est surpris de ne rencontrer personne. Même dans les champs, alors qu’il devrait y avoir des paysans qui s’occupent de leurs récoltes, il ne voit âme qui vive… Il se dit que c’est vraiment curieux. En arrivant au village, il a aussi l’impression qu’il est déserté. Pas un bruit. Pas un villageois. Il se demande si le Père Grégoire a emmené tout le monde avec lui…

Sur la place, Philippe arrête son cheval et regarde tout autour de lui. Pas un chat… Même pas une souris ! Juste une atmosphère étrange… Il entend le vent qui fait bruisser les arbres, et quelques corneilles au loin le narguent de leurs ricanements lugubres. Le jeune homme attend un instant, se demandant si quelqu’un va venir le voir. Vu le bruit des sabots de son cheval, c'est impossible que personne ne l'ait entendu arriver ! Il laisse son regard se poser sur les différentes masures du village où tout est fermé.

Tout à coup, il entend un cri !

« Jehan ! Viens là ! C’est dangereux de sortir ! »

Philippe voit alors un petit garçon de sept ou huit ans sortir d’une maison, sa mère affolée derrière lui qui l’attrape et le fait rentrer chez eux, essayant visiblement de ne pas croiser le regard du jeune seigneur… Il se dit que cette atmosphère est de plus en plus inquiétante. Il se dirige vers la maison d’où il a vu l’enfant sortir et ouvre la porte, sans frapper. Il tonne :

« Bonjour. Je suis Philippe, votre Seigneur. Dites-moi donc ce qu’il se passe ici ! »

La femme, son enfant entre ses bras, le regarde, apeurée, sans répondre. Cela énerve Philippe.

« Eh bien, parle donc ! Ne me fais pas attendre comme ça ! Qu’est-ce qu'il vous arrive dans ce village ? »

« Monseigneur, ne vous énervez-pas… »

« Si, je m’énerve ! Je ne comprends pas ce qu’il se passe ici ! »

En réponse aux cris de Philippe, l’enfant se met à pleurer. La mère est elle aussi effrayée. Un homme arrive derrière le jeune chevalier, un bâton à la main. Philippe commence à sortir son épée pour se défendre, mais reconnait celui qui vient de les rejoindre. C’est l’échevin de la ville, Guillaume, que son grand père a nommé pour gérer le village. Il laisse son arme dans son fourreau.

« Ah, messire Guillaume ! Vous allez pouvoir me renseigner ! Pourquoi tout le monde se cache ? Pourquoi tout le monde a peur ? »

L'échevin le regarde. Philippe lit dans ses yeux toute son inquiétude, ses questionnements. Il fait un effort pour patienter et attendre que le villageois se décide à se confier. Celui-ci fait le signe de croix puis se lance :

« Messire, il se passe des choses horribles ici… Des choses pas naturelles… »

Il fait signe à Philippe de s’assoir sur un petit tabouret et s'installe en face de lui, à même le sol. Il lui raconte ce qu’il s’est passé ces derniers jours.

« Des bêtes féroces arrivées près du village, Messire, et elles ont dévoré le Père Grégoire ! Et elles vont venir nous dévorer aussi !!! »

Philippe hausse les sourcils.

« Vous dites n’importe quoi, là ! Ce n’est pas possible ! Le Père Grégoire a été dévoré ? »

Guillaume se signe à nouveau, invoquant la protection de Dieu.

« Oui, Messire. Le Père Grégoire est arrivé ici avec votre Grand Père. Lui et le Seigneur Renau se sont séparés ici. Votre Grand Père est parti tout de suite. Je crois qu’il est allé chasser pour se détendre après la guerre… »

Philippe se doute bien que ce n’est pas que la chasse qui a appelé son grand-père, en tous cas pas la chasse aux animaux. Il a dû se rendre chez une villageoise, sa favorite du moment, pour profiter un peu de la vie, comme il dit. Et quand il fait ça, il disparait pendant plusieurs jours, voire quelques semaines… Sans donner de nouvelles.

« Le Père Grégoire, lui, est resté un peu parmi nous. Vous savez comme il est bon. Il voulait savoir si nous avions des jeunes qui auraient pu être envoyés au monastère pour être formés. Lui et le frère Martin ont passé la matinée avec nous. Ils sont repartis après avoir partagé un repas avec ma famille et moi. C’est la dernière fois qu’on les a vus vivants… »

Philippe s'impatiente un peu :

« Que leur est-il donc arrivé alors ? »

Le jeune seigneur commence à s’inquiéter vraiment.

« Ils étaient partis depuis même pas une heure quand on a entendu des cris et des hurlements au loin. Nous avons pris nos bâtons et nous nous sommes précipités vers l’endroit d’où provenaient les bruits. Quand nous sommes arrivés dans une petite clairière, nous avons vu une horreur… Il y avait du sang partout… Des poils au milieu… Surement de la bête horrible qui s’est attaquée à votre grand-oncle… Tout était saccagé… Des traces de combat et de désolation… On n’a retrouvé que le chapeau du Père Grégoire… Pas une trace du frère Martin… Ils ont été dévorés… »

Philippe s'énerve et se lève d'un bond, renversant le tabouret sur lequel il était assis :

« Mais vous n’avez pas cherché à chasser la bête ? Ou à nous prévenir au moins ? »

L'échevin se recule, effrayé de la réaction de son seigneur.

« Non, Messire Philippe… Nous avons eu peur… Alors qu’on cherchait des traces des disparus, nous avons entendu des hurlements qui ressemblaient à ceux d’une meute de loups… Il y avait aussi des rugissements d’ours… Des cris de hiboux… Tous ces bruits mélangés… Nous avons eu peur et nous sommes revenus ici aussi vite que possible… »

Philippe cherche à comprendre :

« Mais pourquoi n'avez-vous rien tenté ? »

« Depuis ces événements, tous les soirs, on entend ces bruits… Ils se rapprochent de plus en plus… Nous n’osons plus sortir de chez nous tellement nous avons peur de finir comme le Père Grégoire… Dévoré… »

« Il faut absolument prévenir mon Grand-père de tout ça ! Mais d’abord, je veux voir l’endroit de la disparition du Père Grégoire ! »

L'échevin se signe à nouveau plusieurs fois.

« Mais Messire… Si la bête est encore là… C’est trop dangereux… »

« Trêve de couardise ! Si nous y allons à plusieurs, nous ne risquons rien ! Va donc chercher trois hommes et montre-moi ce que vous avez découvert ! Sinon, tu peux dire adieu à ta mission d’échevin… Et à ta vie aussi ! »

Guillaume semble se résigner...

« Bien Messire… Je vais aller chercher des hommes… »

Philippe lance un regard froid sur la femme apeurée qui tient toujours son petit dans les bras. Il ressent d'abord du mépris pour ces paysans qu'un rien effraie... Puis il se rappelle qu'ils n'ont jamais eu la chance de pouvoir voyager et découvrir le monde. Qu'ils sont dévoués à leur seigneur et n'ont jamais eu de désir de rébellion comme les villageois qu'il a affrontés avec Aymeric. Il se dit que finalement, c'est son rôle de les rassurer, de les guider, de se faire aimer s'il veut s'assurer de leur fidélité. Il se lève donc et paré d'un sourire franc, il s'approche du gamin dont il ébouriffe les cheveux :

"Ne vous inquiétez-pas. Je suis là, désormais. Tout va bien se passer. Je vous promets de vous protéger et de m'assurer qu'aucun malheur ne vous arrive."

Philippe est rasséréné par le regard admiratif du petit et par le sourire que lui adresse sa mère. Il sort pour retrouver l'échevin qui a réussi à trouver trois autres villageois qui, même s'ils n'ont pas l'air rassuré, ont accepté de suivre leur seigneur. Philippe leur adresse un sourire reconnaissant.

"Merci à vous de m'accompagner. Ensemble, nous ne risquons rien. Si un danger survient, ayez confiance en moi. Je vous protégerai !"

Ensemble, ils se mettent en route rapidement et se rendent à la clairière où a eu lieu le massacre. Arrivés sur place, les villageois ne veulent cependant pas le suivre et restent à distance, abrités derrière les arbres.

Philippe fait avancer son cheval et observe la scène. Il descend ensuite de sa monture qu'il accroche à un chêne et examine les différentes traces, se demandant ce qui a pu se passer. Il ne sait pas pourquoi, mais il a l’impression que quelque chose ne tourne pas rond… Il regarde les empreintes laissées dans la terre et ne voit rien qui pourrait lui faire penser à un animal maléfique. Et le fait qu’il n’y ait que le chapeau du Père Grégoire qui ait été trouvé l’interroge aussi beaucoup.

Pensif, il remonte à cheval et retrouve les villageois en se demandant ce qui a pu se passer et surtout, ce qu’il va faire désormais…

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