39 - Philippe s'affirme en digne héritier
Les derniers jours ont été bien remplis pour Philippe. Depuis qu’il a prévenu son grand-père, tout s’est enchainé rapidement. Charles est arrivé ce matin avec Catherine, Gabriel et quelques chevaliers, mais Philippe, occupé à la préparation de l’assaut avec son grand-père n’a pas encore eu l’occasion de le voir. Le Seigneur Aymeric doit arriver dans la soirée. Il veut rester discret et a donc voyagé de nuit avec ses chevaliers ces derniers jours pour les rejoindre. Leur objectif est de surprendre les troupes de Sylvain de Bouillon le lendemain au petit matin. La nuit va être courte…
« Philippe, tu as pensé à demander au forgeron de nous livrer les armes qu’il a préparées aujourd’hui ? L’attaque est prévue pour demain. »
Philippe soupire… Son grand-père n’arrête pas de lui poser des questions et de s’inquiéter. Il se dit qu’il reste un redoutable guerrier, il l’a vu s’entrainer et n’a rien à dire sur sa bravoure, mais son âge le rend plus inquiet et moins insouciant.
« Oui, Grand-Père, je l’ai fait hier. Tout est organisé, vous ne devriez pas vous inquiéter autant ! »
« C’est la première fois que tu vas combattre à mes côtés. Tu es mon seul héritier. Et pour l’instant, le seul aussi d’Aymeric… Je ne veux pas que tu prennes trop de risque. Je ne sais même pas si je vais t’autoriser à te joindre à nous. »
Philippe le regarde, un air de défi dans ses yeux :
« Rien ne pourra m’en empêcher ! Et vous aurez besoin de moi pour attirer les troupes de nos ennemis dans la plaine où nous pourrons les affronter… »
Son grand-père soupire car il sait que Philippe dit vrai, même s’il n’a aucune idée de comment il va faire. Son petit-fils n’a rien voulu lui dire. Le jeune homme sait, lui, que tout est prêt. Il souhaite profiter de sa dernière journée avant le combat pour aller voir la jeune Hermine et le reste de la famille de Gros Louis qui se sont réfugiés au monastère. Il repense à la jolie femme, à sa petite sœur, Jeanne et à leur mère Marie qu’il a promis de protéger. Il prend donc congé de son grand-père et file sur le chemin à travers champs.
Le ciel est gris, couvert… Un ciel du nord comme ils en ont l’habitude. Peu de soleil, peu de couleurs à cause des nuages, un petit vent frais. Il faut être né ici pour ne pas déprimer et savoir se contenter de ces conditions climatiques. Philippe ne remarque même pas tous ces éléments, il sait que demain matin, il va prendre de gros risques et va peut-être mourir… Il veut s’assurer avant ça que tout sera fait pour la famille de l’homme qu’il a tué.
Il arrive au monastère et frappe à la porte. Ce n’est pas Sylvie qui vient lui ouvrir, mais un moine qu’il n’a jamais vu et qui lui fait signe, en silence, d’entrer. Philippe connait bien les lieux et se dirige donc immédiatement vers le quartier des invités pour y retrouver ses protégées. Au détour d’un couloir, il entend des voix et s’en approche discrètement. C’est Sylvie et Charles qui viennent de se retrouver !
« Oh mon Charles, je suis tellement contente de te voir ! »
« Moi aussi, Maman ! Si tu savais tout ce qui m’est arrivé pendant ce voyage ! »
« Oui, je vois que tu as bien grandi ! Tu n’es plus mon petit Charles, tu es un homme maintenant ! »
« Oui, Maman, mais je suis aussi plus que ça ! Je suis un Musicien ! La Lumière est en moi, et elle prend de plus en plus de force, de plus en plus de place chaque jour… »
« Raconte-moi tout ! »
Philippe entre dans la pièce pour les saluer.
« Bonjour Sylvie. Bonjour Charles… »
Les deux le regardent, surpris par son intrusion dans leur moment d’intimité.
« Je ne vais pas vous déranger longtemps, je dois aller voir la famille de Gros Louis. Mais Charles, ne pars pas sans moi, s’il te plait. J’ai besoin de te parler… De m’excuser… Moi aussi, j’ai grandi… Moi aussi, j’ai changé… Il faut qu’on puisse se parler. Donne une chance à notre amitié, je t'en prie ! »
Charles l’écoute, d’abord intrigué car il ne sait pas de qui il parle. Il est ensuite surpris par la demande faite pour parler avec son ancien camarade. Depuis ce qu’il a fait à Margot, Charles ne le considère plus comme son ami. Mais le musicien est une personne qui a un grand cœur, pour qui la Lumière est très forte et le guide dans ses décisions. Il sourit donc et répond :
« Pas de souci, Philippe. Je t’attends et nous rentrerons au château ensemble. Cela nous permettra de nous expliquer, comme tu le dis. Je serai à ton écoute en souvenir de notre amitié passée. »
Sylvie fronce les sourcils à ces mots. Elle ne savait pas qu’ils s’étaient disputés.
« Philippe, tes amies sont dans le jardin. Tu pourras les y retrouver. Et toi, Charles, viens, je vais te faire une tisane au miel et tu vas tout m’expliquer. Je veux tout savoir. »
Philippe sourit en les voyant si proches. Il envie un peu son ami qui a sa mère à qui il peut se confier. Il leur fait un petit salut et se dirige prestement vers le jardin où il retrouve Marie et ses deux filles en train de s’occuper du potager des moines. Il les observe un instant avant qu’elles ne se rendent compte de sa présence. Elles sont en train de récolter des navets, chacune se chargeant d’une ligne. Il se demande si elles font ça car on leur a demandé de l’aide pendant leur séjour, ou bien si c’est juste pour se divertir. Philippe regarde plus attentivement Hermine, l’ainée des deux filles. Avec sa robe plutôt serrée en laine, il devine toutes ses formes. Elle descend jusqu’aux chevilles, comme le veut les règles de modestie en cours, mais son décolleté est magnifique, ce qu’il ne peut manquer de remarquer, penchée comme elle est. Lorsqu’elle lève les yeux vers lui, il sent les battements de son cœur accélérer.
« Oh, Philippe, tu es là ! »
Elle lui sourit. Toutes les trois arrêtent leur activité et se rapprochent de lui, des interrogations dans leur regard.
« Tu as des nouvelles pour nous ? » lui demande Hermine.
« Oui… J’ai parlé avec mon grand-père. Il va vous laisser occuper une maison dans un des villages du domaine. Vous, Marie, vous pourrez travailler. Il faudra lui dire ce que vous voulez faire. Et pour vous deux, Hermine et Jeanne, il m’a promis qu’il verrait pour votre instruction et que vous puissiez avoir un futur ici. Je suis rassuré. Comme ça, s’il m’arrive quelque chose demain… »
Hermine sent tout de suite l’inquiétude chez Philippe.
« Pourquoi dis-tu ça, Philippe ? Tu vas être en danger demain ? »
Philippe la regarde, l’air triste mais déterminé :
« Demain, je vais en effet risquer ma vie. Pour s’assurer que la vie des personnes ici et ailleurs sur mes terres soit préservée et en sécurité. La mort de votre père m’a ouvert les yeux. Si je dois faire la guerre, si je dois tuer, il faut que ce soit pour des motifs nobles et justifiés. Et votre vie, la vie des personnes sur mes terres, il faut tout faire pour les préserver ! »
« Fais attention à toi, Philippe… Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose ! »
Hermine lui saisit les mains qu’elle porte à sa bouche pour les embrasser. Sa mère, toujours en colère contre l’assassin de son mari, lui frappe prestement les mains.
« Arrête tes bêtises, ma fille. Laisse-le donc aller faire la guerre ! Et laisse donc Dieu juger s’il a assez payé pour ses péchés ! S’il meurt à la guerre, ce ne sera que l’expression de la justice divine… »
Philippe la regarde tristement.
« Je sais que vous ne me croyez pas, mais j’ai changé… Et je le prouverai demain. Je ne mets plus ma vie et mes intérêts avant tout. Je suis là pour mes terres… Et pour ceux qui y habitent, ce qui est votre cas maintenant ! »
Philippe, soudain énervé, jette un dernier regard à Hermine, puis s’éloigne rapidement avant de perdre davantage son calme. Il va devant la porte du Monastère pour attendre son ami, Charles. De là, il a une vue sur une partie de son domaine et il continue à réfléchir au plan qu’il a élaboré pour attirer Sylvain de Bouillon dans son piège…

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