43 - La surprise de Philippe
Philippe intime le silence à Charles et Armand. La première partie de leur expédition s’est passée sans souci, mais au fur et à mesure qu’ils se rapprochent du bois où sont réfugiées les troupes de Sylvain de Bouillon, le danger de se faire surprendre augmente.
Afin de ne pas se faire remarquer, même s’ils ne sont éclairés que par la lumière des étoiles, ils traversent le grand champ de blé qui borde la forêt afin d’y pénétrer de manière discrète. Ils se glissent ensuite le plus silencieusement possible jusqu’au camp, prenant le même chemin que Philippe, la première fois qu’il est venu. Ils ont de la chance car le bois est rempli d’animaux et les petits bruits de craquements de branches qu’ils font passent inaperçus… Leurs ennemis, trop confiants, ont un peu baissé la garde… Ils ne pensent pas qu’ils peuvent se faire attaquer là où ils sont.
Philippe fait signe à Armand et Charles de se positionner comme il l’a imaginé, le plus près possible de la tente où sont les prisonniers. C’est ça leur premier objectif : les libérer pour ne pas qu’ils se retrouvent au milieu des combats. Le jeune châtelain, lui, se glisse ensuite de l’autre côté de la clairière. Il imite discrètement le hululement de la chouette. C’est le signal pour que Charles commence à souffler doucement dans sa flute.
Charles en appelle à la Lumière pour que leur plan réussisse. Il souffle et fait des notes très graves afin que le son ne porte pas trop… Il essaie d’imiter le bruit d’un oiseau, mais en faisant une petite mélodie qu’il espère intrigante et envoutante. Et il joue juste assez fort pour que le garde qui se situe devant la tente des prisonniers l’entende.
Leur plan fonctionne. Le garde se frotte les yeux. Il se relève et s'astique aussi les oreilles, comme s’il n’arrivait pas à faire confiance à ses sens endormis. Il ramasse son épée qui était à ses pieds et fait quelques pas vers la musique. Charles s’arrête aussitôt… Lui et Armand restent silencieux, retenant leur respiration. Dans le noir, ils devinent une forme qui se glisse dans l’ouverture de la tente, sans un bruit. Charles admire le courage et l’agilité de son ami qui vient de se jeter dans la gueule du loup de manière habile et courageuse.
Le garde, se disant surement qu’il a rêvé, se rassoit à sa place, devant l’entrée de la tente. Charles et Armand reprennent leur respiration. Ils espèrent que Philippe va mener à bien sa partie du plan et permettre la libération des prisonniers. Ils doivent eux maintenant se séparer pour mener à bien leur mission. Ils font le tour du campement et déposent tous les 10 ou 15 pieds en fonction de la topographie des lieux ce qu’ils ont amené. Philippe leur a dit qu’il s’agissait d’une surprise qui allait effrayer tous les chevaliers présents et les conduire à fuir vers la plaine… Il faut qu’ils fassent attention car tous les paquets sont reliés entre eux par un fil couvert de poudre noire. Et il ne faut pas qu’ils se fassent surprendre. Ils prennent leur temps en faisant attention à bien réaliser leur tâche et ils se retrouvent enfin à leur point de départ. Ils n’ont pas pu en mettre tout autour, Philippe n’a pas bien calculé le tour de la clairière… Charles ne peut s’empêcher de se dire que son ami aurait mieux fait d’être plus attentif aux leçons du Père Grégoire ! Maintenant, qu’ils sont en place, il émet à son tour le hululement de la chouette.
Philippe, en entrant dans la tente, a tout de suite fait un signe au Père Grégoire qui l’a entendu arriver pour ne pas qu’il crie. Il réveille chacun des prisonniers tour à tour en leur intimant l’ordre de ne pas faire de bruit et coupe les liens qui les retiennent tous. Il y a cinq personnes dans la tente. Le Père Grégoire et le frère Martin sont là et cela soulage Philippe rassuré sur le sort des deux moines. Il y a aussi la jeune fille rousse aperçue la dernière fois. Deux autres villageois qu’il ne connait pas sont aussi présents.
Philippe fait signe à tout le monde d’attendre. Tout à coup, il entend le hululement de la chouette émis par Charles. Tout est en place. Ils vont pouvoir lancer leur opération. Il se relève et se place juste à l’entrée de la tente. Puis il chuchote :
« Pstt ! Psst ! »
Il a sorti son épée et, quand le garde ouvre la tente pour voir qui l’appelle, il lui assène un formidable coup du plat de l’épée sur son visage. Le frère Martin qui a suivi l’action attire le corps du garde un peu sonné contre lui et le maintient à terre, une main sur sa bouche pour éviter tout bruit. Philippe utilise le pommeau de son épée pour le frapper à nouveau dans le cou et lui faire perdre connaissance. Ils utilisent ensuite les liens pour l’attacher et lui mettre un bâillon dans la bouche. Philippe entrouvre la tente et vérifie que personne ne les a entendus. Il fait signe à la jeune fille de sortir et de suivre le frère Martin qui est déjà dehors, l’épée du garde à la main.
Charles et Armand font signe aux prisonniers de les rejoindre. Philippe et le frère Martin ferment la marche. Philippe indique à son ami et Armand d’emmener les prisonniers en sécurité mais Charles refuse de laisser son cousin affronter seul la deuxième étape de leur plan. Il laisse donc Armand emmener tout le monde loin du campement, vers le village où ils pourront se réfugier en attendant l’issue des combats qui vont commencer.
Le temps presse pour Philippe. Il a besoin de l’obscurité pour que son plan fonctionne parfaitement, et le jour commence déjà à poindre. Mais il veut aussi laisser le temps aux prisonniers de prendre de la distance. Il espère enfin que les troupes de son grand-père et d’Aymeric sont en position, car une fois lancé, son plan ne pourra pas s’arrêter. Il essaie de faire partir Charles, mais celui-ci est toujours là et semble décidé à rester…
Philippe se glisse à nouveau dans le camp, et s’approche d’un des feux. Charles se décide à le suivre et à l’imiter. Quand Philippe récupère un morceau de bois avec une belle braise, il fait de même. Philippe est admiratif. Son ami prend tous les dangers pour mener à bien son plan et il se dit qu’il est loin le gamin studieux et réservé du Monastère.
Une fois le morceau de bois récupéré, Philippe fait signe à Charles d’aller dans un sens pendant que lui prend l’autre. Tout à coup, une voix se fait entendre et crie fort :
« Halte ! Qui va là ? Restez où vous êtes !!! »
Philippe ne fait plus attention au bruit ou à autre chose. Il se précipite vers l’extrémité de la clairière pour retrouver un de ses paquets. Il entend d’autres cris. Tout le camp se réveille ! Il parvient à allumer le paquet et met le feu aussi au fil couvert de poudre qui s’allume instantanément ! Il ne se retourne pas et continue à courir le long du fil pour mettre le feu à un autre paquet.
Charles a essayé de faire de même, mais n’a pas la même chance, ni la même agilité. Il se retrouve face à un chevalier qui se dresse devant lui, l’épée à la main, le regard noir… Charles regarde derrière lui, mais d’autres chevaliers arrivent, réveillés par le tumulte qui se fait dans le camp. Il est perdu… Il va y laisser la vie ! Il ferme les yeux et en appelle à la Lumière pour le guider ou au moins l’accueillir dans le royaume des Morts.
Tout à coup, alors qu’il sent la main d’un chevalier s’emparer de son épaule, un grand sifflement se fait entendre. Suivi d’un bruit d’explosion et voilà que de nombreux arcs de lumière illuminent le ciel ! Tous les chevaliers se retournent et regardent apeurés le spectacle qui s’offre à eux ! Charles se dit que la Lumière a entendu sa prière, il en profite pour se glisser entre les bras de son ennemi et fonce dans la forêt où il allume lui aussi un des paquets laissés sur place.
Philippe, pour rajouter au tumulte, crie d’une voix ténébreuse :
« La colère divine est sur nous ! Vite ! Nous devons fuir ! On se retrouve sur la plaine ! »
Charles ne peut s’empêcher de sourire en entendant son ami. Le feu s’est maintenant transmis à tous les paquets qui explosent tous chacun leur tour. Un cercle de feu s’est fait autour du campement où règne le désordre le plus total. Les chevaux hennissent et essaient de fuir, apeurés. Le feu d’artifice continue et les explosions de lumière irisent le ciel qui devient multicolore. Charles se réfugie derrière un arbre, un peu à distance. Il voit Philippe, toujours insensible au danger, se précipiter vers l’enclos des chevaux et ouvrir la porte. Il se demande comment ce jeune homme qui ne pensait qu’à lui et à ses petits plaisirs il y a encore quelques semaines est devenu ce guerrier intrépide en si peu de temps…
Philippe parvient à s’échapper et rejoint Charles à l’écart. Ils regardent tous les deux le chef du campement crier dans tous les sens et essayer de calmer ses troupes. Il est monté sur son grand cheval noir et hurle à tout le monde :
« Récupérez les chevaux ! Il faut partir d’ici avant que le feu divin ne nous prenne ! Suivez-moi ! On se retrouve en bas de la forêt ! A moi ! »
Un sourire éclaire le visage des deux jeunes hommes. Leur plan a fonctionné à merveille. Ils espèrent que les troupes d’Aymeric et Renau vont maintenant réussir leur part de la mission…
Suite au départ désordonné des troupes de Sylvain de Bouillon, il leur faut désormais retrouver la plaine où les combats doivent faire rage. Charles profite du chemin pour échanger avec son ami :
« Philippe, c’était incroyable ce que tu as fait ! »
Philippe sourit tout en remontant sur son cheval.
« Merci, Charles. Je ne savais pas si ça allait fonctionner… »
« Mais c’était quoi, tout ça ? Je n’avais jamais rien vu de pareil de ma vie ! »
« Ce sont des feux d’artifice. Mon grand-père les avait achetés à un marchand lors d’une de ces expéditions. C’était pour le mariage de Catherine, normalement. Mais avec la précipitation, personne n’a pensé à les prendre lorsque nous sommes partis du château… »
« Mais comment as-tu eu l’idée de les utiliser ? »
Philippe sourit à nouveau et répond malicieux :
« Tu n’es pas le seul à avoir des lumières, Charles ! Je te rappelle qu’avec le Père Grégoire, c’était parfois moi qui étais le plus imaginatif ! Surtout pour faire des bêtises ! »
Charles éclate de rire. C’est tellement vrai ! Il est aussi si heureux d’avoir retrouvé son ami et de voir comme il a changé. Mais sa bonne humeur s’efface vite. Il entend des cris au loin et des bruits d’armes qui s’entrechoquent…

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