45 - L'heure de la guérisseuse
Catherine a été prévenue par un villageois. Il lui a dit que la victoire avait été obtenue mais qu’il y avait de nombreux morts… Des deux côtés… Et que le Seigneur Aymeric avait demandé à ce qu’elle les rejoigne au plus vite au village avec la guérisseuse du château.
Catherine se précipite dans la cour, en remontant ses jupons sur ses genoux pour ne pas qu’ils l’entravent dans sa descente des marches inégales. Elle ne veut pas perdre de temps car elle est morte d’inquiétude. Le villageois n’a pas su lui dire qui était mort et qui avait survécu. Il lui a simplement dit que son époux était blessé… Elle pense à Charles d’abord. S’il lui était arrivé un malheur, s’en remettrait-elle ? Et puis, elle pense à tous les autres partis ce matin… Combien ne vont pas revenir ?
Elle arrive rapidement dans la petite masure en bois où habite Manon, la guérisseuse. Elle ouvre la porte sans frapper, prise dans son élan et portée par sa peur d’avoir perdu des êtres aimés. Elle est surprise en la découvrant déjà habillée, prête à voyager, avec son baluchon et ses herbes.
« Bonjour Dame Catherine, quand partons-nous ? »
Catherine reste là, plantée au milieu de la petite pièce chichement meublée, un peu haletante après sa course.
« Mais… Comment… Enfin… Pourquoi… Déjà prête ? »
La guérisseuse éclate de rire :
« Quand les hommes se battent, les femmes ont le choix entre pleurer et s’inquiéter ou bien se préparer et agir. Je suis donc prête et je vais agir. »
Catherine essaie de reprendre contenance, malgré son étonnement.
« Vous êtes surprenante… Mais puisque vous êtes prête, suivez-moi. Nous partons immédiatement. »
Catherine et la vieille femme retournent au château où Rose et les autres serviteurs ont tout préparé pour le départ. Catherine saute sur un cheval tandis que la guérisseuse monte plus calmement sur celui qui lui est présenté.
Le chemin vers le village où ont été menés les blessés lui semble interminable. Catherine essaie de pousser le petit groupe à aller plus vite, mais le chemin n’est pas des plus praticables et les chevaux font comme ils peuvent. Personne ne parle. L’atmosphère est pesante.
Dès que les murs des maisons du village apparaissent, Catherine pousse son cheval au galop. Elle aperçoit son père en discussion avec Gabriel sur la petite place centrale. Elle s’arrête à leur hauteur. Elle ignore l’intendant pour s’adresser à Renau :
« Père, je suis ravie de vous voir sain et sauf ! »
Son père relève la tête de sa discussion et, sans sourire, lui répond sèchement :
« C’est la guérisseuse qu’on attend, pas toi. Où est-elle cette sorcière ? On a besoin de ses services, pour ton époux notamment… Et pour Philippe. »
Catherine est affolée.
« Mon époux et Philippe sont blessés ? C’est grave ? »
Voyant que Renau n’est pas disposé à répondre, Gabriel prend pitié de Catherine :
« Pour Philippe, c’est grave oui… Il s’est pris un coup de couteau dans le dos. Il a perdu beaucoup de sang. Charles et le Père Grégoire sont à ses côtés et tentent de le soigner. Pour notre seigneur Aymeric, on ne sait pas… Il crie depuis tout à l’heure et il a l’air de souffrir. Mais personne n’a osé l’approcher pour voir ce qu’il en est. »
Catherine sent son inquiétude monter, à peine atténuée par l’information sur son fils et son oncle qui ont l’air d’avoir survécu.
Renau rajoute, toujours en colère :
« Et Armand, notre preux chevalier a péri sur le champs de bataille ! Tout comme une dizaine de nos chevaliers... »
« Oh non ! Armand ! Il était si jeune… »
Catherine sent les larmes lui monter aux yeux. C’est à ce moment-là que Manon, la guérisseuse arrive. Elle se présente devant son seigneur qui lui fait signe de le suivre. Catherine leur emboite le pas. Renau les emmène devant une des maisons mais n'y pénètre pas, se contentant d’indiquer à Manon d'entrer. Catherine la suit et ce qu’elle voit l’inquiète au plus haut point.
Charles et le Père Grégoire encadrent Philippe allongé sur une table. Les linges en dessous de lui sont rouges du sang qui s’est déversé. Les deux hommes ont l’air sains et saufs, mais terriblement inquiets. Dans l’autre pièce, plusieurs personnes sont autour d’Aymeric qu’elle entend crier et hurler sous la douleur.
Manon ignore les cris et la demande d’Aymeric de venir immédiatement l’aider. Elle chuchote à Catherine :
« Vu comme il crie celui-là, il va s’en sortir. Je vais d’abord m’occuper de votre neveu… »
Elle s’approche et penche son visage vers le jeune homme qui git sur la table, sans mouvement. Le Père Grégoire prend Catherine dans ses bras pour la réconforter. Manon examine longuement Philippe qu’elle déshabille afin de pouvoir observer ses blessures. Elle fait signe à Charles en lui tendant une potion :
« Tiens, donne ça au geignard là-bas. Ca le calmera le temps que je m’occupe de Philippe. Ça va le faire dormir et j’ai besoin de calme pour préparer mes remèdes. »
Charles s’exécute pendant que la guérisseuse nettoie les blessures de son ami. Elle prépare ensuite un onguent en faisant chauffer des herbes dans de l’eau à laquelle elle rajoute de la farine et des liquides que personne à part elle ne reconnait. Elle recoud les plaies du jeune homme puis dépose l’onguent dessus. Charles lui demande :
« Il va s’en sortir ? »
Manon le regarde tristement.
« A priori, rien n’a été touché à l’intérieur. Mais il a perdu beaucoup de sang… Et surtout, il n’a pas repris conscience. C’est ça qui m’inquiète. Je pense qu’il y a un gros risque qu’il ne se réveille jamais… Mais il trouvera peut-être la force en lui de se remettre. J’espère que l’onguent que je viens de poser va agir et qu’il pourra au moins se réveiller. Si c’est le cas, il sera sauvé. Sinon, il mourra... »
Charles se précipite dans les bras de sa mère et du Père Grégoire devant la situation de son ami, son cousin, celui qu’il considère comme son frère. Pendant ce temps, Manon va voir le seigneur Aymeric, toujours endormi suite à l’absorption de la potion. Lorsqu’elle soulève son drap, elle ne peut s’empêcher d’émettre un petit cri. Tout de suite, Catherine vient la rejoindre.
« Que se passe-t-il ? C’est grave ? »
La guérisseuse se reprend un peu.
« Je ne pensais pas qu’il était blessé à ce point-là… »
Elle montre ensuite l’état des jambes du Seigneur et Catherine voit, horrifiée qu’elles sont complètement écrasées, presque plates. Elle s’évanouit. Vite le Père Grégoire vient s’en occuper, l’aide à se réveiller en lui donnant de petites claques, puis l’emmène en dehors de la maison. La guérisseuse reste seule avec Charles et les deux blessés.
« Charles, il faut que tu m’aides. Ou que tu trouves quelqu’un pour m’aider. Ça ne va pas être facile, mais il faut le faire si on veut lui sauver la vie… Et encore… Il est peut-être déjà trop tard… »

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