46 - Un vivra, l'autre périra

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Charles hésite mais préfère rester. Tout ce qu’il est en train de vivre est assez traumatisant, mais il a au moins l’impression d’être utile, de faire quelque chose. Cela l’aide à affronter la situation.

« Heureusement qu’on lui a donné le nectar de pavot. Au moins, il ne souffre pas… Charles, enlève-lui ses vêtements en essayant de ne pas toucher aux plaies. N’hésite pas à tout déchirer ou couper. Je vais préparer un autre onguent pour ses jambes. Mais on ne pourra jamais les sauver… »

Charles se rapproche d’Aymeric toujours assoupi sous l’effet de la potion qu’il a ingurgitée. Il lui enlève ses vêtements, laissant apparaitre un corps couvert de cicatrices, témoin des nombreuses guerres effectuées par le seigneur. La petite barbe taillée qui lui donnait cet air d’autorité quand il était sur son cheval lui semble maintenant dérisoire. Il s’assoit par terre contre le mur pour rester à proximité du Seigneur. De là où il est, il peut aussi surveiller Philippe et espère vraiment que son ami va se réveiller.

Manon s’active à côté, autour d’un chaudron où elle mélange différentes herbes qu’elle fait chauffer. La vapeur qui se dégage de la concoction laisse une odeur étrange et mystérieuse, pas désagréable du tout. La guérisseuse marmonne tout en préparant son remède et Charles, bercé par cette voix un peu lointaine, envouté par la fumée et les odeurs, ferme les yeux un instant.

Lorsqu’il les ouvre, il se retrouve dans une grande pièce, le hall d’un château. Il est en présence de Margot et Melvin qu’il retrouve avec plaisir. Melvin lui fait un clin d’œil amical, comme à son habitude, et lui fait signe de regarder derrière lui. Charles se retourne alors et voit que Gabriel est présent aussi, avec sa fille. Tous ceux qui possèdent la Lumière sont là… Margot s’approche de lui et prend sa main. Elle l’emmène devant un coffre où il y a deux serrures. Melvin lui demande alors :

« Voici une clé. Il y a deux serrures. Tu ne peux en ouvrir qu’une. A toi de choisir. Si tu ouvres celle de Philippe, il vivra. Si c’est celle d’Aymeric, c’est lui qui survivra. L’autre malheureusement périra. »

Charles le regarde sans comprendre.

« Il faut que je choisisse ? Mais pourquoi choisir ? Et pourquoi moi ? »

Gabriel intervient alors :

« La vie est faite de choix. Comme tu l’as vu pour moi, on ne fait pas toujours le bon… Mais la Lumière te permet de sauver l’un d’eux, c’est déjà ça. Prends cette chance et apprécie-la à sa juste valeur. »

Margot rajoute ensuite :

« Et c’est toi qui portes la Lumière de la manière la plus forte parmi nous. C’est donc à toi de faire le choix… Je te fais entièrement confiance. »

Elle ponctue son propos d’un doux baiser déposé sur ses lèvres. Charles regarde ensuite les deux serrures. Il demande à Melvin :

« Et comment je sais quelle serrure correspond à quelle personne ? »

« C’est ton cœur qui te le dira. En tous cas, prends tout le temps qu’il te faut pour choisir. Il n’y a pas de bon choix de toute façon. »

Charles se retrouve tout seul, ses compagnons disparaissant alors comme par magie. Il y a un coffre. Deux serrures identiques en apparence… Comment faire pour déterminer qui il doit sauver ? Doit-il s’en remettre à la chance ?

Il s’assoit devant le coffre et regarde la clé dans ses mains. Il décide de laisser la Lumière prendre place en lui. Il pose la clé par terre et sort sa flute. Il joue un petit air triste et essaie de se laisser guider dans son choix. Il pense d’abord que c’est facile, qu’il n’a qu’à choisir son ami, son cousin même. Il est jeune, il a l’avenir devant lui. Mais en faisant ça, il condamne Aymeric. Il découvre en explorant ses visions que son épouse est enceinte et qu’elle porte un bébé qui, si son père meurt aujourd’hui, grandira comme un orphelin, ce qu’il a été lui-même. Comment imposer ça à un enfant qui n’est pas encore né ? En plus, cet enfant sera son demi-frère. Devant tant de pensées, d’opportunités, de choix avec tant de conséquences, Charles décide d’arrêter de penser. La musique qu’il joue se fait plus légère, plus aérienne. Il a l’impression d’être en communication directe avec les cieux. Il se laisse porter et a le sentiment de s’envoler à travers les nuages. Il voyage et vole dans les airs, la clé et le coffre flottant avec lui et traversant le monde entier à la vitesse d’un aigle surplombant les terres qui défilent sous leurs yeux.

Tout à coup, il sait. Il a tout compris. C’est tellement évident… Le revoilà dans le Hall du château. Le voyage s’est arrêté brusquement en même temps que la musique. Il range sa flute et se laisse guider par toutes ses émotions. Il se saisit de la clé et la fait tourner dans la serrure de gauche. La gauche, c’est le côté du cœur, c’est évident. Et c’est son cœur qu’il a choisi de suivre. Un petit clic se fait entendre. La serrure est débloquée. Il va pouvoir ouvrir le coffre de la vie.

Il se retrouve à nouveau entouré des autres musiciens qui sont revenus, comme par magie. Tous lui sourient. Margot lui saisit la main et c’est ensemble qu’ils l’ouvrent. Une lumière intense jaillit et les éblouit.

« Charles ! Charles ! Réveille-toi ! »

Charles ouvre les yeux. Il se les frotte, encore ébloui de la Lumière qui vient de jaillir et de l’envelopper totalement. Il essaie de comprendre ce qui lui est arrivé, il ne parvient pas à déterminer où il est. Puis, il voit le corps d’Aymeric devant lui, et il reconnait la voix de Manon, la guérisseuse, qui essaie de le réveiller.

« Et alors, Charles, c’est comme ça que tu m’aides ? En dormant à même le sol ? »

Charles se rend compte qu’elle n’a rien vu, rien deviné et qu’elle pense qu’il s’est juste assoupi. Il a l’impression que son absence a duré des heures, mais il se rend compte que ça n’a été que quelques minutes au plus, Manon étant simplement en train de finaliser sa potion.

« Excuse-moi, Manon, je pense que j’ai vécu trop d’émotions ces derniers jours… Comment puis-je t’aider ? »

La guérisseuse le regarde en plissant les yeux.

« J’ai l’impression que tu es plein de secrets, Charles… Je me demande même si mes onguents et mes remèdes sont vraiment utiles. Leur sort est décidé et je ne peux rien y changer… Je me trompe ou pas ? »

Charles rougit et est tout gêné de la perspicacité de la vieille femme. Il sait que c'était bien plus qu'un rêve et que la Lumière a décidé de la vie de l’un et de la mort de l’autre… Mais comment expliquer ça sans passer pour un fou ?

« Je ne sais pas, Manon… Je pense qu’il faut tout essayer quand même ! Je ne suis qu’un musicien qui se laisse porter et guider par la Lumière. Le reste, personne ne peut le comprendre avec des mots. »

« Oui, tu as raison. Cessons de parler. Viens me donner un coup de main pour déposer cette pommade sur les jambes du seigneur de Boves. Cela ne le sauvera peut-être pas, mais ça aura au moins le mérite de le soulager. »

Charles récupère le lourd chaudron et vient rejoindre Manon auprès de son patient. Elle lui fait signe de le déposer et de s’approcher.

« Finalement, ça ne servira à rien. Il ne respire plus. Et mon petit canari me dit que tu n’es pas surpris… »

Charles vient à côté de la guérisseuse et se penche sur Aymeric qui a l’air apaisé et ne souffrira plus jamais. Il entend dans sa tête une petite musique sombre et lente, mais remplie d’espoir. La vieille femme qui a connu son lot de morts dans sa vie ne se formalise pas plus que ça de ce décès. Elle ferme les yeux d’Aymeric et retourne aux côtés de Philippe qu’elle examine à nouveau avant de sortir, rassurée pour le jeune homme, afin d’aller prévenir les autres du décès du Seigneur.

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