47 - La Lumière réveille les consciences
Charles se dirige vers la chambre où Philippe est allongé, cet espace que la jeune Hermine ne quitte que pour aller manger ou se laver. Elle attend toujours que sa mère ou sa sœur vienne la remplacer et réduit au maximum ses sorties pour pouvoir être présente au moment où Philippe se réveillera. Elle a avoué au musicien lors d’une de leurs précédentes rencontres qu’elle était amoureuse du jeune seigneur, mais qu’elle n’avait pas osé lui avouer. Elle se dit que de toutes façons, elle n’a aucune chance car elle n’est pas noble. Charles n’avait rien répondu, pensant qu’elle avait sûrement raison.
Il croise sur son chemin le Père Grégoire et s’arrête un instant pour lui parler. Charles sait qu’il est heureux d’avoir retrouvé Sylvie. Il a découvert qu’il passait chaque soir pour discuter avec sa mère adoptive et que les deux partageaient une tisane en discutant, comme un vieux couple, en tout bien, tout honneur.
« Bonjour mon Père. Quelles nouvelles pour Philippe ? La guérisseuse est passée ? »
Le moine sourit au jeune homme dont il est très fier. Il se dit qu’il a vraiment grandi ces derniers temps et que le petit gamin est devenu un bel homme, plein de maturité et surtout un être qui resplendit de la Lumière qu’il porte en lui de la manière la plus naturelle possible.
« Oui, Charles, elle est passée. Elle a refait les bandages de notre Philippe. Elle dit ne pas comprendre pourquoi il ne se réveille pas car pour elle, tout va bien, sur le plan physique au moins. Elle a laissé à Hermine un peu de potion qu’elle lui fait ingurgiter… Ce n’est pas très agréable à faire, mais elle n’a pas l’air de s’en inquiéter. Et au moins, il continue à vivre… »
Charles remercie le Père Grégoire pour les renseignements fournis puis continue son chemin. Il a avec lui sa guiterne car, depuis son retour au monastère, il a décidé de s’entrainer auprès de Philippe. Il se dit que le son de la musique peut aider Philippe à retrouver le chemin vers ses amis qui l’attendent avec impatience.
« Charles, attends ! J’ai oublié ! »
Charles se retourne et voit le moine, tout sourire, faire les quelques pas qui les séparent pour lui remettre une lettre.
« Tu as reçu ce courrier aujourd’hui. Je pense qu’il va te faire plaisir… »
Le jeune homme regarde et comprend qu’il s’agit de nouvelles qui viennent de Margot, ce qui le remplit de joie. C’est la première preuve qu’il a de ne pas avoir été oublié par celle qu’il rêve de retrouve. Il glisse le pli dans la boite de son instrument, et rit intérieurement en voyant le visage de son ancien professeur qui aurait bien aimé connaitre le contenu du courrier, mais il ne lui fait pas ce plaisir.
« Merci, mon Père. Vous avez raison, cela me fait effectivement très plaisir ! Bonne journée ! Je passe vous revoir après ma visite à Philippe. Sinon, nous nous verrons ce soir, avec ma mère. »
Depuis son échange avec Catherine, il sait que Sylvie n’est pas vraiment sa génitrice. Cependant, il la considère toujours comme sa vraie maman. Pour lui, c’est elle qui l’a élevé, l’a vu grandir au quotidien, lui a appris le respect, l’amour de l’autre. Et c’est avec le sourire aux lèvres en pensant à elle qu’il pénètre dans la chambre où se trouve Philippe.
Il salue Hermine qui s’apaise un peu en le voyant arriver et sort sa guiterne qu’il accorde tranquillement. Il s’installe au pied du lit de Philippe et laisse la Lumière le rejoindre et s’exprimer. Chaque jour, il est surpris de sa capacité à produire de nouvelles mélodies qui lui viennent et s’accordent avec ce qu’il se passe autour de lui. Aujourd’hui, c’est un petit air gai et léger qui lui vient en tête et nait sous ses doigts. Il se laisse emporter et s’évade dans sa tête, la Lumière envahissant son âme.
Après une petite demi-heure, il s’interrompt quelques instants afin de laisser son esprit se reposer un peu, et en profite pour lire sa lettre.
Mon cher Charles,
J’utilise les mots plutôt que la musique et la Lumière pour communiquer avec toi, ce qui ne m’est pas naturel, mais qui sera plus pratique. Mon grand-père me dit qu’il faut que je te communique l’endroit où nous allons t’attendre car tu vas souhaiter nous rejoindre. Je ne sais pas pourquoi la Lumière lui fait autant de confidences, mais il ne se trompe jamais et je le crois. Et cela me réjouit de pouvoir bientôt te retrouver. Nous serons dans le petit village de Saint Riquier, dans la baie de Somme. Nous y resterons jusqu’à ce que tu nous rejoignes et nous t’y attendons en compagnie des phoques !
Mon grand-père me demande aussi de te préciser que tu as en toi la Lumière qui réveille les consciences. Il a d’ailleurs l’air mécontent que tu ne l’aies pas encore utilisée, même si je ne sais pas de quoi il parle.
Mon cher Charles, il me tarde de te revoir. Et, comme je n’oserai sûrement pas te le dire en face, je vais te l’écrire : je t’aime.
Ta Margot
Charles lit et relit le message. Il ne pense d’abord qu’aux derniers mots qu’il vient de lire. Elle l’aime… Un grand sourire éclaire tout son visage. Si elle l’aime, c’est sûr, il va tout faire pour aller les rejoindre en effet ! Par contre, il ne comprend pas pourquoi Melvin est mécontent. Oui, il a la Lumière… Mais comment doit-il l’utiliser ? Personne ne lui a jamais appris à réveiller les consciences ? En même temps, personne ne lui a jamais appris à faire de la musique non plus… Et il y arrive…
Intrigué, il reprend son instrument et réfléchit quelques instants. Il regarde son ami toujours inconscient à côté de lui, et perçoit peu à peu la révolte et la colère monter en lui. Il sent toute l’injustice de la situation l’énerver. Il sent l’éclat de la lumière qui s’empare de cette rébellion et voit tout à coup le chemin pour réveiller Philippe. Il désaccorde complètement sa guiterne et se met à gratter les cordes de la manière la plus agressive possible. La musique ne se fait plus caresse, elle se fait violence. La lumière n’est plus là pour réconforter, elle est là pour motiver la révolution. Il rajoute à cette cacophonie musicale le son de sa voix qu’il rend très grave… Un océan de stabilité dans le vacarme qu’il fait. Attirés par le bruit, plusieurs moines viennent les rejoindre. Hermine le regarde sans comprendre ce qu’il cherche à faire, mais Charles, imperturbable, continue à jouer sa musique à réveiller les morts…
Quand le Père Grégoire arrive, il se dit que Charles est devenu fou, de chagrin sûrement, mais il a assurément perdu la raison. Il s’approche du jeune homme pour le raisonner et le faire arrêter, mais il stoppe brusquement. Les yeux de Philippe sont ouverts. Fixes, mais clairement ouverts… Charles aussi a vu le miracle s’opérer. Il réaccorde progressivement sa guiterne tout en continuant à jouer. Sa voix se fait de plus en plus faible au fur et à mesure que les accords se font de plus en plus harmonieux. Lorsqu’il plaque son dernier accord, il s’est tu… Le silence se fait dans la salle. Tout le monde regarde Philippe dont les yeux se plissent. Charles se dit que c’est fini, qu’il va refermer définitivement les yeux, que la Lumière ne peut réaliser tous les miracles… Mais tout à coup, un son sort de la bouche de Philippe.
« Oh non ! Il s’étouffe ! »
Qui a prononcé ces mots ? Charles ne le saura jamais car Philippe enchaine avec d’autres sons ! Et le voilà qui éclate de rire ! Le jeune seigneur est en train de rigoler ! Il en pleure tellement il rit ! Charles le voyant faire et heureux de la tournure des événements se met à s'esclaffer ! Philippe hoquette entre deux éclats de joie :
« Je n’ai jamais vu un musicien aussi peu talentueux !!! Il fallait que je revienne d'entre les morts pour te le dire, mon ami !!! Il n’y a que moi qui oserais dire à un musicien porté par la Lumière qu’il est complètement nul !!! »
Et il est reparti dans un rire tellement communicatif que bientôt toutes les personnes présentes se joignent aux deux jeunes gens hilares ! Même les moines qui ont fait vœu de silence font de même ! La joie est revenue au sein du Monastère.

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