1. Prologue
Lexie écrivait la nuit.
Pas par romantisme. Par nécessité.
Le jour, les phrases refusaient de venir. Elles se dissolvaient dans le bruit du monde, dans les obligations banales, dans cette fatigue sourde qui lui collait à la peau comme une faute.
La nuit, au contraire, tout semblait possible. Ses idées s’assemblaient avec une précision presque douloureuse, comme si quelque chose en elle s’alignait enfin.
Elle savait qu’elle était intelligente. Elle le savait depuis longtemps. Pas d’une intelligence scolaire ou démonstrative, mais d’une lucidité profonde, exigeante, parfois cruelle.
Lexie voyait les structures derrière les récits, les mécanismes derrière les émotions, les failles derrière les certitudes. Elle comprenait instinctivement ce qui faisait tenir une histoire et ce qui la faisait s’effondrer.
C’était précisément ce qui la détruisait.
Chaque phrase qu’elle écrivait était aussitôt disséquée, soupçonnée, remise en question. Était-elle juste ? Était-elle sincère ? Était-elle nécessaire ? Elle corrigeait avant même d’avoir terminé. Elle doutait avant même d’avoir espéré. Le texte n’avait jamais le temps d’exister qu’il était déjà condamné.
Les refus s’étaient accumulés au fil des années. Polis. Encouragés. Identiques.
Beau style, mais…
Prometteur, cependant…
Intéressant, sans parvenir à…
Mais sans parvenir à quoi, exactement ?
Elle n’avait jamais obtenu de réponse claire.
Ce soir-là, Lexie fixa longuement l’écran vide. Le curseur clignotait, patient, presque moqueur. Elle sentit monter cette angoisse familière, non pas la peur de ne pas écrire, mais celle, plus terrible encore, d’écrire quelque chose qui ne servirait à rien.
Elle posa les doigts sur le clavier.
Rien.
Puis, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, une phrase apparut. Elle ne se souvenait pas de l’avoir pensée. Elle était simplement là, complète, évidente.
Lexie la relut.
Elle fronça les sourcils.
La phrase était bonne. Trop bonne. Équilibrée. Juste. Elle portait exactement le ton qu’elle cherchait depuis des mois. Cela aurait dû la réjouir. Au lieu de cela, un léger malaise s’installa, diffus, presque imperceptible.
Elle effaça la phrase.
Le curseur clignota de nouveau.
Quelques secondes passèrent. Puis la phrase réapparut. À l’identique.
Lexie eut un sourire nerveux. Une coïncidence. Un automatisme. La fatigue, sans doute. Elle tapa une autre phrase, volontairement maladroite, presque brute, comme pour reprendre le contrôle.
Le texte s’ajusta de lui-même.
Pas sous ses yeux.
Mais dans sa tête.
La version corrigée s’imposa avec une clarté troublante, comme si quelqu’un venait de lui souffler la bonne formulation. Lexie sentit un frisson courir le long de sa nuque. Elle resta immobile, les mains suspendues au-dessus du clavier.
— C’est ridicule, murmura-t-elle.
Elle ferma le document.
Avant que l’écran ne s’éteigne complètement, une ligne subsista, seule, en bas de la page. Elle n’avait aucun souvenir de l’avoir écrite.
Continue.
Lexie resta longtemps dans le noir, l’ordinateur fermé, le cœur battant trop vite pour une simple nuit d’écriture. Elle tenta de se convaincre que tout cela venait d’elle. De son esprit fatigué. De son désir trop intense d’être enfin lue. Pourtant, au fond d’elle, une certitude étrange commençait à prendre forme.
Ce n’était pas une idée nouvelle. C’était une idée qui l'attendait.

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