2. Être lue !
Lexie referma son ordinateur sans l’éteindre.
Un geste qu’elle faisait souvent, comme si laisser l’écran allumé pouvait encore retenir quelque chose, une idée, une phrase, une chance. La pièce replongea dans une pénombre tiède, trouée seulement par la veille rouge du modem.
Elle resta immobile quelques secondes, les mains posées à plat sur le bureau.
Le silence avait ce poids particulier des fins de journée improductives. Ce n'était pas un silence reposant mais celui qui accuse.
Le dernier mail reçu datait de trois semaines.
"Nous avons apprécié votre style, mais le projet ne correspond pas à notre ligne éditoriale actuelle."
Elle connaissait la phrase par cœur.
Elle aurait pu la réciter sans ouvrir le message. Une phrase comme toutes les autres, toujours polies, toujours définitives, toujours sans visage.
Lexie se leva, fit quelques pas dans le studio trop étroit qu’elle occupait depuis quatre ans. Les murs étaient couverts de livres. Ils n'étaient pas décoratifs. Ils étaient utilisés, annotés, parfois même cornés. Des compagnons muets qui semblaient la regarder passer avec une indulgence cruelle.
Elle écrivait depuis l’enfance, non par vocation romantique mais par nécessité.
Écrire avait toujours été une manière de tenir le monde à distance, de le comprendre sans s’y perdre.
Elle n’avait jamais douté de son intelligence, ce qui rendait l’échec plus difficile à expliquer. Elle doutait seulement, et de plus en plus, de sa place.
Elle se servit un café et le but sans plaisir.
Sur la table, reposait son dernier manuscrit imprimé, épais, stable. Trop stable peut-être. Elle le regarda sans l’ouvrir. Elle savait déjà ce qui le composait : des phrases solides, une structure maîtrisée… et ce soupçon persistant qu’il manquait quelque chose. Quelque chose qu’elle n’arrivait plus à nommer.
Son téléphone vibra.
"Toujours debout ?"
Le message venait de Sarah.
Lexie sourit malgré elle. Sarah faisait partie de ces rares personnes qui n’avaient jamais remis en question son obstination à écrire. Pas par naïveté mais par bienveillance.
"Malheureusement", répondit-elle.
La réponse arriva presque aussitôt.
"Je passe te voir demain. Et arrête de faire semblant que tu vas bien. LOL"
Le lendemain, elles s’étaient installées dans un café sans charme, à mi-chemin entre leurs deux appartements. Un endroit fonctionnel et impersonnel, où personne ne s’attardait vraiment.
Lexie aimait ça... ces lieux de passage n’attendaient rien d'elle.
Sarah la regarda longtemps avant de parler :
— Tu sais ce que je pense, dit-elle enfin.
— Tu penses toujours trop de choses à la fois, répondit Lexie.
Son amie haussa les épaules.
— Tu écris seule. Trop seule.
— J’écris comme je peux.
— Justement.
Lexie remua son café.
Elle savait où Sarah voulait en venir. Elle avait déjà évoqué le sujet, à demi-mot.
— Il existe des plateformes sérieuses, continua-t-elle. Des communautés d’auteurs. Pas des réseaux sociaux. Des espaces de travail. On y échange des textes, on se corrige. On... progresse.
Lexie eut un rictus.
— Se faire corriger par des inconnus ?
— Être lue par des inconnus, corrigea Sarah. La différence est énorme.
Lexie ne répondit pas tout de suite.
Être lue. Vraiment lue. Pas par des comités pressés, pas par des réponses automatiques mais par quelqu’un qui prendrait le temps.
— Ce sera toujours mieux que le silence, non ?
Le soir même, elle tapa l’adresse du site que Sarah lui avait donnée.
Une interface simple, sans promesses tapageuses ni slogans inspirants. Juste une phrase, en haut de la page :
"Partagez vos textes et lisez ceux des autres."
Elle parcourut les profils.
Des auteurs. De tous âges. des amateurs, des obstinés, des talentueux discrets... Des maladroits sincères.
Elle reconnut immédiatement cette fatigue familière, dissimulée derrière des biographies trop longues ou trop modestes.
L’inscription lui prit moins de cinq minutes.
Pseudo d’utilisateur, genre de prédilection puis quelques lignes de descriptions. Elle resta longtemps bloquée devant le champ présentation avant de taper simplement :
"J’écris et j’essaie de comprendre pourquoi..."
Elle valida.
Quand l’écran confirma son inscription, Lexie sentit une chose étrange.
Pas de joie, pas d’excitation mais une légère inquiétude, comme si elle venait d’ouvrir une porte sans savoir exactement ce qui l'attendait de l’autre côté.
Dès lors, elle n’avait aucune idée qu’elle venait d’être remarquée.

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