Chapitre 1 - Vibration

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Le crissement du bus qui freinait au feu perça le crâne d’Orion. Pas parce qu’il l’entendait vraiment, mais parce qu’il le ressentait, dans sa tête.

Là, sur le trottoir, tout semblait lui tomber dessus : le vacarme flou des moteurs, les bruits des klaxons, la foule qui le ballotait à contre courant. Le sourire de RH qui s’était crispé à la seconde où il avait fallu aborder le mot : malentendant.

Il pensait qu’à force, il finirait par avoir la technique, par trouver la parade, deviner ce que les mots masqués essayaient de lui dire, grâce aux mimiques, aux positions du corps. Mais il n’y avait jamais assez d’informations pour être totalement dans la scène. Il n’y avait que lui, planté là, à se demander si les gens voyaient vraiment son visage ou juste la petite coque beige qui dépassait de son oreille.

Il s’était fait recaler deux fois ce matin, dans des bureaux sordides. Les questions étaient toujours les mêmes : "Et dans une équipe, vous vous sentez comment ?" "Vous laissez-vous facilement déborder par le bruit ?" "Et votre handicap, vous le vivez bien ?" La dernière, il l’avait à peine entendue, mais il savait lire sur les lèvres, alors il avait dit oui, trop vite, comme si le mot pouvait tout effacer.

On ne lui demandait jamais ses motivations. Ni même l’étendue de ses compétences. Personne n’en n’avait rien à foutre qu’il court le 100m plus vite que toute sa classe, qu’il pouvait mémoriser un plan de la ville en un clin d’oeil ou qu’il connaissait par coeur la plupart des philosophes grecques.

"Il faut du courage, jeune homme," avait dit l’épicier en le raccompagnant à la porte.

Orion avait répondu par un sourire incertain, parce qu’il ne savait jamais quoi répondre d’autre à cette politesse convenue.

Il avait envie de rentrer, de s’écrouler sur le lit, de pleurer les yeux ouverts sur le plafond lépreux de son studio. Mais il avait la dalle, il crevait de faim et il ne tiendrait pas la semaine à ce rythme s’il continuait à essuyer d’autres refus.

Il ralentit devant la vitrine d’un restaurant, où tournait un petit train à sushi.

Il colla son front contre la vitre, juste assez pour que la buée dilue un instant la danse des assiettes devant son nez. Poisson lustré, œuf orange translucide sur lit de riz, saumon, algues iodée d’un vert émeraude. Et plus loin les mains du chef tranchaient et arrangeaient à toute allure.

Les clients riaient, baguettes en l’air. Un couple d’étudiants se filmait en train de s’empiffrer, sans même se regarder.

Orion avala sa salive, la gorge serrée. Il osait à peine respirer, tant le fumet de sauce soja, de gingembre, lui donnait la nausée et la faim à la fois.

Derrière lui, le monde continuait de tourner : des salarymen en bras de chemise, des mères réconfortant leur marmots fraîchement sortis de l’école, des étudiants pressés d’aller se détendre dans un karaoké. Et lui, planté là, avec dans ses poches assez de monnaie pour se payer un sachet de nouilles instantanée. Tout ça parce qu’il avait changé les piles de ses appareils, dans le but de donner le change et de décrocher un foutu job à l’issu de l’un de ces entretiens.
Il détourna les yeux, honteux, et se perdit dans le flot de la foule.

Il finit par s’asseoir sur un banc, entre deux poubelles, le sac à dos sur les genoux.

Une gamine en uniforme scolaire sorti du restaurant, la bouche encore pleine, riant à gorge déployée en tenant la main de sa copine. Orion détourna les yeux. Il se sentait invisible, ou pire : décoratif, comme le géranium qui mourait sur le bord de la fenêtre de sa voisine du premier.

Le bruit dans sa tête ne baissait pas. Orion serra les dents. Il refusa les larmes, se força à se redresser sur le banc comme si rien ne s’était passé, comme s’il n’était pas à deux doigts de vriller. Il inspira, se leva, et sentit l’air tourner vaguement autour de lui. Il s’obligea à se remettre en marche, à avancer, même si ses jambes étaient en coton.
Il fouilla ses poches pour vérifier combien il lui restait, compta les pièces d’un regard.

Suffisant pour un paquet de nouilles, pas plus. Il se dirigea vers le konbini, traînant les pieds.

Orion fila dans le rayon des noodles, choisit les moins chères, déchiffra l’étiquette en espérant qu’il ne tomberait pas sur un truc parfumé au poulpe.

Il déposa les articles sur le tapis roulant. Le caissier marmonna une salutation toute plate, qu’Orion devina plus qu’il n’entendit. Il sentait peser le regard de la vieille derrière lui alors il se pressa, enfila son achat dans son sac à dos, et se tourna pour partir.

C’est là qu’il la remarqua : une affiche bleu roi, punaisée près de la caisse, juste à hauteur d’yeux. Il s’arrêta net. « Le restaurant le cerisier bleu recrute, horaires flexibles. Contact : Carmine. »

— Le cerisier bleu… murmura-t-il en tendant les doigts pour arracher l’affichette.

Il la lut trois fois pour être sûr de ne pas rêver. Aucune mention de compétence spécifique, ni d’expérience requise. L’annonce était écrite à la main. En bas, un numéro et une adresse griffonné à la hâte. Il sentit l’adrénaline monter dans ses veines, un sursaut qui lui redonna un coup de fouet.
Il plia l’affichette, la fourra dans la poche intérieure de son blouson. Rien à perdre, de toute façon. Il sortit du konbini, et pour la première fois de la journée, il se sentit presque léger. Pas optimiste, non, juste… en mouvement, vers quelque chose. Même si c’était risible.

Orion traversa le quartier, la main enfoncée dans sa poche entourant précautionneusement le morceau de papier.

L’adresse le menait à une rue calme, coincée entre deux grands axes, à peine effleurée par le bourdonnement de la ville. Il s’arrêta un instant en face du restaurant : « Le Cerisier Bleu » s’étalait sur la façade en une calligraphie penchée, presque enfantine. Rien ici de la froideur des chaînes à sushi ou des vitrines tapageuses qui écumaient la rue principale, mais un air désuet, presque intime, avec sa devanture de bois bleu pâle rehaussée de lanternes en bois peintes.

Sur les marches de béton, un type avachis prenait le soleil en fumant une cigarette et buvait sa pinte à même la canette d’alu. Les cheveux hérissés en pics bruns sans forme, des tatouages qui entouraient ses larges biceps, grimpaient jusque sous la manche de son t-shirt. Il leva les yeux vers Orion, sans sourire, mais sans hostilité non plus.

Orion sentit la tension lui mordre la nuque. Il détourna les yeux, fit mine de déchiffrer la carte et les horaires affichés sur la vitre. Il hésita, sentit l’acide lui remonter la gorge, puis se força à avancer. Les marches encaissèrent le choc de ses baskets. Il évita soigneusement le regard du gars, qui ne bougea pas se contentant de glisser ses yeux bruns tirant sur le bordeaux à son passage.

La clochette de la porte tinta d’un son mat, trop bref pour Orion. L’intérieur sentait fort le vinaigre de riz et la friture, avec une pointe de tabac froid, qui venait sans doute de la terrasse improvisée ouverte sur sa droite.

Orion cartographia instantanément les lieux.

Une salle ouverte sur un bar fourni, probablement réservée aux petits lunch ou aux apéritifs dînatoires. Puis, plus loin, s’étirait une seconde alcove où l’on devinait de nombreuses tables dressées. Un néon au-dessus du bar dessinait des vagues cyan sur les murs, et les origamis suspendus au plafond tremblaient dans le souffle tiède de la climatisation.

Les lieux étaient déserts à priori.

Derrière le comptoir, une fille aux cheveux roses se redressa en portant un lourd panier de vaisselle. Elle leva la tête vers Orion lui adressant un lumineux sourire.

Il vit bien ses lèvres bouger, mais à cette distance ne capta pas les mots qui s’y dessinaient.

— B… Bonjour. Balbutia-t-il. Je cherche… Carmine. dit-il, la voix un peu rauque à force de serrer la gorge.

La fille lui répondit, étendit un linge sur sa vaisselle puis disparut derrière une porte battante.

Orion se sentit con, debout dans l’entrée, à ne pas savoir s’il fallait attendre ou déguerpir. Il s’adossa au mur, colla son sac contre lui. Le bruit de la rue filtrait à peine, masqué par le ronflement doux du frigo à desserts.

Il avait beau se concentrer, il ne discernait pas grand chose. Mais le mur derrière son dos vibra lorsque la porte s’ouvrit.

— Qu’est-ce que tu me veux, gamin ?
La voix grésilla dans l’air. Pas dure ou agressive, mais râpeuse, grave, le genre de timbre qui n’avait pas besoin de pousser le coffre pour être entendu. Orion sursauta, manqua de lâcher son sac. L’homme à la clope et à la cannette d’alu s’accouda dans l’encadrement, torse large, un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. Il l’avait pris pour un client aviné.

Réalisant sa méprise, Orion se courba, assez bas pour que ses cheveux glissent sur son front.

— Je… pardon. Je suis là pour le job, l’annonce… je m’appelle Orion, bredouilla-t-il, avec un reste d’espoir que la politesse suffirait à sauver la situation.

Il sortit la feuille de sa poche, la tendit.

L’homme attrapa l’affichette du bout des doigts puis le jaugea lentement, détaillant cette silhouette docile qui frôlait le pathétique ainsi courbée devant lui.

— Orion, hein, répéta-t-il, en croisant les bras sur sa poitrine.

Carmine le détailla plus attentivement.

Le jeune avait mis le paquet, chaussures râpées, costume froissé, cravate de travers. Il devina qu’il s’était fait jeter de plusieurs postulation. Une chaîne d’argent autour du cou, pas de tatouages. Ce n’est que lorsqu’il arriva à hauteur de visage que Carmine comprit la raison de son étrange comportement. Des appareils auditifs. Trop discrets pour être remarqués d’entrée de jeu, trop évident pour être ignorés tout à fait. Il attendit alors qu’Orion se décide à lever les yeux vers lui pour lui parler.

— T’as déjà bossé dans la restauration ?

Orion secoua la tête en se mordant la lèvre.

Il était franc. Premier bon point.

— Tu sais au moins à quoi ressemble une plonge ?

Orion sentit la chaleur lui monter aux joues.
— Oui. Je peux apprendre vite.

La serveuse aux cheveux roses reparut de la cuisine, trainant dans son sillage deux silhouettes qui osaient à peine dépasser plus qu’un bout de tête par la porte qui menait à la cuisine. Elle jeta un oeil à Orion, puis adressa un signe de tête à l’homme.

— T’as quel âge, Orion?

— Vingt-trois ans.

— Alors tu peux picoler. Je t’offre une bière.

L’estomac d’Orion choisit ce moment précis pour protester, fort, assez pour que la vibration traverse le silence de la salle. Il fit lever un coin de lèvres à Carmine. Orion se figea. Pour une fois, il aurait préféré ne rien entendre du tout.

— Une bière… et un truc à bouffer, finit Carmine sans se donner la peine de masquer son amusement.

L’une des silhouettes qui dépassait de la porte battante disparut sans un mot.

L’énorme punk indiqua une chaise, Orion s’y coula, forme tassée, rouge de malaise.

La petite serveuse aux cheveux rose tira deux bières jetant sur son patron un regard amusé.

Carmine s’assit lourdement en face, les bras écartés sur le dossier de la chaise comme s’il prenait possession de tout l’espace. Il le jaugeait, mais pas comme un recruteur ; plus comme un type qui ramasse une bestiole tombée dans son jardin.

— Alors, Orion… T’habites où ? lança Carmine.

Orion hésita, ne sachant s’il fallait donner l’adresse exacte. Mais la question avait le tranchant du factuel, pas l’indiscrétion.

— Juste après la gare. Au-dessus du supermarché Yamato.

Carmine hocha la tête, comprit tout de suite. Les studios minuscules, la moquette effrangée, l’odeur de friture des voisins. Il eut un grognement bref, presque une approbation.

— Ça te pose pas de problème de travailler tard ?

— Non.

— T’as un vélo ?

Orion secoua la tête, puis corrigea :

— Non, mais je peux marcher, c’est pas si loin.

— On verra, ironisa le chef. Les deux derniers ont pas dépassé la semaine.

Un bruit métallique fendit l’air ; la fille aux cheveux roses avait posé deux bières devant eux, et un assortiment de restes de midi.

— Je te présente Lou. C’est notre serveuse.

Elle porta deux doigts à ses tempes, lui adressant un clin d’oeil avant de repartir derrière le comptoir.

Carmine se pencha sur la table, ses yeux prune couleur de vin se plantant dans ceux de son invité.

— T’as pas mangé depuis combien de temps? Demanda-t-il presque comme une menace.

Orion sentait le fumet des gyozas, du porc laqué, de l’oeuf coulant. Il ne savait pas s’il devait y toucher, attendre, se noyer dans sa bière ou juste prendre ses jambes à son cou.

— Un vrai repas… depuis mardi. Un bouillon hier matin, histoire de caler un peu.

— T’as vraiment besoin de ce travail on dirait.

Orion pinça les lèvres et hocha la tête, terrassé par l’évidence.

La clochette de l’entrée tinta, minuscule percussion aiguë qui lui chatouilla l’oreille gauche. Orion sursauta à peine, tourna vers la porte. Carmine, lui, leva le menton, l’œil aigu, notant le réflexe. Il ne dit rien, mais constata qu’Orion avait entendu.

Dans la lumière de l’entrée, un jeune homme surgit, le dos voûté par le poids de deux sacs cabas, lunettes de travers.

L’arrivée fut fracassante : il balança sans ménagement deux sacs sur le comptoir, se plaignit à voix haute, mais d’une voix singulièrement douce, presque enfantine malgré l’effort. Il râlait, pestait contre le fournisseur, contre le mauvais conditionnement du tofu, contre l’enfer des sacs biodégradables qui cédaient toujours au mauvais moment.

— Patron, si t’as une minute je crois que ma colonne vertébrale vient de démissionner. Franchement, qui m’a foutu une commande pareille ?

Il croyait la salle vide ; quand il aperçut Orion, il le dévisagea sans gêne.

— C’est qui lui ? lança-t-il à Carmine, la voix gouailleuse, pas méfiante mais pas courtoise non plus.

Orion, par automatisme, se redressa pour esquisser une révérence, sa main sur la poitrine comme un employé modèle. Il se rattrapa en posant la paume à plat sur la table. Le type aux sacs haussa les sourcils, puis afficha un sourire en coin, goguenard.

Carmine ricana, sans se tourner vers son employé.

— Orion, voilà Reven. Notre barman.

Reven haussa les sourcils, observa Orion de haut en bas, puis consulta Lou, qui essuyait ses verres. Elle haussa les épaules.

Carmine tapota la table pour reprendre l’attention de son invité et désigna le plat avant de se lever.

— Mange. On continuera après.

Reven s’étira, puis tira d’un des sacs une bouteille d’alcool translucide. Carmine commença à écarter les papiers d’emballage pour jeter un oeil circonspect à la marchandise. Ils parlèrent à voix basse.

Orion sentit l’inconfort lui remonter le long du dos, mais il se rassit maladroitement comme on le lui avait ordonné. Il n’était pas sûr d’avoir tout compris.
Il prit ses baguettes, s’appliqua à ne pas les briser de travers.

La première bouchée fut un choc quasi orgasmique, un geyser de goût qui lui incendia la bouche. Les gyozas, tièdes et moelleux, rendaient une touche de ciboule, poivre, viande presque sucrée, le tout creusé par un onctueux arrière de sauce soja. Orion crut vaciller sur sa chaise. Le riz qui suivit, enroulé d’algue, croquait sous la dent, laissait sur la langue un goût de mer fraîche. Il n'avait jamais rien mangé d'aussi vif, d'aussi simple. Orion dut fermer les yeux un instant pour canaliser la vague. Il mâchait lentement, retissant le fil de ses facultés mentales. Il dut se retenir de ne pas tout enfourner en une fois—ça aurait fait sale gamin, et il n’avait pas envie de dégueulasser la première impression. Chaque élément avait sa place, et rien dans sa mémoire ne ressemblait à ce qu’il découvrait.

De l’autre côté de la salle, Lou s’amusait à empiler les verres à saké, les doigts fins dansant entre les gobelets. Elle le jetait parfois un regard, pas moqueur : plutôt du genre à dire, « vas-y, éclate-toi, on sait ce que c’est. »

Reven continua à déballer ses paquets indifférent à ce qui se jouait sous ses yeux. Carmine, lui, repérait tout. Il surveillait les bouchées, l’angle du poignet, le silence furieux que mettait Orion à finir l’assiette. Il en tira un rictus satisfait.

— Il a l’air d’apprécier. Chuchota la serveuse.

— Le contraire m’aurait étonné. Rétorqua Carmine en observant un chou avant de le poser sur le comptoir. Et lui, il en pense quoi?

Lou haussa les épaules.

— Il n’a pas décampé, donc je suppose que c’est pas mauvais signe.

— Bien. Reven, une objection?

Le concerné qui dévissait une bouteille de gin pour en humer les effluves secoua la tête.

— Moi, tu sais, je demande à voir pour le croire.

— Okay.

Le patron fit volte face pour se rasseoir auprès d’Orion qui terminait son assiette.

— Ici, les horaires, c’est du suicide. Tu rentres jamais avant minuit, parfois tu dors sur place. Y’a des soirs où ça gueule, des matins où tu veux pas te lever.

Orion avala sa dernière bouchée, hochant la tête.

— On ne paye pas au black, mais tu bouffes à ta faim.

Nouveau hochement de tête, l’air de dire : je prends. Il aurait dit oui à des conditions bien pires, même avant d’avoir goûté à cet instant de paradis.

— C’était bon ? demanda Carmine, sans ironie.

Orion avala une gorgée, la bière lui délia la mâchoire, le corps. Il sentit la chaleur couler dans l’estomac, comme un baume. La panique de tout à l’heure palpita moins fort, remplacée par l’envie de ne pas tout foirer.

— J’ai jamais rien mangé d’aussi délicieux de toute ma vie.

Un mouvement, à la lisière de son champ de vision, attira Orion. Dans l’encadrement de la cuisine, une silhouette filiforme oscillait, comme prête à faire demi-tour à la moindre bourrasque.
Carmine ne bougea pas, mais leva la main comme pour donner la bénédiction. La silhouette franchit la porte d’un pas calculé, en évitant soigneusement les regards, la tête basse, les mains crispées. Les cheveux gris cendré, presque blancs, collaient à ses tempes. Il avait un visage fin, doux, mais triste.

— Va falloir que tu viennes plus près.

L’ombre se détacha du mur, avança de deux pas, puis s’arrêta net à hauteur du bar. Il ne regardait pas Orion mais son assiette vide.
— Sienne, mon second, expliqua Carmine, le ton de la fierté plus marqué que tout à l’heure. C’est lui qui a cuisiné pour toi, aujourd’hui.

Sienne resta muet. Il triturait le bord de son tablier, regard rivé à l’évier. Orion pensa qu’il ressemblait à ces chats errants qui refusent qu’on les approche. Il s’essuya la bouche du revers de la main.

— Merci infiniment, Sienne. C’était exquis.

— Tu vas bosser ce soir, annonça Carmine. La plonge d’abord pour voir si t’es capable de te mettre dans le rythme. Et si tu tiens, on te file un uniforme.

La phrase tomba, sèche, pas un examen, juste une évidence. Orion sentit la pression remonter.

Il savait qu’il aurait dû acquiescer, sourire, et dire merci avec dignité et enthousiasme. Mais il sentit l’obligation de poser la carte sur la table. Il fallait être honnête. Aller droit au mur, même si c’était pour s’y éclater les dents.

— Chef, y a un truc que vous devez savoir, dit-il, la voix minuscule mais sans faux-fuyant.

Il eut envie de s’engloutir vivant, ou au moins de se dissoudre dans le tabouret.

Il sentit les regards s’arrêter sur lui, aussi nets que des projecteurs de scène. L’air de la salle n’avait pas bougé, mais l’électricité dans ses tempes, oui.

— Je suis… Je suis malentendant.

Carmine ne broncha pas. Pas même un haussement d’épaule ou un battement de cil pour la forme.

— Okay. lâcha-t-il, sans décor. C’est tout ?

Orion ouvrit la bouche, referma, puis la rouvrit, incertain.

— Je veux dire : parfois, surtout avec le bruit, j’entends presque rien… Mais je lis sur les lèvres, et si je suis concentré, je peux suivre. Ça me gêne pas de bosser plus pour compenser. J’ai juste besoin que les instructions soient claires.

Il parlait vite, pour ne pas laisser le malaise s’installer, mais il avait cette nervosité qui faisait trébucher les mots avant la ligne d’arrivée.

Carmine eut un rictus. Il vida sa bière d’une traite, la reposa sèchement sur le bois.

— Okay. C’est bien reçu, les gars? Demanda-t-il sans tourner la tête.

Et derrière lui, en choeur, parfaitement accordés, Lou, Reven et Sienne répondirent d’une seule voix:

— Chef, oui chef.

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