Chapitre 2 - Oui chef!
Orion enfila la veste noire d’un coup d’épaule, termina de l’ajuster avec minutie. Le tissu rêche lui grattait le creux du cou. Jamais il n’avait porté d’uniforme, ni même bossé dans un endroit qui attendait de lui autre chose qu’une présence temporaire et transparente. Il tira sur la manche pour recouvrir le bracelet de son poignet, puis rabattit ses cheveux derrière l’oreille pour mieux caler ses appareils. Un grésillement, puis le monde tourna sur son axe, accueillant cette nouvelle dimension incertaine où le raclement des chaises se mêlaient aux grondements de Carmine, occupé à engueuler l’un de ses fournisseurs au bout du fil.
Il grimaça en ajustant le volume. Les sons se bousculaient, imprimaient leur désordre sur son crâne, mais Orion se força à les classer par coulées distinctes. Le cliquetis suraigu des services d’aciers jetés dans le bac à la va vite, la découpe obsessionnelle du couteau sur la planche, l’avalanche de glaçons secoués dans un bac en plastique. Tout allait trop vite, même dans cette arrière-salle où il était censé reprendre son souffle. Orion fixa le néon au plafond, se demanda si c’était normal d’avoir la gorge aussi sèche alors qu’il n’y avait même pas encore un client.
— Orion! Tu t’amènes? Beugla le chef depuis l’autre pièce.
Il se rua dans le couloir, la veste trop battant ses hanches, évita de justesse Reven qui passait avec deux caisses de bouteilles. Le barman jappa un "gaffe toi" sonore, pas méchant mais pas amical non plus.
Il s’arrêta net devant la porte battante de la cuisine. Par l’interstice, il aperçut Sienne, le dos voûté, penché sur le plan de travail. Orion hésita à frapper, mais il ne voulait pas déranger, ni apparaître comme un touriste. Il attendit que Sienne relève la tête, et croisa son regard, bleuté, étrange, comme lavé à l’eau de pluie. Sienne le détourna presque aussitôt mais lui fit un signe de menton, l’invitant à entrer.
Un hurlement fendit l’air, un grommellement auquel répondit aussitôt le claquement de la porte coulissante : Carmine débarqua, tablier dans une main, téléphone encore dans l’autre.
— Allé les merdeux, ramenez vos fesses, c’est l’heure du briefing.
Carmine claqua la porte du garde manger du coude, tira sur la cordelette de son tablier et l’attacha d’un nœud sec derrière son dos. Il jeta un œil circulaire à ses troupes s’arrêtant un peu plus longtemps sur Orion, raide devant l’évier, qui attendait la suite comme un condamné à mort. Il rabattit ses épaules, se tapit presque contre le carrelage, cherchant le meilleur angle pour lire sur les lèvres du chef sans se faire remarquer.
— Bon, aujourd’hui, c’est pas pas plein, mais on est jamais à l’abri d’une surprise. prévint Carmine en tapotant contre la planche à découper, manière d’annoncer que le concert allait commencer.
Il posa le téléphone, attrapa le menu du jour. Sa voix siffla plus nette, chaque mot ciselé comme un ordre. Orion crut percevoir une envie de bien faire pour lui faciliter la tâche.
— En entrée, salade de daikon et ikura, sauce sésame maison. Ensuite, ramen miso-bœuf, avec œuf poché, fais gaffe au dressage Sienne, il a intérêt à tenir la route. Pour les viandards, boeuf revisité, sauce du chef, et y’a du curry pour les râleurs. Les végétariens on les pousse vers le poisson, les mangeurs de petites graines je leur ferais une composition tofu soja. En dessert, roll cake framboise avec sorbet citron arrosé. Reven, vérifie que t’as assez d’arrosoir je pense que ça va y aller sur le limoncello. Lou, tu gères tes tables comme d’habitude, et tu m’envoies le plan d’attaque si y’en a qui choisissent la terrasse. Sienne, tu veilles sur la cadence et si t’as besoin d’un coup de main, tu demandes à Orion, compris ?
— Oui, chef! Répondit la chorale d’une seule voix assurée.
Orion hocha la tête, la peur du flou dissipée par la netteté des instructions. Carmine avait pris la peine de ralentir, de s’ancrer à chaque syllabe et ses gestes étaient suffisamment équivoques pour combler les hésitations.
— Toi, le nouveau, continua Carmine, t’as juste à avaler la vaisselle à la vitesse où elle sort. Si t’as du mal, tu cries, on viendra à ton aide.
— Oui, chef, lâcha Orion, pas vraiment sûr du protocole mais la formule semblait attendue.
— Okay, gronda Carmine. Au boulot. Bon service tout le monde.
Il claqua sèchement dans ses mains ; l’effet fut immédiat. Lou fonça vers la salle, Reven disparut derrière le bar, Sienne fila vers les plaques chauffantes, sans bruit. Orion, un peu à la traîne, se glissa jusqu’à l’évier.
Il hésita, mains suspendues au-dessus de la cuve d’eau, pas certain de la marche à suivre. Le plan de travail semblait flotter, couvert de gouttelettes d’huile tiède. L’odeur de la sauce soja se mêlait au relents métalliques du bac. Orion releva la tête, capta le mouvement de Sienne, qui arrivait vers lui, les bras chargés d’assiettes sales, le visage fermé.
Sienne empila les plats, prit soin de caler la pile pour qu’elle ne bascule pas. Il se tenait assez près pour qu’Orion puisse voir l’amorce d’une cicatrice, pâle, sur le poignet droit alors qu’il lui tendait une première casserole.
— Il aboie fort mais il n’est pas méchant, tu sais. Tu vas t’en sortir.
La phrase le percuta, posée là comme une main sur l’épaule.
La voix de Sienne était lisse, presque transparente, pourtant il l’avait entendu distinctement. Comme un déferlement de perles sur un carillon. Orion sentit son cœur cogner dans la poitrine. Il se posta devant l’évier, puis se lança. L’eau brûla, il s’en foutait, il aimait même la morsure du chaud sur la main. Il voulait se fondre dans la tâche, troublé, mais il ne savait pas exactement pourquoi.
La salle résonnait de plus en plus fort, un crescendo de voix, de rires, de verres qui tintaient.
Entre deux rinçages, il laissa traîner l’oreille sur la voix de Carmine, qui démarrait en trombe, enchaînant commandes à voix haute, parfois avec sarcasmes. Il l’entendait parler à Sienne, jamais trop abruptement, mais toujours avec rigueur. Il était paternel, ne laissait rien passer mais ne se privait jamais d’un compliment.
Le chef traversait la cuisine, marquant chaque passage d’un coup d’œil pour vérifier le poste de chacun. Il resta un instant devant Orion, observa la pile d’assiettes déjà écoulée, puis fila sans rien dire.
Le temps de transpirer trois casseroles d’un savon industriel, Orion avait trouvé le rythme. Il calait la pile sale d’un côté, arrachait les restes à la spatule, plongeait dans l’eau brûlante, puis empilait sur le rack à sécher. Les bras travaillaient, la tête se vidait. Il y avait une forme d’élégance à s’effacer derrière la mousse.
Un boucan soudain éclata en salle, renversant l’équilibre précaire du service. Les voix s’élevaient, plus fort, presque rauques. Puis la porte des cuisines explosa sous la poussée de Lou, essoufflée, les joues rouges, les cheveux roses en bataille:
— Chef, on a un problème, y a une équipe de rugby qui débarque, genre, maintenant. Ils viennent de gagner leur match. Ils veulent fêter ça ici. Ils sont… vingt, minimum.
Carmine surgit de derrière son piano, moins surpris que titillé, une lueur de prédateur dans l’œil.
— C’est quoi le problème? T’arrives à tous les caser?
Lou, debout contre la cloison, lutta pour reprendre son souffle.
— Ouais mais… T’as de quoi les caler?
Carmine jeta un regard à Orion, puis à la montagne de vaisselle propre déjà amassée.
— Aucun problème. On va improviser. Dis leur que c’est menu spécial. Sienne, t’as reçu?
— Reçu chef.
La clameur de la salle avait changé de registre. On entendait, même derrière la cloison, des voix profondes, rugueuses, le genre de sons qui collaient la victoire sous la peau et la peur dans les cuisines.
— Orion, tu vas dresser ce qu’il y a en attente avec Sienne. Je m’occupe de nos gros estomacs.
Carmine attrapa un torchon et le jeta sur son épaule. Il déballa d’un geste sec un filet de bœuf qu’il posa directement sur le billot, puis fendit la viande d’un coup de lame précis. Orion, saisi, nota le silence brutal de la cuisine à cet instant, le mouvement de Sienne figé juste derrière lui. Il enregistra tout : la façon dont le chef alignait les tranches, en oblique, comme un jeu d’osselets, la rapidité, l’économie des pas.
Sienne se baissa vers la chambre froide, en ressortit un bac débordant de légumes frais, qu’il posa entre lui et son nouveau commis.
— Tu prends les carottes, ici et ici tu mets la viande. Parsème de ciboule, et tu déposes tout ça sur la feuille de shiso. Un peu de vinaigrette, pas trop.
Sienne avait les gestes sûrs, mais la voix trop feutrée pour qu’Orion capte tous les détails alors il le regarda faire. Le cuisinier fit flamber la viande, garda le jus de côté et la découpa. Trois tranches. Le shiso, la ciboule. Il avait capté.
Orion imita. Le premier essai était un massacre : la tranche collait à la pince, la vinaigrette dégoulinait, la feuille se pliait sous le poids comme un abat-jour mouillé. Il sentit la vague d’humiliation lui chauffer la nuque. Sienne rectifia à la volée, sans se vexer.
Orion s’appliqua, mais les rondelles étaient trop épaisses, irrégulières, certaines tombaient à côté du bac. Il s’excusa d’un souffle coupé, recommença. Il ne voulait pas ralentir Sienne, ni se faire remarquer par Carmine, qui s’affairait de l’autre côté du poste.
Orion trouva le rythme, une assiette à la fois et Sienne sortait les produits à sa cadence sans se sentir ralenti. Il y avait une musique dans leurs gestes, un balancier, une logique qui entrait dans la peau.
Derrière eux, Carmine balançait des ordres à la volée, mais Orion n’entendait que les bribes, la plupart des mots lui échappaient. Il se guida aux gestes de Sienne, à l’écho des mains sur la planche, au son sourd de la chair tranchée. Et à sa grande surprise, il y trouva du plaisir. Une forme de réconfort et plus important, le sentiment d’être un peu à sa place.
***
Derrière la cloison, la salle vidait son dernier souffle d’alcool et d’excès. L’équipe de rugbymen, lessivés mais toujours debout, tambourinait sur les tables, échangeant des tapes à s’en déboîter les épaules. Lou et Reven slalomaient entre les chaises, débarrassant à l’arrache, vidant les verres à peine touchés. Orion se demanda comment Lou tenait encore debout, avec ce sourire intact, le même qu’en début de soirée. Même quand un type la frôlait d’un peu trop près, et vu le nombre de couverts c’était certainement pas le premier, elle évitait d’une hanche habile un contact déplacé et recadrait en lui montrant ses dents, un peu plus carnassière.
Il débarrassa consciencieusement, lança la dernière machine.
Carmine surgit dans l’encadrement, la mâchoire barrée d’une fierté qui ne s’avouait pas. Il frappa le mur du plat de la main pour s’assurer que tout le monde le remarque, même Orion.
— Fin de service, les gars. On se retrouve en salle.
Sienne hocha la tête, essuya ses mains humides sur son tablier, jeta un œil à Orion comme pour vérifier s’il tenait encore debout. Orion suivit sans réfléchir. Il nageait dans un bain tiède de sa sueur et de la vapeur des cuisine, il puait le gras, la sueur et la friture. Même le couloir qui menait à la salle lui parut plus long.
Le Cerisier bleu avait retrouvé son calme. Les rugbymen avaient plié bagage. Lou attendait déjà, accoudée au bar, un verre d’eau à la main. Reven sortait une grappe de verres du congélateur. Le givre craquait sous ses doigts. Carmine ouvrit le frigo, farfouilla, et déposa sur le comptoir une bouteille d’alcool translucide. Il regroupa son équipe autour du bar que Reven finissait de nettoyer.
Il remplit les verres généreusement, versa la dose d’alcool nécessaire au couronnement de cette soirée sans demander, ni regarder qui tiendrait l’ivresse ou pas. Peut-être que ça faisait partie de la tradition ici. Orion n’en savait rien alors il le regarda faire.
— C’était un très beau service les p’tits gars. Bravo.
Il trinqua avec chacun, gardant le petit nouveau pour la fin.
— Et toi, t’as survécu… Impressionnant, je pensais que t’aurais pris tes jambes à ton cou. Tu te sens comment?
Orion haussa les épaules. Il hésita à parler, se demanda si c’était encore un test mais il était trop fatigué pour mentir.
— Je sens plus mes doigts, ni mon dos. Et j’ose pas imaginer la taille de mes ampoules.
Lou se pencha sur son épaule avec connivence.
— Tu apprendras. Un pas, un but.
— Et puis les doigts, t’en as encore dix alors viens pas te plaindre. Grommela le chef en levant la main vers lui.
C’est là qu’il réalisa. Lui qui se targuait d’être si observateur, n’avait pas remarqué qu’il manquait une phalange du petit doigt à Carmine. Mal à l’aise, il ne savait pas quoi répondre quand Reven vint à son aide.
— Tu goutes pas? Il et pas bon mon saké ou quoi?
Orion porta presque un peu précipitamment son verre à ses lèvres. Il grimaça un sourire sentant sur lui tous les regards. Amusé, Carmine l’imita, poussant un râle de plaisir une fois sa gorgée avalée.
— Demain, on mange à 11h. Relâche le dimanche et le lundi. Service du soir, jeudi, vendredi samedi, le midi les autres jours. ça te convient?
Il hocha la tête, un peu trop fort, sentit la chaleur de l’alcool remonter dans sa gorge.
Lou reposa son verre d’eau, croisa les bras avec ce mélange de fatigue et de fierté qu’il arrivait à reconnaître, même chez les autres : bras repliés fort, menton calé dans la paume, œil qui luit encore de l’effort accompli. Elle le regarda, pas moqueuse : bienveillante. Pas besoin de mots. Reven, lui, s'avachit à moitié sur le zinc, deux doigts serrant son verre, le siffla cul sec et tapa le fond sur le l’inox.
— T’as pas encore tout vu. Y’a des soirs où ça part en vrille. Les clients qui gerbent sur la terrasse, des commandes à la con jusqu’à minuit passé… Même les flics sont déjà venus.
Orion esquissa un sourire.
Il laissa sa main tourner le verre entre ses doigts, feignant de s’intéresser à la lumière qui ricochait dans le liquide, mais il matait la scène du coin de l’œil. Sienne, calé à côté, roulait ses manches au-dessus du coude. Orion fut pris de court par la pâleur maladive de ses bras, mais surtout par les cicatrices. Des tracés francs, dessinés à la chaîne, jusqu’à former une sorte de territoire blanc sur la peau. Il ouvrit la bouche mais s’abstint de tout commentaire, une légère nausée au coin du cœur. Le vertige de découvrir qu’il n’était peut-être pas le seul foutu écorché dans cette pièce.
Les mots se mélangeaient dans sa tête, flottant au-dessus du bar comme des bulles de saké. Orion perçut les voix, les rires, les anecdotes scandées par Reven, les mots tranchants et les apartés de Lou, mais tout formait une nappe de sons, douce, presque liquide. Il sentit ses épaules se délier, la tension migrer lentement vers ses joues. Une chaleur nouvelle, inattendue, s’installait sous sa peau. Il avait encore du mal à croire qu’il avait tenu, qu’il était là, entouré par cette bande d’épaves magnifiques qui avaient fait de lui l’un des leurs le temps d’une soirée.
Il vida le fond de son verre, laissa la brûlure courir sous la langue, s’étonna d’y trouver du réconfort. Les gestes de Carmine lui semblaient soudain moins tranchants, le rire de Lou moins honnête, les railleries de Reven s’insinuaient dans le brouhaha comme un bruit de fond, pas si désagréable. Quant au silence de Sienne, il était aussi doux que ses gestes. Alors Orion se laissa aller abandonné à l’instant.

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