Chapitre 6 - Leçon de cuisine

9 minutes de lecture

Sienne noua son tablier. Le geste coulait tout seul. Le tissu rêche, effrangé, se plaqua contre sa taille. Il nouait toujours deux fois, à cause de sa silhouette et pour sentir la résistance au dessus de ses hanches osseuses. Orion le regarda faire, les doigts engourdis par l’eau glacée du robinet.

C’était étrange d’entendre le Cerisier Bleu respirer autrement, sans la rumeur des clients ou le martèlement de Carmine. Il y avait quelque chose de solennel, de presque sacré dans la façon dont Sienne se préparait — dans cette chorégraphie réduite à l’essentiel, débarrassée du public et de la pression du service. Il sortit les ingrédients du frigo, alignant sur le plan de travail la matière brute de l’après-midi : œufs, blanc de poulet, quelques légumes, un reste de pâte, une barquette de champignons.

Sienne redressa les épaules. Tout son corps semblait s’étirer, se déplier, sa silhouette longiligne prenant possession de son environnement.

Orion savait que Sienne jouait à domicile ici, mais il n’avait jamais vraiment réalisé à quel point l’autre changeait d’épaisseur dès qu’il franchissait la porte de la cuisine.

Sienne alluma le gaz, fit craquer la flamme. Puis il attrapa son couteau, sa planche et s’appliqua à couper les carottes en bâtonnets parfaitement réguliers.

— Tu veux que je t’aide ? demanda Orion, la voix plus basse qu’à l’ordinaire. Sienne leva les yeux, surpris de la proximité : Orion s’approchait du plan de travail, juste à portée.
Sienne jeta un regard rapide vers lui, la tête un peu plus haute que d’ordinaire, le menton à la verticale.

— Tu pourrais brosser les champignons, proposa-t-il.

— Les brosser? Répéta Orion un peu surpris.

Sienne souffla un rire et pointa le plan de travail du couteau.

— Tu les passes sous l’eau, pas trop longtemps sinon ils vont devenir spongieux. Tu les égouttes et il y a une petite brosse à dent dans le tiroir, ça sert à ça. Pour débarrasser délicatement des impuretés.

Orion haussa un sourcil perplexe, mais il exécuta la tâche avec une rigueur inattendue.

Sienne avait déjà sorti un cul-de-poule et battait les œufs, la fourchette claquant contre l’inox dans une pulsation régulière.

Il y eut un silence, tout juste raturé par les frottements du couteau sur la planche, le clapotement de l’eau froide sur la peau lisse des champignons, les casseroles qui arrivaient à ébullition. Orion observa Sienne de biais, profitant de ce que l’autre lui tournait le dos pour détailler la ligne de son dos, la tension des muscles sous sa veste noire ceintrée. Sienne, c’était la discrétion même, rien d’ostentatoire, tout dans le filigrane, la maîtrise du geste, la retenue jusque dans le corps.
Orion se laissa porter quelques minutes par le ballet puis il se força à se concentrer sur les champignons, frotter la terre, les aligner parfaitement égouttés sur un torchon propre. Mais il revenait toujours à Sienne, à ses mains, à cette élégance qui lui donnait des airs de prince dans sa cuisine. Une puissance fragile. Orion sentit un picotement le traverser, quelque chose d’incertain qui lui donnait envie de rire bêtement.
La recette prenait forme petit à petit. Sienne nappait les blancs de poulet d’une marinade claire, puis lançait les légumes à la poêle, tout en gardant un œil sur la sauce qui réduisait en spirale dans la casserole. Orion, relégué à la plonge, n’avait plus rien à faire sinon attendre les instructions. Tout lui semblait aller trop vite, et trop lentement à la fois.

Il s’adossa au plan de travail, croisa les bras et feignit la désinvolture — pas sûr d’y parvenir tout à fait.

— Dis… ça fait longtemps que tu bosses avec Carmine ?

Sienne goûta la sauce du bout de la cuillère. Il ferma les yeux, rectifia d’une infime pincée de sucre avant de répondre:

— Ça va faire trois ans, bientôt. Mais on se connaît depuis un peu plus. J’ai pas vraiment vu le temps passer.

— Comment vous vous êtes rencontrés ? Demanda Orion, intrigué.

Sienne resta longtemps à touiller la sauce, hésitant à répondre, le dos raidi, le regard posé sur les volutes de vapeur.

Il chercha un coin de torchon pour s’essuyer les doigts, puis trancha pour une demi vérité, la voix à peine plus haute qu’un souffle.

— On était soignés dans le même hôpital. J’étais pas… en pleine forme, disons. Et Carmine non plus.

Il pinça les lèvres, s’attendant à voir la réaction d’Orion, mais ce dernier se contentait d’écouter, le regard posé sur ses lèvres avec une attention soutenue.

— Il passait tout son temps à parler de bouffe. Et à gueuler contre la merde qu’on nous servait. Ça me faisait marrer, jusqu’au jour où ils l’ont laisser passer derrière les fourneaux. Ce qu’il m’a fait goûter… C’était simple, mais j’avais jamais rien connu de pareil. Je crois que ça a vraiment changé ma vie.

Sienne versa un peu de bouillon sur les légumes, mélangea, et un parfum acidulé monta direct à la tête.
— Il m’a promis qu’il m’engagerait comme commis quand il ouvrirait son restaurant. Je pensais qu’il bluffait, mais comme tu le vois, il a tenu parole.

Sienne coupa un champignon en lamelles, il les jeta dans le beurre qui frétillait.
— J’avais même pas vraiment la force de tenir un couteau, au début. J’avais peur du sang, peur de tout. Mais ça faisait marrer Carmine, il disait que c’était comme dresser un avorton de portée.
Il remua un peu, cherchant son souffle. Puis, sans regarder Orion conclut :
— Pour être honnête, je crois que sans lui je ne serais pas grand chose.

Le souvenir le fit sourire, une fente rapide qui disparut aussitôt. Il augmenta le feu sous la poêle, fit revenir les champignons, et laissa le silence s’installer.
Orion resta appuyé contre le plan de travail, bras croisés, bouche entrouverte, mais aucun mot ne sortit. Il fixait Sienne, reconnaissant la manie des gens cabossés de ne jamais rien raconter en entier. Orion savait qu’il n’obtiendrait pas la suite mais cela lui était égal.

Il sentit la chaleur lui remonter le long de la gorge, un truc sourd et idiot, comme s’il venait d’avaler une gorgée de saké chaud trop vite. Sienne, beau comme un matin blême, les cernes taillées au scalpel, la bouche toujours sur le point de s’effondrer ou de rire, ça le retournait. Orion n’avait jamais rien ressenti d’aussi marquant.

Sienne pointa le bout de la cuillère vers Orion :

— Tiens, essaies, dis moi ce que tu en penses.

Orion goûta la réduction aux airelles et hocha la tête les étoiles dans ses yeux parlant pour lui. Satisfait, Sienne coupa le brûleur.

Orion observa la main tachés de jaune d’œuf, la cicatrice pâle qui serpentait le long de son bras prenait un tout autre sens.
Sienne se pencha pour vérifier la cuisson du poulet, puis il baissa le feu et posa le couvercle. Il se redressa lentement, les bras ballants. Il regarda Orion droit dans les yeux, cette fois. Il y avait dans ses pupilles une lumière qui tordait un peu tout autour, un reflet d’acier poli, mais c’était la première fois qu’il ne se dérobait pas.

— C’est la première fois que j’en parle à quelqu’un, dit-il.

Sa voix était sèche, presque cassée à la fin.

Orion sentit un vertige au creux du ventre. Il se contenta d’acquiescer, comme s’il avalait la confession en même temps que la sauce.

— Quelle ironie que tu en parles à un sourd. Plaisanta-t-il, un peu forcé.

Mais Sienne accepta la boutade, un sourire timide effleurant ses lèvres.

— Mouais… c’est un petit peu quand ça t’arrange, ça, non?

Orion releva le menton, exagérant un peu sa moue d’une grimace de pitre.

— Avec un malentendant faut s’attendre à des malentendus. Si c’est en ma faveur, ce n’est que pure coïncidence.

Sienne leva les yeux au ciel s’essuyant les mains sur le revers de son tablier. Puis il inclina la tête, observant l’appareil qui dépassait du pavillon de son ami.

— Tu as toujours été comme ça?

— Idiot?

— Sourd, imbécile.

Orion avait parfaitement compris, mais de voir Sienne s’agacer valait de l’or.

Il se frotta la nuque et opina.

— Ouais, un défaut de fabrique. J’ai pas été repéré tout de suite parce que j’entendais juste ce qu’il fallait pour passer inaperçu. Sauf qu’ils ont cru que j’étais autiste. On m’a traité pour un handicap que j’avais pas en ignorant celui que j’avais jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils avaient fait une connerie. Mais le mal était fait. J’étais catégorisé comme le malade mental du village et dans les petits patelins, les réputations ont la vie dure. En plus, la prise en charge coûte cher et c’est pas tout remboursé par les assurances. Mes parents ont mis le paquet pour que je puisse parler comme n’importe qui.

Sienne fixa les assiettes vides quelques secondes, histoire de cacher la fissure qui s’était ouverte sous ses côtes. Il se mit à dresser le plat, pour occuper ses mains et rassembler ce qu’il avait à dire. Il aligna les bâtonnets de carottes, tassa le riz, nappa le tour d’une couche de champignons puis déposa le blanc de poulet au sommet. Il hésita à parler, puis se lança, la voix posée, presque douce :

— Si ça peut te rassurer, ton élocution est parfaite. Et… ta voix est très agréable à écouter.

Les mots lui échappa plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Il se sentit nu, crâne ouvert sur l’établi. Orion le fixa, interdit, bouche un peu entrouverte. Puis il détourna les yeux, l’air d’un type pris en faute alors qu’il n’avait rien fait, rien demandé. Orion n’avait jamais réfléchi à sa voix. Il avait bossé des années pour gommer la crispation, le débit robotique, les syllabes avalées à cause des prothèses, mais personne ne lui avait dit que ça pouvait être... agréable.

Il sentit la chaleur lui monter au visage, la honte et l’orgueil se battant pour savoir qui l’emporterait. Il voulait dire quelque chose de drôle, mais le silence le plomba. Impossible de jouer les durs face à ça.
Un bâillement tonitruant brisa net le moment. On aurait dit la sirène d’un vieux ferry. Carmine déboula dans la cuisine, jogging élimé, claquettes en plastique, cheveux en pétard. Il avait la gueule de bois d’un type qui s’était réveillé par accident. Il s’appuya sur le chambranle, bras croisés, un sourire de squale accroché à la face. Puis il lorgna sur les assiettes, se pencha pour humer au-dessus du plan de travail.

— Ça sent drôlement bon pour un jour off.

Sienne haussa les épaules, il posa la dernière assiette sur la table avec une fierté à peine voilée.

— Il fallait que j’entraîne le nouveau commis, dit-il.

Orion esquissa un salut ironique.

Carmine s’approcha, jaugea la présentation, puis toisa Orion d’un œil torve.

— Vous comptez pas laisser ça refroidir, non? Demanda-t-il en attrapant une auge de sa main valide avant de se retourner.

Sienne et Orion se consultèrent, puis ils l’imitèrent, s’invitant dans la salle de restaurant, vide.
Carmine traîna une chaise, planta son cul dedans, et tendit la main gauche vers la table, laissant l’autre au repos sur sa cuisse.

— Comment va ta main? Interrogea Sienne en dénouant son tablier.

— Ces antidouleurs font des merveilles, j’ai dormi comme un gosse, c’est l’odeur qui m’a réveillé.

— C’est plutôt bon signe. Remarqua Orion en s’asseyant.

— Je te dirais ça après avoir goûté. Mais un bon plat ça va avec un bon vin. Orion, va chercher une bouteilles à la cave. Prends-en une sur l’étagère du haut.

Orion obéit, presque à regret de devoir repousser la dégustation. Carmine le suivit du regard et attendit qu’il soit hors de portée pour planter son regard dans celui de son apprenti.

— A quoi vous jouez exactement tous les deux? Y’a un truc que je devrais savoir?

Sienne fit mine de ne pas comprendre, il attrapa sa fourchette repoussant quelques grains de riz qui s’étaient échappés.

— Non, je crois pas. On avait rien à faire alors…

— Sienne, la porte te sera toujours ouverte mais… Faut que tu décroches par moment un peu. Faut savoir lever le pied.

— Dit celui qui habite un grenier au dessus de son restaurant.

Carmine fut soulevé d’un rire gras.

— C’est pas exactement pareil. Moi j’ai fais mon temps, gamin, ce business c’est tout ce qui me reste.

— Tu sais bien que c’est totalement faux.

Carmine voyait bien que Sienne essayait de changer de sujet. Mais il ne voulait pas lâcher le morceau si facilement.

— J’ai pas pu m’empêcher de laisser trainer une oreille. T’as bien fait de lui en parler.

Les pas d’Orion remontaient déjà et Carmine se redressa instinctivement. Lorsqu’il vit la bouteille dans les mains d’Orion, il sourit.

— Voilà un choix bien audacieux pour un commis. Ça me plaît. Bon appétit.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Miniscribe ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0