Chapitre 7 - Sans filet

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Sienne poussa la porte du vestiaire. Il ajusta les boutons de ses manchettes noire et redressa son col Mao dans un reflet de vitre.

Ce soir, c’est lui qui serait aux commandes.

Il entra dans la salle, attrapant sa liste au vol qu’il vérifia une dernière fois avant de lever les yeux.

Les autres l’attendaient déjà. Lou était adossée au bar, sa teinture rose flamboyant sous les spots, Orion jouait avec le lacet de son tablier et Carmine avachit en travers sur sa chaise, les jambes ouvertes, le bras mollement posé sur un coin de table. Sa main était drapée dans un pansement solide où il pouvait à peine bouger les doigts.

Sienne fit un pas, puis un autre, jusqu’au centre du restaurant.

— Où est Reven?

Carmine se frotta un sourcil.

— Il viendra pas ce soir. Faudra se débrouiller sans lui.

Sienne hocha la tête puis resserra sa prise autour de la feuille de briefing. Il se racla la gorge.

— Ok. On a cinq réservations ce soir, l’équipe des cols blancs habituels, une table de deux, une de cinq et deux de sept. Pas de demandes particulières. J’ai imprimé les suggestions en plus de la nouvelle carte. Lou, insiste bien sur le canard, on en a un bon stock et c’est de la qualité, ça serait dommage de devoir le passer en salade si on affiche pas complet.

Elle hocha la tête.

— En entrée potage cendrillon au yuzu, suivi par des brochettes de thon mariné, riz sauvage et pickles de légumes, sauce du chef. Y’a de l’arachide dedans. En dessert, on a un roulé pistache avec sorbet mangue. On peut l’arroser si le client le souhaite.

Sienne reprit son souffle, puis se tourna vers Carmine.

— Pour la distribution?

Carmine haussa les épaules, balaya une miette imaginaire sur la table et annonça:

— Lou en salle, toi tu restes derrière les fourneaux. Orion va tourner entre la cuisine et le grand bain. Moi, je peux pas faire grand chose avec une seule main valide, mais accueillir les clients c’est dans mes cordes.

Sienne sembla satisfait de la distribution.

— J’ai prévu un dressage assez soft, pour pas qu’on mette des heures à envoyer les suggestions. Pour moi c’est bon. Tout est clair de votre côté?

— Chef oui chef!

La réponse sortie du coeur sembla presque effrayer le pauvre Sienne qui se fit violence pour ne rien laisser paraître.

— Bon service à tous alors.

Le coup de feu n’avait rien d’artifices.

Orion sentit son rythme cardiaque doubler à la première salve de commandes. Ses mains étaient sèches, ses épaules tendues, mais il parvint à sourire au premier couple à qui il apporta des assiettes. Il se pencha pour mieux lire sur leurs lèvres, capta du coin de l’oreille les mots clés et n’eut pas à leur faire répéter.

De l’autre côté du comptoir, Carmine pianotait sur la caisse, un sourire bravache aux lèvres tandis qu’il saluait d’une voix bien trop grave pour la salle à moitié vide.

Il installait les nouveaux arrivants, distribuait les cartes avec aisance.

Les habitués s’inquiétaient de son état, Carmine bottait en touche avec un bon mot, racontant tantôt qu’il avait été mordu par un jaguar pendant une randonnée, tantôt par un requin lors d’une partie de pêche.

C’était sa partition. Il la maîtrisait à la perfection malgré la rareté de sa présence en salle.

Lou et Orion prenaient le relai quand c’était nécessaire et s’occupaient d’amener les plats et les boissons.

Les bons s’accumulaient, carré net sur la pince à linge.

Sienne attrapa d’un geste sec la louche du potage, vérifia la texture, ajusta la flamme. Ça ronronnait juste assez fort en salle pour couvrir le sifflement du siphon à crème posé sur le passe. Il tira un trait de crème de yuzu sur la soupe et envoya d’une voix claire.

Orion passa la tête dans l’ouverture de la porte battante. Sienne commençait à avoir les cheveux collés au front sous la hotte.

Orion traversa la cuisine, le pas rapide, en nouant son tablier pour se mettre au poste de dressage.

— Tu veux que j’envoie les brochettes d’abord ? Demanda Orion, sans préambule.

— Yep, commence par la table 12, t’en a une qui aura des frites comme accompagnement, indiqua Sienne.

Orion hocha la tête et se mis au travail sans tarder.

Il remarqua aussi que Sienne, en dépit de la sueur, avait la main sûre et solide. Il ne se perdait pas, économisait ses gestes pour une efficacité totale. La voix de Carmine, plus grave que d’habitude, porta de la salle :

— Table sept, cinq cendrillons, cinq jours, un menu complet !

— Reçu! Répondit Sienne sans lever la tête de ses casseroles.

Orion s’approcha, attrapa un torchon et, sans mot, commença à disposer les tranches de thon sur la planche.

Sienne arriva avec les légumes pour compléter.
Dresser les assiettes côte à côte, c’était comme danser sous une pluie de météorites. Il n’y avait pas de place à un faux pas.

Orion suivait la main de Sienne, essayait d’anticiper la chute parfaite d’une graine de sésame, la pose précise d’une herbe fraîche. Le dos de sa main sentit la chaleur du bras de Sienne. Les gestes se répondaient, se complétaient, jusqu’à ce que l’assiette prenne forme, lisse et blanche, puis striée de couleurs. L’odeur du vinaigre des pickles plus forte que celle de la viande, lui piqua les narines, mais par-dessous, il y avait celle de Sienne. Le musc du service, mêlé à celui de sa peau. Il sentit son visage chauffer, tenta d’ignorer la bouffée dans son ventre.

Sienne lança un regard à Orion. Un sourire rapide, complice, impossible à rater. Orion sentit les commissures de ses lèvres trahir son sérieux ; il souriait aussi, bien malgré lui.

La porte battante s’ouvrit, Lou passa la tête.

— Vous tenez le choc ? demanda-t-elle, le ton goguenard en déposant la vaisselle dans la plonge.

Les garçons se retournèrent comme un seul homme, presque dans un sursaut.

— Ça commence à se vider gentiment. Tout le monde a adoré ta nouvelle carte, Sienne. Carmine est en train d’offrir les digestifs tellement il est content de toi.

Orion essuya ses doigts sur son tablier, attrapa la pile de plats sales et disparut côté plonge, presque à regret.

Sienne eut l’étrange sensation d’un courant d’air froid dans les reins, comme si l’on avait baissé le chauffage d’un coup.

Il racla la cuillère dans la casserole et essuya le rebord d’une assiette d’un coup de torchon machinale. Il força ses doigts à se refermer, força son bras à garder la trajectoire exacte. Il ne fallait pas ralentir la cadence si près du but.

***

Le calme relatif de l’après rush tomba d’un coup. Sienne sentit la tension se relâcher dans sa nuque, puis, d’un revers de manche, il s’essuya le front. Il n’avait pas mangé depuis le matin, mais la faim lui était sortie de la tête. Il s’accouda un instant près des bacs inox, le regard flottant sur le vide de la cuisine.

La voix de Carmine roulait depuis la salle par éclats grave et rieuse. Il distingua des phrases :

« Ah ça oui, il est doué. L’élève va pas tarder à dépasser le maître. Je transmettrais! Bonne soirée messieurs à bientôt! »

Il entendit l’eau qui courait à la plonge, le claquement des assiettes que Orion empilait, méthodique. Il hésita à le rejoindre, mais se contenta de nettoyer son plan de travail, l’esprit ailleurs.

Le restaurant s’était vidé. Le temps s’était refermé sur le Cerisier Bleu comme un couvercle.

Sienne avait tenu jusqu’au bout, mais la fièvre du rush s’était dissipée, remplacée par une fatigue tremblante qui s’infiltrait dans ses doigts.

Il avait toujours un peu de mal à repasser le cap de la salle après un service aussi intense, mais il finit par pousser la porte pour rejoindre les autres.

Carmine terminait les comptes, rideaux tirés, une clope au coin du bec. Il souriait, large, la recette devait être suffisante pour rentrer dans les frais. Lou massait ses pieds endoloris, la chemise légèrement débraillée baillant sur son décolleté aguicheur. Mais Sienne n’y jeta pas un regard.

Carmine avait sorti une bouteille de whisky japonais, un truc cher. Il aligna quatre petits verres sur le bar, fit signe d’un mouvement de tête.

— Venez, asseyez-vous. On va débriefer.

La dernière machine tournait encore, mais Orion les rejoignit naturellement, plus attiré par le calme que par le bruit. Il tira un tabouret hésita à s’asseoir en jetant un coup d’oeil à Sienne qui préféra rester debout les doigts crispés sur son torchon.

Carmine versa généreusement, puis leva son verre.

— Tu t’es vraiment bien démerdé, Sienne, lança -t-il sans autre cérémonie. Pas un client qui a râlé, tout le monde a vidé son assiette, tout est sorti en temps et en heure. J’ai eu que des compliments toute la soirée. Je devrais aller me promener en salle plus souvent, ça fait pas de mal de recevoir des fleurs pour une fois.

Sienne sentit le rouge lui monter au visage, et détourna les yeux. Il n’avait jamais su quoi faire des compliments.

— Merci, fit-il d’une voix blanche, presque une expiration.

Il allait filer vers le vestiaire, mais Carmine tendit son verre dans sa direction.

— Bois. Profite. T’as assuré, chef.

Lou, s’alluma une clope. Elle leva son verre à son tour, un clin d’œil appuyé. Ils burent à la santé du second, puis à celle du vrai chef, puis à celle de la serveuse la plus rayonnante de tout le quartier.

La tête de Sienne tourna un peu quand il but, le liquide glissa brûlant dans sa gorge, décolla presque son âme de son corps. Il rit, sans bruit, se laissant porter par la chaleur de la pièce, les voix qui ricochaient sur les murs la proximité d’Orion accoudé tout près de lui. Il ne savait plus si c’était le manque de sommeil ou le trop-plein d’adrénaline, mais tout lui paraissait flottant, improbable, moins solide qu’une crème montée.
Carmine se leva, tapotant la table d’un index épais. Il avait la mine rougie des gens satisfaits, la voix râpeuse de celui qui a trop parlé fort dans le vacarme.

— Je vous laisse finir. J’ai deux mails à envoyer, et les antidouleurs commencent à plus faire effet.

Il donna une bourrade amicale à Sienne, frappa l’épaule d’Orion et fit un vague salut militaire à Lou — déjà absorbée par la lumière bleue de son téléphone, jambe croisée, menton dans la main. La porte battit doucement derrière lui, et le silence s’installa aussi vite que s’il avait coupé le son de la ville.

Lou termina sa clope, expédia d’un geste vif la dernière gorgée de whisky dans sa gorge.

— Moi aussi je vais rentrer. Je vous laisse fermer les gars. On se voit demain. Annonça-t-elle en ramassant son sac.

Restés seuls, Sienne et Orion se retrouvèrent à fixer les verres, la bouteille à moitié vide.

— T’en reprends un ? Demanda Orion.

Sienne sursauta, comme si on l’avait tiré de la torpeur. Il le remercia d’un signe de tête, puis fit de la place dans son verre, s’étranglant presque sur la dernière gorgée. Il sentait le whisky dans ses veines, la chaleur irradier ses joues, ses oreilles. Ça faisait du bien, même si la fatigue le rendait flottant, perméable à tout. Il risqua un regard vers Orion. Il aimait ce moment — fragile, suspendu, presque hors du temps.

Orion souriait à rien, ou à tout, vaguement absent, ou juste bien là. Il était heureux de la soirée, plus encore de la prolonger encore un peu.

— Il te reste encore de la vaisselle à terminer ?

— Rien de pressant, je m’occuperais du reste demain.

Sienne haussa une épaule.

— Comme on est là on peut la faire ensemble si tu veux.

Il dut s’appuyer sur le rebord du bar pour garder l’équilibre, arrachant un sourire en coin à Orion.

— Et si tu t’asseyais deux minutes? T’as entendu Carmine, décompresse, on a fait du bon boulot.

Sienne ne s’était pas rendu compte qu’il tanguait. Il sentit la chaleur diffuse du whisky lui tapisser l'estomac, mais c'était la présence d'Orion tout près qui le désorientait le plus.

Orion posa une main ferme et chaude sur son avant-bras. Il frissonna, acceptant de prendre place à ses côtés. Sienne pinça les lèvres : il aurait voulu dire quelque chose d’intelligent mais ses pensées s'effilochaient avant d'atteindre la sortie.

Orion adopta un sourire tranquille, puis leva la main vers le visage de Sienne. Il écarta une mèche de son front avec une délicatesse inattendue, puis laissa courir son pouce le long de sa mâchoire.

Sienne cligna des yeux, puis oublia de respirer.

— Tu m’as bluffé ce soir, murmura Orion. Sortir presque quarante couverts tout seul, c’était quelque chose.

Sienne faillit rire, mais il se contenta de baisser les yeux.

— J’étais pas tout seul. T’as fais ta part.

La paume d’Orion l’obligea à se tourner vers lui. Sienne réalisa qu’il avait chuchoté.

— Bien en face, s’il te plaît. Je n’aimerais pas comprendre les choses de travers.

Sienne sentit la trace de chaque doigt sur sa peau. Il ne savait plus s’il voulait fuir ou rester enfermé dans cette bulle à jamais. Il se plongea dans son regard, s’y sentant engloutit tout entier.
Sienne n’avait pas prévu cette proximité, ni l’effet que ça aurait sur ses pensées, ni le déraillement de son rythme cardiaque. Dans cette lumière grise de fin de service, il se sentit moins transparent que d’habitude.

Ils restèrent comme ça, immobiles, le silence dense, jusqu’à ce qu’Orion ne récupère sa main, recule d’un demi-pas, roulant des épaules.

Il termina son verre et se leva pour le poser dans l’évier.

— On devrait rentrer.

Orion attrapa sa veste quand la voix de Sienne, minuscule, chatouilla le grésillement de son appareil.

— Merci.

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