Chapitre 8 - Le fond du bac
Sienne émergea dans la pénombre de son lit avec la bouche pâteuse et la sensation d’avoir dormi de travers. Il lui fallut quelques secondes pour distinguer le plafond, son propre bras replié sur ses yeux. L’odeur âcre de l’alcool flotta un instant.
À tâtons, il chercha le téléphone qui vibrait sur la table de chevet, l’écran déjà blafard dans la pénombre.
09:58. Il avait vingt-huit minutes de retard sur son timing habituel, mais largement le temps de se défroisser avant de partir. D’un geste sec, il écarta la couette. Le froid de la chambre s’infiltra instantanément. Il se leva, et traîna ses jambes maigres jusqu’à la salle de bains. Dans le miroir, il aperçut son reflet et détourna presque aussitôt les yeux. Il prit une douche glacée, se savonna sans ménagement. L’eau froide coupa net l’ivresse résiduelle, mais rien n’effaçait l’engourdissement qui oppressait son crâne comme un brouillard persistant. Il s’habilla en vitesse : tee-shirt, pull, pantalon noir, même les sous-vêtements avaient la couleur de la cendre.
Dans la cuisine, il ouvrit machinalement le frigo, jaugea les étagères . Il ne sentait pas faim, pas même une ébauche d’appétit. Il voulait juste s’assurer qu’il aurait de quoi s’occuper en rentrant. Il referma, attrapa une tasse et fit couler un café à la hâte. Il attrapa mollement ses médicaments, avala les cachets l’un après l’autre. Il poussa la tasse vide dans l’évier, jeta un regard circulaire à l’appartement. Tout était net, ordonné, sans chaleur. Les stores fermés laissaient passer des tranches de lumière, qui coupaient la pièce en lamelles de gris.
À dix heures trente, il sortit de l’ascenseur retenant la porte pour sa vieille voisine qui trainait ses sacs de course. Il dévala les escaliers les mains dans les poches et pressa le pas jusqu’à la supérette où l’attendait Orion. Le jeune homme regardait la rue, en mâchouillant. Sienne aperçut dans sa main le reste d’un beignet aux couleur trop flash pour être naturelles. Il soupira. Orion leva la tête quand il repéra Sienne, puis acheva son beignet en deux bouchées. Il se lécha les doigts sans gêne et le salua amicalement.
— Qu’est-ce que t’as encore avalé comme cochonnerie? Rabroua Sienne.
Orion haussa un sourcil puis sourit en coin.
— Et toi, t’as mangé quoi ce matin ? Taquina-t-il pour l’usage.
Sienne détourna les yeux. La question le piqua plus qu’elle n’aurait dû.
— C’est pas la question.
Orion ne répondit pas, mais son regard s’attarda un instant sur Sienne, plus attentif qu’à l’ordinaire. Sienne était visiblement de mauvaise humeur, la migraine devait le tenailler après ce qu’ils avaient bu tous les deux hier soir. Orion songea que vu sa constitution, il devait moins tenir l’alcool, même en petite quantité. Il était à mille lieues de se douter que Sienne était irrité car il n’avait pas pensé à lui préparer quelque chose de plus sain qu’un beignet encore plus rose que la tignasse de Lou. Un silence se glissa entre eux, habitude confortable mais jamais pesante. Ils prirent le trottoir côte à côte, Orion en léger décalé pour mieux lire sur les lèvres si besoin.
Le froid du matin était sec, presque propre. Les voitures fatiguaient le bitume, les devantures de cafés s’animaient à peine. Orion jeta son sac vide à la poubelle et refixa Sienne, le regard bleu pétillant, curieux, un brin inquiet derrière.
— T’as eu des nouvelles de Reven ? Tu crois qu’il sera là pour le service de midi?
Sienne marqua un temps, frotta ses paumes l’une contre l’autre et souffla dedans pour les réchauffer. Il avait encore la sensation de la main d’Orion sur sa joue, la veille, le moelleux du contact, la douceur inattendue. Il n’en n’avait rien à foutre de Reven. Il se força à fixer un point devant lui.
— C’est pas la première fois qu’il disparaît sans donner signe de vie. C’est pas un gars très fréquentable, tu sais.
Orion éclata de rire.
— Oh il est rugueux et il râle un peu trop mais… De là à dire que…
— C’est un voyou. Tu ferais mieux de rester loin de lui. Coupa Sienne un peu agacé.
Orion ne sut pas trop comment interpréter ce haussement de ton. Ils tournèrent à l’angle de la rue, en direction du Cerisier Bleu. Sienne ralentit le pas.
— Tu l’aimes pas trop, on dirait ?
Sienne pinça les lèvres, hésitant. Il n’aimait pas parler de Reven, ni de ce qu’il pensait vraiment des autres en général. Mais il voulut être honnête, au moins un peu.
— C’est pas ça, c’est… Il a une sale habitude de foutre la merde partout où il passe. Carmine l’a gardé parce qu’il l’aime bien, mais il devrait pas. On a déjà eu des drôles de types qui ont débarqués pendant le service à cause de lui.
Orion laissa couler la remarque, mais gardait le menton haut, curieux de la suite. Sienne sentit la tension remonter dans ses trapèzes : il savait ce que l’autre pensait, mais ne voulait pas lui donner le plaisir de discuter plus longtemps de Reven. Peut-être qu’il avait du mal à admettre qu’il était un peu jaloux à l’idée qu’Orion s’inquiète pour quelqu’un d’autre que lui. L’air froid mordait ses joues, et il enfonça les mains un peu plus dans ses poches, gardant les yeux vissés sur la devanture du Cerisier Bleu qui se découpait en aplats bleu et blanc dans la lumière sale du matin.
Ils approchaient du trottoir lorsque Sienne se surprit à repenser à ce jour, il y a presque un an quand une bande de quatre mecs avaient débarqué à la première heure du service du soir. Des malabars à crâne rasé, probablement du gang de son frère. Si Carmine n’était pas intervenu ce soir-là, Reven aurait probablement fini le nez enfoncé au coin du comptoir. Heureusement que l’ancien soldat avait gardé ses réflexes. Sienne secoua la tête pour chasser ce souvenir inconfortable et poussa la porte d’entrée.
Carmine était avachi au comptoir, le téléphone coincé entre l’épaule et la joue. Il leva un sourcil en les voyant, tapota du doigt le carnet de commandes sans décrocher de sa conversation. Sienne marmonna un bonjour, fila droit vers la cuisine, Orion sur ses talons.
Dans les vestiaires, Sienne enfila sa tenue de service sans un mot, absorbé par ses pensées. Orion, déjà prêt, s’appliqua à ranger ses affaires dans son casier puis se dirigea vers la porte du local technique, là où s’accumulaient les sacs poubelle de la veille. Orion les attrapa à pleine main et poussa la porte de service qui menait à la ruelle de derrière.
L’air fétide lui piqua le nez lorsqu’il souleva le couvercle. Certains ne se donnaient même pas la peine de remplir la benne et de nombreux sacs se disputaient les alentours. Il jeta le premier sac, se pencha pour attraper le second et poussa un cri, la voix suraiguë, presque ridicule, qui se répercuta contre les murs de brique. Quelque chose — non, quelqu’un — gisait là, au milieu des ordures abandonnées. Quelque chose qui gémissait au ras du sol: Reven.
Le poing d’Orion se serra sur la poignée du container, son cœur s’emballa comme un mauvais moteur. Il hésita une fraction de seconde, puis lâcha le couvercle qui retomba dans un claquement sourd. Le barman gisait sur le pavé, lové dans un nid de cartons détrempés. La capuche de son sweat lui couvrait à moitié la tête, mais Orion remarqua aussitôt la traînée de sang sec qui zébrait son front, ainsi qu’un bleu violacé gonflant la pommette droite. Il se pencha, mit un genou à terre et secoua l’épaule de Reven avec une prudence maladroite : la rigidité étrange du corps l’inquiétait, la pâleur extrême de la nuque aussi. Il n’osa pas regarder de trop près tout de suite. Il le secoua plus fort.
— Reven ?
Un grognement monta de sous la capuche. Orion sentit son cœur cogner plus fort : il était vivant.
Reven toussa, cracha un mélange de salive et de bile, avant d’ouvrir les yeux, deux fentes noires sous la frange collée. Reven tenta d’articuler une insulte, mais ses lèvres étaient fendues, sa voix boueuse. Il déplia lentement un bras, repoussa Orion d’un geste faible.
— Me touche pas.
Orion recula d’un pas, mais resta accroupi, le regard planté dans celui du garçon à moitié sonné.
— Reven, c’est moi, c’est Orion. Tu m’entends? Tu vas crever de froid si tu restes là, souffla-t-il.
Reven chercha à s’asseoir, mais un spasme de douleur le fit retomber mollement sur le flanc.
— Merde… Bordel… Reven.
Orion glissa les bras sous les aisselles de Reven et le hissa contre le container poisseux. Le corps du barman était une loque gelée de coton humide ; il pesait son poids mort, mais Orion ne lâcha pas. Il manqua de tomber en arrière mais tint bon, jusqu’à ce que les jambes de Reven se débloquent et qu’il avance à petits coups.
Reven grimaçait, mais n’articulait plus rien. Un gémissement s’échappa quand Orion fit valser la porte d’un coup de talon, le bras du barman passé autour de ses épaules. Il le traîna dans le couloir. Reven protesta mais Orion s’en foutait.
— Sienne ! Carmine! Appela Orion désespéré.
Le son de sa voix résonna dans le local, plus fort, plus urgent qu’il ne s’en serait cru capable. Sienne surgit, le visage tiré, les mains encore pleines de farine. Il vit Reven recroquevillé contre le mur, soutenu par Orion, le bras gauche qui pendait bizarrement. Carmine déboula de la salle, son téléphone glissa à moitié de ses doigts et faillit se fracasser au sol. Il pesta, le récupéra de justesse, puis planta son regard sur Sienne, comme pour exiger un rapport immédiat.
— Il était dehors, dans la benne, marmonna Orion, l’air éberlué. Il s’est fait tabasser, je crois.
Sienne se précipita pour aider, attrapant ce qu’il pouvait pour redresser Reven.
— Amenez le dans la salle de pause, dit Carmine en pointant la porte.
Il firent tomber Reven quasi en vrac sur un fauteuil. Un bruit mou, une plainte étranglée. Orion essuya son front d’un revers de bras, cœur battant, puis chercha le regard de Sienne, à l’affût : il lisait la panique dans les yeux.
Carmine s’approcha, alluma la lampe torche de son portable et inspecta le visage de Reven, la pommette gonflée, les lèvres éclatées, la paupière déjà couleur prune. Reven articula :
— C’est rien, ça va.
Il râla, avala de travers, s’étouffa presque. Orion attrapa la pharmacie la déposa aux pieds du fauteuil. Il voulait agir, faire quelque chose, boucher les trous, même s’il n’avait aucune foutue idée de comment s’y prendre. Carmine sentit la panique dans le souffle de ses employés. Il sonna le temps mort d’une voix sans appel.
— Sienne, va faire ta mise en place. Orion, tu restes avec lui, tu vas l’aider. Je vais amener cet imbécile à l’hôpital.
Le mot suffit à réveiller Reven qui attrapa la manche de Carmine suppliant.
— Pas l’hôpital, chef… J’t’en supplie.
Carmine soupira, gronda, puis hocha la tête.
— J’vais m’occuper de lui. Assurez le service du mieux possible. Dès qu’il y a un creux, on ferme.
Orion tira Sienne hors de la salle de pause, la main serrée sur son épaule, jusqu’à le coller contre le mur du couloir. Il scruta son visage, vérifia s’il allait tourner de l’œil. Mais Sienne tenait debout, pâle, les sourcils froncés, la bouche dure. Rien à voir avec une des grosses crises que lui provoquaient une goutte de sang frais. Son regard coulait vers la porte derrière laquelle Carmine s’affairait déjà à bricoler des compresses et une poche de glace, dans un silence épais.
— Tu vas… tu tiens le coup ? murmura Orion, encore à moitié sonné par la scène.
Cette odeur de poubelle sale et de chien mouillé s’était incrusté dans ses narines. Les gémissements rauques, la trouille de voir un type à terre, ce froid dans la nuque au en touchant sa peau glacée. Orion tremblait, mais ses gestes restaient logiques, contrôlables.
— Il va pas mourir, articula-t-il, plus pour lui-même que pour Sienne.
Orion relâcha la pression, mais resta à un souffle de la panique.
— Tu sais ce qui a pu lui arriver ? demanda-t-il, plus bas, comme s’il craignait que le mur puisse les trahir. On dirait qu’il s’est fait casser la gueule.
Un éclat de colère refit surface dans le regard de Sienne. Il le ravala, souffla bruyamment par le nez.
— C’est probablement ça. Son frère a des dettes partout et… Parfois, Reven se laisse entraîner dans ses conneries. Je pensais qu’il s’était arrêté depuis que ça marchait bien au cerisier bleu.
Orion baissa les yeux, puis les releva sur Sienne, chercheur de vérité.
— Tu crois qu’on doit prévenir quelqu’un ? Sienne haussa une épaule.
— Carmine sait quoi faire. Il l’a déjà ramassé plus d’une fois.
Orion avait une mine de chien battu. Sienne posa une main contre sa joue.
— Assurons notre service. On ne peut rien faire de plus pour le moment.
— Mais… Sienne… Tu crois qu’il était là depuis combien de temps?
Orion sentit la brûlure monter dans sa gorge ; la nausée, l’envie d’hurler ou de cogner dans un mur. C’était idiot, mais il ne pouvait s’empêcher d’imaginer Reven — gisant là, comme une ordure, pendant qu’ils rigolaient autour d’un verre de whisky, alors qu’ils s’étaient permis de frôler le bonheur quelques heures plus tôt. Il cligna des yeux, forcé de détourner le regard pour ne pas que Sienne le voie comme ça, les poings tremblants, la mâchoire contractée à se la briser les dents.
Sienne glissa sa main contre la nuque d’Orion et, en une fraction de seconde, l’attira vers lui.
Il avança le visage, effleura la bouche d’Orion d’un baiser sec et doux, un point de chaleur posé là, juste assez fort pour tout arrêter dans la tête d’Orion.
Un baiser. Minuscule, une promesse de ne rien laisser s’effondrer. Orion ne comprit pas tout de suite. Mais la bouche de Sienne sur la sienne, aussi brève qu’un souffle, fit tomber toute la colère en miettes. Il ferma les yeux. Il inspira pas certain de tout comprendre mais la chaleur suspendue sur ses lèvres lui ôta tout doute lorsque Sienne se retira. Il ne bougea pas, n’osa pas.
— Ça va aller, grésilla Sienne dans un souffle.
Il se détourna, déverrouilla la porte de la cuisine et la referma derrière lui, avec une pudeur inouïe, comme s’il n’avait rien fait de plus qu’épousseter une miette sur sa chemise, laissant Orion dans le couloir de service, la tête vide, la poitrine en feu.
***
Le service du midi fut un dédale, les clients s’enfilaient à la queue leu leu, peu de bruit, peu de rires. Carmine avait mis la radio à fond, un truc instrumental qui couvrait les bruits de salle mais accentuait la sensation d’étrangeté. Sienne travaillait d’instinct, comme en apnée. Il ne voulait penser à rien, ni à Reven qui récupérait à quelques mètres de là, ni au goût du baiser avec Orion qui ne cela façon dont le serveur jetait sur lui des coups d’œil rapides, comme s’il cherchait à vérifier s’il était bien là, si tout tenait encore.
Les tickets diminuaient sur la barre métallique. Lou se pencha sur le passe plat.
— C’est bon les gars, je crois qu’on arrive au bout. Tu peux couper Sienne, j’encaisse les derniers.
— Reçu, Lou, je ferme la cuisine.
La tête d’Orion qui n’avait pas bien entendu surgit de derrière le frigo.
Il regard Sienne qui s’épongeait le front d’un revers de manche en coupant le gaz. Le service était terminé.
Orion déposa son plateau et fila direct vers la sortie. Il avait hâte de prendre des nouvelles de Reven et redoutait un tête à tête avec Sienne après ce qui s’était passé. Il ouvrit la porte de la salle de pause sans même frapper, une urgence en lui.
Reven était étendu sur le vieux canapé, le visage à peu près propre, un plaid tiré jusqu’aux épaules.
Carmine veillait sur lui avachit sur une chaise retournée, le menton posé dans le creux de son coude. Orion hésita, puis il se contenta de s’appuyer contre la porte, mains dans les poches de peur de déranger.
— Comment il va ? demanda-t-il.
Carmine hocha la tête sans lever les yeux.
— Mieux. Il s’est endormi il y a une demi heure.
De l’autre côté du mur, on entendait Lou qui rigolait, la caisse enregistreuse qui claquait. Orion s’approcha d’un pas timide, puis d’un autre, pour observer le visage de Reven. Il paraissait presque agréable ainsi, les traits détendu, sans sa ride contrariée au milieu des sourcils.
— Chef, est-ce que c’est bien prudent de le laisser dormir? S’il avait… Je sais pas moi… Une commotion cérébrale?
Carmine lui fit signe de venir s’asseoir, un geste bref de la main qui n’appelait pas de discussion. Orion hésita, puis se laissa tomber sur une caisse retournée, à mi-chemin entre les deux. Il ne quittait pas Reven des yeux, guettant la moindre respiration trop courte, le frémissement d’un doigt sous le plaid. Carmine pencha la tête, puis posa sa main bandée sur la nuque d’Orion, l’attirant légèrement en avant, comme pour lui parler dans le creux de l’oreille.
— Si tu l’avais pas découvert, ça aurait pu être bien pire, murmura-t-il. D’après ce que j’ai pu tirer, il est tombé là ce matin, ivre mort.
Orion sentit une pression se relâcher dans sa poitrine, un truc qui serrait depuis des heures et qui maintenant se dissipait dans la chaleur un peu crasse de la salle de pause. Il avait passé tout le service à ruminer ce qui aurait pu se passer si eux deux n’avaient pas traîné aussi longtemps la veille, s’il avait fait son boulot jusqu’au bout sans repousser la corvée de sac au lendemain. Il avait refait chaque trajet entre la plonge, la salle, la terrasse. Il avait tellement peur d’avoir raté Reven parce qu’il était resté à discuter avec Sienne après la fermeture.
Carmine le regarda droit, sans rien ajouter de plus. Orion tripota la couture de son pantalon.
— T’es pas responsable de la misère de ce pauvre monde, Orion, encore moins de celle de Reven. Ajouta Carmine avec un rictus fatigué. Il a eu son lot avant de débarquer ici. Et il porte encore des sacs un peu trop lourd pour ses vingt ans.
Il y eut un mouvement du côté du sofa, un froissement de plaid, Reven remua un peu, grimaça dans son sommeil et fit claquer sa langue contre son palais. Orion se leva, s’approcha pour vérifier l’état de son collègue. Il observa les bleus, la fente sur sa lèvre la douleur qui se peignait clairement à chaque mouvement mal controlé.
— C’est pas qu’une question d’alcool, chef, pas vrai?
Carmine releva la tête, ses yeux plantés dans ceux d’Orion, durs mais pas hostiles.
— Non, en effet.
Orion observa Carmine, attentif à la moindre crispation dans la mâchoire ou le poing, s’attendant à une colère qui n’arrivait pas. À la place, le chef passa une main sur son visage et se redressa.
— C’est pas la première fois qu’on le ramasse à la petite cuillère. Pour te dire la vérité, je l’ai trouvé exactement au même endroit que toi, il y a environ un an.
Orion hocha la tête, croisa ses mains sur ses genoux pour les empêcher de trembler.
— Ça t’as pas échappé qu’il dort souvent ici. C’est pas parce que la bouffe est gratuite, enfin, pas seulement. Le frère de Reven est dans un gang. Ils ont régulièrement des litiges avec les yakuza. Une histoire de drogue, je crois, je connais pas tous les détails pour te dire la vérité.
Orion hocha la tête pour signifier au chef qu’il suivait parfaitement. Carmine avait baissé le ton mais sa bouche était découverte et Orion lisait sans peine le reste dans ses yeux.
— Je l’ai trouvé un soir qui fouillait mes poubelles. Il avait rien bouffé depuis des jours. Son frère c’est sa seule famille, mais il était souvent trop stone, ou en cavale, il n’arrivait pas à s’en occuper.
Carmine soupira avant de reprendre.
— Il m’a envoyé chier quand je lui ai proposé un job. Et puis il est revenu trois jours plus tard avec la gueule en sang. Je peux pas régler tout ses problèmes mais il sait qu’il peut venir ici quand le climat se tend trop à la maison.
Orion hocha la tête, à la fois soulagé et terrifié d’en savoir plus ; tout collait, certaines pièces du puzzle venaient de s’assembler, ce qui rajoutait du sens à chaque mot sec, à cette manie étrange qu’avait Reven d’être toujours en colère contre le monde. Il aurait aimé remercier Carmine, mais ça lui semblait déplacé.
Sienne poussa la porte, jetant un œil sur Reven, puis sur Carmine.
— Alors, chef, on fait quoi ce soir ? On ouvre quand même ?
Carmine hésita caressant sa main bandée d’un air songeur. L’équipe se réduisait comme peau de chagrin mais il n’avait pas vraiment le choix.
— Ouais, on ouvre. Remplis ce que tu peux pour assurer une carte réduite. Regarde avec Lou si elle se sent d’assurer la cadence.
Lou qui avait entendu son prénom, apparut dans l’encadrement, appuyant sa tête sur l’épaule de Sienne.
— Elle tient, patron.
Lou avait ce don de rendre les scénarios catastrophe moins effrayants. Sienne esquissa un rictus, puis ouvrit la porte plus largement pour la laisser passer.
Lou s’accroupit à côté du canapé, s’attarda une seconde sur la respiration régulière de son collègue, puis lui caressa les cheveux avec une infinie douceur.
— Fallait que t’y retournes, hein ? T’as pas pu attendre, grand con.
Reven, inconscient de ce qui se jouait autour de lui ne broncha pas.
— C’était l’anniversaire de son frère, balança-t-elle. Il a voulu lui faire plaisir, j’imagine.
« Une vraie réussite », songea Sienne qui observait la scène de loin, les bras croisés sur sa poitrine,
— Orion, Sienne. Prenez la camionnette, faut refaire le stock pour ce soir. Lou, va te reposer. Je vais rester avec lui. On se retrouve ce soir.
Un silence compact s’abattit, juste traversé par le bourdonnement de la clim en pause. Lou hocha la tête sans discuter, puis se releva.
Orion se détourna, fit signe à Sienne de le suivre. Ils traversèrent la cuisine silencieuse, frôlant les plans de travail encore tièdes.
Sienne ne prit même pas la peine de se changer et jeta son blouson par dessus sa veste. Il attrapa les clés du fourgon à la volée en se gardant bien de croiser les yeux d’Orion.
Sienne pris le volant, fit toussoter le vieux diesel. Orion claqua la porte passager un peu trop fort avant de mettre sa ceinture.
— Où on va? Demanda-t-il, histoire de dire quelque chose.
— Sur le marché de Saint Antoine. On a des contacts qui ont des marchandises de qualité.
***
Ils roulèrent longtemps sans parler, radio éteinte. Sienne ne voulait pas imposer trop de bruit à Orion qui semblait absorbé par la route. En apparence en tout cas.
Maintenant qu’il était rassuré sur l’état de Reven, son esprit avait eu tout le loisir de reprendre sa course à partir du baiser de Sienne. Et il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il ne le comprenait pas. Il savait pourtant qu’il allait devoir crever l’abcès d’une manière ou d’une autre.
— Sienne? Tu…
Les doigts de Sienne se crispèrent sur le volant. Il pria pour qu’Orion n’aborde pas le sujet maintenant, car il n’avait aucune échappatoire et pas de réponse toute faite.
— Tu savais que Carmine était un ancien militaire, toi?
Evidemment qu’il le savait. C’était lui qui en avait parlé. Mais il trouva l’alternative acceptable comme sujet de conversation.
— Ouais. C’est plutôt évident quand on l’écoute parler en fait…
Sienne réalisa l’absurdité de ce qu’il disait. Il reprit avec plus de douceur tout en mettant son clignotant pour tourner dans une ruelle moins fréquentée.
— Je veux dire… Il a une façon de donner des ordres. Une manière de se tenir droit, les épaules toujours bien écartées…
— Moi je croyais que c’était un ancien boxeur. J’aurais jamais cru qu’il était capable de tuer quelqu’un.
Intrigué, Sienne tourna brièvement la tête vers Orion pour voir s’il était sérieux.
Il l’était.
— Il a cette façon de prendre soin des autres… C’est pas la façon de faire d’un homme de guerre.
Sienne se pinça les lèvres, avouant plus bas qu’il ne l’aurait dû.
— Sauf s’il te considère comme un frère d’armes.
Orion qui avait la tête tournée, n’avait pas entendu sa réponse. Ou il feignait de l’ignorer.
Sienne gara l’engin d’un autre âge sur les places réservées aux livraisons et aux professionnels. Il tira le frein à main qui grinça avant de couper le moteur.
Il replaça ses mains sur le volant, cherchant à se retenir à quelque chose.
— Tu sais… Je voulais pas te mettre mal à l’aise. Tout à l’heure. Je sais pas ce qui m’a pris. C’est venu tout seul… Je te demande de m’excuser.
Il détacha sa ceinture avec précipitation, espérant s’enfuir devant le silence d’Orion qui l’arrêta d’une voix claire.
— C’est pas comme si j’attendais des excuses, Sienne.
Le cuisto se figea, les doigts sur la portière.
— Au contraire, je m’en veux… J’aurais dû réagir autrement.
Le coeur de Sienne cognait contre ses côtes. Il avait l’impression d’être happé par un vertige. Il n’avait rien bouffé. Pas bu d’alcool. Il n’était pas prêt à se prendre un revers à jeun.
— Et comment… T’aurais réagis, si t’avais su?
Il n’y eut pas de pause dramatique, pas même le temps de déverrouiller la portière. Orion posa simplement la main sur l’épaule de Sienne, et dans ce geste ferme, mais sans urgence, il y eut la promesse qu’il ne fuirait pas. Sienne laissa tomber ses bras, accepta d’être retenu. Il tourna la tête, croisa le regard d’Orion, une clarté presque minérale, brute de politesse ou de gêne. Il voulut détourner les yeux, mais Orion ne le permit pas. Pas cette fois. Il le força à soutenir cette proximité, lui tourna l’épaule avec précaution et, dans le silence épais de l’habitacle il s’approcha, tout près, jusqu’à cueillir la bouche de Sienne dans un baiser honnête, sans détour, presque maladroit par excès de sincérité.
Sienne s’immobilisa, paupières closes, soulagé au point de trembler. Son coeur sembla lui bondir à la gorge.
Orion s’écarta à peine, assez pour respirer, mais ils restaient dans la même bulle, front contre front.
— T’arrêtes de t’excuser, maintenant, murmura Orion. Et tu me regardes en face parce que j’ai besoin de ça pour te comprendre.
Sienne ouvrit la bouche, ne trouva rien à ajouter. Il sentit ce flottement, ce laps où tout aurait pu s’effondrer dans une gêne, mais non. Orion le tenait ancré, lui donnait une direction.
— Faut qu’on prenne les cageots, lâcha Sienne, voix éraillée.
— J’te suis, répondit Orion.
Ils sortirent du camion dans l’air froid, sans se regarder, tous les deux rouges jusqu’aux oreilles.

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