Chapitre 3 - Séisme

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La vibration l’arracha à la mer d’encre où il flottait encore, son rêve indistinct à peine effacé. Orion grogna, repoussa la couverture et roula mollement sur le côté, le corps un peu engourdi par cette première soirée sur le front. Il chercha son portable à tâtons dans les draps défaits. La lumière de l’écran lui frappa la rétine : 9:02. Il balaya du pouce les notifications, tout en profitant du silence parfait autour de lui.

Une fois redressé, il resta un moment à fixer l’espace, comme s’il flottait dans une capsule spatiale mal arrimée. Il avait appris à aimer cette sensation, ce petit vertige avant de remettre les choses dans l’ordre du monde.

Orion écarta les rideaux de sa chambre, tout en se coulant un café, guettant la lumière du matin sur l’immeuble d’en face. C’était un jour pluvieux, mais ce n’était pas désagréable.

Il ouvrit le frigo, constata sans surprise qu’il était vide. Orion se gratta la mâchoire. Il allait se résigner d’un soupir, quand un souvenir de la veille émergea brusquement.

Carmine, qui lui avait fourré un paquet de billets dans la paume avant de partir, sa part des pourboires de la soirée.
Il s’habilla à la va-vite, sweat noir, jean froissé. Il glissa machinalement ses appareils auditifs dans ses oreilles tout en finissant son café et attrapa une veste dans l’entrée.

La pluie tambourinait sur les toits. Il descendit quatre à quatre les marches, prit à gauche. Le konbini ouvrait à peine, l’odeur des viennoiseries rechauffées flottait autour de la devanture. Orion saisit une boîte de donut colorés, une canette de café, puis se ravisa et empila aussi un paquet de chips. À la caisse, une fille aux cheveux rouge, mâchait son chewing-gum avec un air de condamnée entamant ses huit heures.

Orion s’autorisa un sourire. Il n’avait pas l’habitude mais il s’en accommodait, parfois.
Elle lui posa une question. Il ne s’y attendait manifestement pas et se sentit idiot de lui faire répéter.

— J’ai dis vous voulez un sac? Articula-t-elle comme si elle avait affaire à un sombre idiot.

Il hésita, puis hocha la tête. Il aurait pu répondre, mais la mécanique de ses appareils auditifs, ce matin, était mal réglée, et il préférait ne pas s’entendre bégayer ses réponses.
Au moment où il rangeait sa monnaie d’une main, une voix fusa derrière son épaule.

— Tu comptes vraiment manger ça ?

Orion se retourna net, la voix familière, mais incongrue à cette heure et dans ce contexte. Sienne, fixait le sac en plastique comme s’il s’agissait d’un animal mort.

Orion ouvrit la bouche, faillit lâcher un “bonjour”, mais Sienne le devança.

— Ne me dis pas que c’est ton petit déjeuner?

Orion ouvrit la bouche puis la referma, penaud, et haussa les épaules. Il n’avait pas de bonnes raisons, pas d’alibi. Juste la faim, la flemme et le frigo vide.

— Qu’est-ce que tu fais ici? Demanda-t-il n’ayant pas trouvé mieux à répliquer.

Le second du cerisier bleu pointa l’immeuble d’en face.

— J’habite là, au cinquième. Répondit Sienne en se penchant sur le comptoir.

Il attrapa une barre de céréales protéinée qu’il paya dans la foulée. Orion haussa un sourcil.

— Tu te moques de mes goûts, mais c’est bourré de sucre et de graisse ce truc là. C’est pas mieux que mes chips.

Sienne rougit en plongeant la barre de chocolat dans sa poche.

— Je ne me suis pas moqué…

Il soupira, jaugeant le paquet de donut.

— Je pense simplement que tu mérites quelque chose de meilleur que ça.

Orion déglutit, un peu dérouté par le propos. Le souvenir des plats de Sienne était encore présent dans le fond de son palais. Il haussa les épaules.

— Dans ce cas, déjeunons ensemble un jour.

Les mots s’étaient échappés tout seul. Naturels, profonds, authentiques. Si irréfléchis qu’ils prirent les deux garçons de court, tant et si bien qu’ils se mirent à rougir en regagnant la sortie.

La pluie avait redoublé.

Orion aurait voulu gober ses mots comme un mauvais cachet, les laisser fondre dans un fond de gorge, puis s’enterrer dans le caniveau avec la pluie. Il sentit un sanglot idiot remonter, la vieille honte de parler trop fort ou trop vite. Il fixait ses baskets détrempées, le béton luisant, évitant le regard de Sienne.

La voix couverte par l’écho de la pluie lui fit manquer la réponse du jeune cuisinier et comme il n’osa pas le faire répéter, il préféra la fuite.

Il expira un “désolé” indistinct, puis fila entre les gouttes, la pluie glacée ruisselant sur sa nuque.

Il coupa tout droit sans regarder, trop pressé de disparaitre, de s’engouffrer dans la cage d’escalier de chez lui et d’oublier tout ce qui venait de se produire.

Quand soudain, un cri déchira le brouhaha torrentiel alentour.

Quelque chose de puissant le heurta à l’épaule, l’étrangla vers l’arrière alors qu’un sifflement aigu lui vrillait le crâne.

Il leva les yeux, vit le halo des phares, alors que quelqu’un le ceinturait. Il bascula s’écrasa contre la chaussée. Il sentit un parfum sucré, une lessive ou une pâtisserie peut être, avant de cligner des yeux. Un souffle court lui caressait la tempe.

Sienne avait gardé les bras autour de lui, le torse maigre qui tremblait à travers la veste mouillée. Ils restèrent une seconde comme ça, pataugeant dans le caniveau avant de se redresser maladroitement.

— Non mais t’es malade? Protesta distinctement le pauvre Sienne, le visage transformé par la peur.

Orion hoqueta, sentit ses doigts trembler, puis se força à reprendre contenance. Il se frotta le front puis laissa tomber sa main molle dans une flaque le regard planté dans celui de Sienne qui articula avec véhémence :

— Tu m’as fichu une de ces trouille, espèce d’andouille!

D’Andouille?

Orion n’était pas certain d’avoir bien compris, mais il hocha la tête quand même, encore groggy.

— Désolé… Je sais pas ce qui m’a pris.

Sienne se releva, époussetant ses vêtements mouillés.

— Relèves toi si t'as rien de cassé.

Orion obéit et se remit sur ses jambes, plus penaud que blessé. Il jeta un regard vers la route, prenant conscience du geste que venait de faire Sienne pour lui éviter l’irréparable.

***

Orion et Sienne poussèrent la porte du Cerisier bleu, ruisselant de pluie et de leur mésaventure. Carmine surgit du passe-plat, couteau à la main, prêt à engueuler le premier qui traînait. À la vue des deux silhouettes détrempées, il stoppa net, la lame en suspens. Deux chiots dégoulinant, des restes de feuilles mortes collées sur la veste, la tête basse, l'allure pathétique. Ils portaient l’odeur rance de pluie, de terre.

Carmine posa le couteau avec fracas, mains sur les hanches.

— Qu’est-ce que… Mais vous vous foutez de ma gueule ?

Sa voix claqua. Rien que pour eux. Il ne leur laissa pas le temps d’inventer un mensonge.

—Vous êtes montés à la nage ou quoi, putain? regardez-moi ce cirque !

Orion ouvrit la bouche, les mots s’échappant, au comble du ridicule.

— C’est … il pleut

— Je vois bien, triple idiot vous en foutez partout !

Carmine pointa le sol.

Puis il se figea en regardant Sienne qui essuyait sa bouche d’un revers de manche.

— Allez vous changer avant d’attraper la mort, tous les deux!

Carmine resta planté là, le regard vissé sur Sienne. Quelque chose d’étrange traversa ses yeux. Il leur fit un geste sec, comme pour les chasser, mais Orion sentit son regard les suivre jusqu’à ce que la porte du vestiaire s’abatte derrière eux

Orion défit sa fermeture éclair d’un geste maladroit, le tissu mou collé à ses jeans. Il jeta un oeil en coin à Sienne. La lumière crue tombait sur les épaules de son collègue. Sienne tira d’un geste las son t-shirt mouillé, laissa tomber le tissu détrempé entre ses pieds. Orion détourna les yeux, d'abord pudique, mais la curiosité était plus forte, alors il risqua un œil.

Sienne avait la peau blanche, presque translucide. Les omoplates dessinaient des angles vifs. Ses côtes saillaient alors qu’il se penchait pour ramasser son t-shirt. Il frissonnait. Orion nota l’absence de poils, la maigreur, et, plus bas, des taches, des cicatrices pâles. Ce n’était pas la première fois qu’il tombait, ni qu’on le ramassait. Sienne essora son t-shirt sans un mot, la tête basse. Il toussa dans son coude.
— Ça va ? demanda-t-il, sans trop attendre de réponse.
Sienne hocha la tête, mais ses mains tremblaient, et il détourna les yeux. Orion n’insista pas. Il se sentait suffisamment coupable comme ça. La seule chose dont il se sentit capable, c’est de ramasser un linge propre pour le lui tendre, presque hésitant dans le geste.
Quand ils ressortirent, Carmine les attendait dans le couloir, bras croisés. Orion lut dans ses yeux une contrariété paternaliste qui lui fit froid dans le dos.

— Orion, file en salle. Sienne, tu restes avec moi, fit Carmine.

Orion ne demanda pas son reste et fila en rasant les murs.

Un claquement de porte, puis le froufrou d’un parapluie qu’on secoue à l’entrée attira son attention.

Lou débarqua, tapant ses lourdes bottes sur le tapis de l’entrée. Sa jupe et ses bas semblaient avoir échappés à l’orage.

Elle planta le parapluie dans le bac à entrée, pivota sur elle-même, et lança à Orion, voix claire et coupante :

— Salut, Orion ! Bien dormi ?

Il ouvrit la bouche, mais la porte bouscula la jeune femme laissant apparaître Reven, qui surgit en pestant contre l’averse et le monde entier. Il jeta un regard à Orion à travers ses lunettes embuées puis se tourna vers Lou.
— B’jour.

Il renifla bruyamment, tripotant ses lunettes pour leur redonner leur transparence. Des cernes violacés soulignaient ses yeux gris, qui dévoraient déjà la salle.

Orion se glissa vers le comptoir, évitant soigneusement la trajectoire de Reven. Lou le suivit, tapant dans ses mains pour réveiller l’univers et tous les deux filèrent vers les vestiaires dans un brouhaha collégial qui échappa à Orion.
Un peu plus tard, Carmine beugla un truc à réveiller les morts, rameutant tout le monde autour de la longue table de service. Il avait sorti ses marmites, et l’odeur qui montait en volutes depuis la cuisine valait tous les clairons du monde pour les rassembler. Un ragout bien gras, bourré d’épices, à la couleur fauve, surmonté de croûtons grillés et d’herbes fraîches hachées menu.

Reven arriva le dernier, traînant un tabouret qu’il heurta bruyamment contre la table. Sienne s’était déjà assis, recroquevillé dans la chaise du bout, le regard coulé dans sa gamelle.

Carmine fit le tour de la table, servit chacun avec l’autorité d’une matriarche italienne, puis s’assit à sa place. Orion sentit la chaleur du ragout le remplir jusqu’à la moelle. C’était le meilleur qu’il n’ait jamais mangé.

Entre deux cuillerées, il regarda Sienne, cherchant un signe, un mot, même un sourire. Mais Sienne gardait la tête basse, avalant sans bruit, les épaules tendues.
Autour de la table, ça parlait fort.

Lou et Reven tenaient la conversation, racontant quelques anecdotes salées sur les clients de la veille. Orion suivait ce qu’il pouvait mais la plupart des mots fusaient trop vite, devenaient de la bouillie sonore, mais il se fiait à la gestuelle de Lou, au rire de Carmine qui ponctuait chaque phrase, à la façon dont Reven secouait la tête en silence, le front buté sur le rebord de son bol.
— T’as pas faim ? Grommela le chef à l’intention de son second.

Sienne leva les épaules. Il tenta une bouchée, mâcha longtemps. Carmine lui versa discrètement un peu plus de bouillon, sans un mot.

Orion trouvait que le monde était plus simple l’estomac plein.

— Alors Orion, parles nous un peu de toi. Qu’est-ce que tu faisais avant d’atterrir ici?

—Euh… C’est à dire que je suis arrivé en ville il y a quelques mois. Je viens d’un petit village de campagne, plutôt tranquille dans le nord. J’ai pensé que ça serait plus facile pour moi de m’intégrer dans une grande ville.

— Qu’est-ce qui a pu te faire penser une chose pareille?

— Bah, tu sais, plus de médecin, le handicap est mieux toléré que dans les petits patelins. On est plus considérés comme des idiots par chez moi. J’espérais entreprendre des études mais… La pension d’invalidité couvre à peine le loyer alors… Fallait que je me débrouille autrement.

Il y eut des hochements de tête compréhensifs et intéressés.

— Et tu voulais étudier quoi si c’est pas indiscret? Demanda Lou d’une voix claire.

Orion haussa les épaules.

— J’étais pas tout à fait décidé. Mais l’architecture me semblait un débouché acceptable, j’ai une bonne capacité à gérer les espaces et la vue d’ensemble des lieux complexes.

Carmine sourit, semblant prendre cette information comme un défi.

Il croisa les bras sur la table et se pencha en avant vers le jeune homme.

— On va voir. Dis moi où se situe la table 32.

Orion avala le reste de nourriture qu’il était en train de mâcher pour se donner contenance. Puis il pointa le paravent prune.

—Contre la fenêtre, ici.

Lou, impressionnée, haussa un sourcil. Sienne releva la tête, cligna des yeux, comme s’il émergeait. Carmine ne se laissa pas démonter.

— La 7?

— C’est la petite ronde, côté bar, mais j’imagine qu’elle sert plutôt pour les apéros vu sa forme et sa capacité.

Carmine se contenta de plisser les yeux. Il jeta un regard à Lou, qui coinça une mèche de ses cheveux roses derrière l’oreille, un sourire en coin.

—T’as pris combien de temps à tout retenir, toi ?

Lou pinça les lèvres, faussement vexée.

— A toi, je te dirais une semaine.

La vérité tenait plutôt du double.

Orion rougit, baissa le nez sur son assiette vide. C’était plus fort que lui. Il connaissait la salle. La disposition des tables, la couleur des nappes, la hauteur des suspensions. Il aurait pu décrire la texture du bois, la disposition des bouteilles au dessus du bar. C’était la manière dont l'univers avait règlé sa dette pour un faux départ de la vie: laisser les choses s’imprimer sur sa rétine.

Orion sentit le regard de Sienne sur lui, ça l’agaçait et le réchauffait à la fois. Il faisait mine de racler le fond de son assiette pour empêcher la chaleur de grimper dans sa nuque. Il aurait voulu disparaître sous la table, se liquéfier dans la dernière cuillerée de ragoût. Le silence s’étira, gommé par le cliquetis des cuillères, jusqu’à ce que Lou, d’un claquement de langue, décide de le rompre.
— Moi, si j’avais eu un super pouvoir, j’aurais préféré voler, lança-t-elle en calant son menton sur la paume.

Reven haussa les épaules.

— Bof, autant se téléporter dans ce cas, non? Moi j’aurais choisi l’invisibilité. Et une meilleure vue.

— ça c’est parce que tu es un gros pervers.

— Mais n’importe quoi! Pour rentrer gratos aux concerts et au cinéma. Ce que tu peux avoir l’esprit mal tourné…

— Ah bah ça tombe bien que tu en parles, tu m’as trouvé les places pour Eagle of the Death Metal comme je t’avais demandé?

— Oui, oui, t’énerves pas, force rose, je te les amène la semaine prochaine.

Carmine pouffa, toussota pour masquer le rire.
Orion hocha la tête, rassuré de voir la conversation dériver loin de lui.
Autour de la table, la tension s’était évanouie, dissoute dans la chaleur et les relents d’épices. Reven vida son bol, grommelant un remerciement, puis planta ses lunettes sur l’arête de son nez.

— Bon c’est pas tout ça. J’vais ouvrir le bar, même si il fait un temps de chien y’en a bien quelques uns qui vont finir par trouver l’adresse. Lou, tu m’aides ou tu nourris ta cellulite avec un dessert ?

— Je t’emmerde. J’arrive.

Le service qui suivit fut d’un calme plat. Orion n'osa pas le dire à voix haute, mais après la veille, tout lui parut d’une facilité désarmante. Tout coulait, lent et gras, comme le ragout du midi qui lui pesait encore dans le ventre. Il suivait Lou dans ses aller-retours, remarqua même la présence de Reven qui trouva le temps de venir réclamer une assiette de tapas lui-même. Même Sienne se permettait d’être à la traîne, glissant d’un fourneau à l’autre, sans empressement.
Les clients arrivaient à la goutte, des couples chuchotant, quelques collègues de bureau posant leurs parapluies en rang d’oignons à l’entrée.


Carmine les libéra un peu avant l’heure.

Orion attendit une minute, le regard sur la pendule, puis fila récupérer son sac. Il s’arrêta net devant la porte, surpris de voir Reven assis sur une caisse, les coudes posés sur les genoux tâtant ses poches à la recherche d’un paquet de clopes.
La pluie avait encore forci. Orion se tassa dans son sweat, hésita un instant sous l’auvent, il tourna la tête machinalement vers Orion qui lançait vers le ciel gris une première volute de fumée.

— Tu ne rentres pas ? demanda-t-il, plus pour dire quelque chose que par réelle curiosité.
Reven haussa une épaule.

— Non.
Il tapota du doigt le couvercle de la caisse, un geste bref, nerveux. Orion se demanda pourquoi, mais la question resta suspendue.

Sienne sortit les interrompant sans bruit. Son sac à l’épaule, il regarda les nuages, puis se décida à braver la rue.

Orion réalisa que Sienne et lui allaient emprunter la même route pour rentrer. Il songea un instant à bifurquer, à prendre une rue secondaire, mais cela aurait été très impoli. Sienne savait où il vivait, il aurait probablement considéré cela comme une injure. Alors il ajusta son pas, ni trop lent ni trop rapide pour que Sienne prenne sa présence en considération sans toutefois se sentir obligé de la subir.

— Reven dort souvent ici, finit par dire Sienne, brisant le silence entre eux.
Orion tourna la tête, trottina pour se mettre à sa hauteur.

— Il a pas d’appart ?

Un sourire triste glissa sur la bouche de Sienne, vite effacé.

— Si, il vit avec son frère, mais il a des fréquentations pas très recommandables.

Pour être honnête, Orion n’aurait pas qualifié Reven de très fréquentable, lui non plus. Mais il garda pour lui ce commentaire.

— Et toi, tu vis avec quelqu’un ? demanda Orion.

C’était sorti sans filtre, flottant sous la pluie battante et le clapotis des flaques. Il guetta la réaction de Sienne, prêt à se faire rembarrer. Mais Sienne resta sombre, se recroquevillant imperceptiblement, comme s’il venait de recevoir un coup de poing sous le sternum. Son souffle ralentit, le temps suspendu, puis il secoua la tête, très doucement.

— Non, je vis seul. Depuis quelques années déjà, dit-il.

Sienne tressaillit, attrapa la bretelle de son sac et la serra fort contre lui.

— J’ai plus grand monde, avoua Sienne. Le cerisier bleu c’est à peu près tout ce qui me reste comme… famille.

Orion avait si honte qu’il se sentait comme un insecte rampant. Il voulut s’excuser, mais à nouveau il avait blessé Sienne par la simple banalité. Sans intention mauvaise, mais avec un résultat proche du désastre.

— Moi non plus, j’ai pas vraiment de famille. Confessa-t-il à son tour. Y’a que ma petite soeur qui ait réussi à me supporter sans m’en vouloir d'être un boulet toutes ces années.

Ils continuèrent sur quelques mètres, le bruit de la pluie rabattant tout le reste sur le bitume. Sienne leva les yeux, toisa Orion d’un regard qui brillait d’un bleu sale sous les lampadaires, puis il se pencha légèrement vers lui, comme pour parler en secret, à l’abri des trombes d’eau et de la nuit.

— Tu vas t’habituer. Au moins, ici, on bouffe pas tout seul, conclut-il dans un souffle.

Orion sentit la chaleur de ses joues sous la pluie.

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