Chapitre 4 - La coupe pleine
Orion se réveillait désormais avant son réveil, en avance la vibration lourde de son oreiller. Son corps avait fini par assimiler les horaires, le rythme des tables, des bacs à vider, et la cadence désarticulée des engueulades matinales de Carmine. Au début, le moindre bruit lui vrillait le crâne—le choc humide des casseroles, le raclement des chaises, la voix de stentor du chef qui annonçait les bons. Maintenant, tout ça se fondait dans l’air, devenait familier et presque agréable.
Il n’avait plus peur de se tromper. Il anticipait le crash avant que la pile d’assiette ne ressemble à la tour de Pise, avait appris à reconnaître le pli du front quand Sienne commençait à être dans le jus, ranger les noms d’oiseaux que lui donnait Carmine par ordre de priorité. Orion s’adaptait.
Il apprivoisait Sienne, aussi, surtout par le silence. Ils arrivaient chaque matin dans les mêmes minutes, parfois l’un devant, parfois l’autre, jamais vraiment ensemble mais toujours dans un rayon de trois mètres. Si bien qu’au bout de quelques jours, ils avaient décidé de faire la route ensemble. Sienne ne parlait pas le matin. Il avait les yeux bouffis, la capuche souvent tirée sur son visage mais ça lui était égal. Orion trouvait ça rassurant, la façon dont il l’attendait sur le rebord du trottoir, les mains dans les poches, en grattant les feuilles mortes du bout de la chaussure.
Et puis, Orion se mit à attendre impatiemment le jour de cuisine du second. D’ordinaire, c’était Carmine qui s’occupait d’accommoder les restes pour son équipe, en fonction du temps, des commandes et des réservations. Mais chaque mardi, avant le service, Sienne s’essayait à de nouvelles recettes qu’il testait sur la petite équipe. Si Carmine ne disait rien, il mettait le plat à la carte le reste de la semaine. Et si cela ne convenait pas, tous les deux retravaillaient dessus.
La dynamique des deux cuisiniers ressemblait à une amitié forte. Même si derrière les fourneaux il leur arrivait de gueuler cela ne durait jamais très longtemps.
Ce mardi-là, Sienne avait préparé des travers de porc caramélisés, nappés d’une sauce miel-thé noir, sur un lit de légumes de saison. Le fumet, riche et sucré, enrobait déjà la cuisine, jusque dans les narines d’Orion qui en salivait avant même d’avoir vu l’assiette. Au moment du repas d’équipe, Carmine s’était assis en bout de table, le dos droit. Orion n’aurait su dire pourquoi, mais il y avait de l’électricité dans l’air.
Reven gardait le nez dans son bol, Lou tournait ses baguettes entre ses doigts.
Le chef mâchait lentement, la bouche fermée, les yeux plantés quelque part entre les assiettes.
Orion trouvait le plat incroyable. Doux, gras, une acidité inattendue qui réveillait tout le palais, et cette façon que la viande avait de s’effilocher sous la dent, sans résistance. Il releva la tête, croisa le regard de Lou qui, elle aussi, semblait convaincue.
Carmine posa sa fourchette avec un bruit sec.
— La marinade est trop sucrée, grogna-t-il. ça étouffe tout le reste.
Un silence lourd tomba, les yeux filèrent vers Sienne, mais celui-ci ne broncha pas. Il se contenta de hausser une épaule, le visage fermé, puis coupa un morceau de travers pour le mâcher sans bruit. Son coude tremblait à peine. Orion voulut dire que non, c’était parfait, que jamais il n’avait rien goûté d’aussi raffiné, mais il s’obligea à se taire, de peur d’envenimer quelque chose qui le dépassait. Carmine repoussa son assiette avec dédain, s’essuya la bouche d’un revers de serviette, et fila vers son bureau sans un regard.
La porte refermée, Lou relâcha un soupir théâtral qui tenait presque du soulagement. Orion hésita, puis se tourna vers Lou, à mi-voix :
— Il fait la gueule, aujourd’hui, non ?
Reven hocha la tête, aussi expressif qu’un caillou.
— C’est la fin du mois… On a pas atteint le quota de couverts.
Lou repoussa son assiette vide et croisa les mains sous son menton.
— Carmine tient à ce que nos produits frais soient de meilleure qualité possible. Il va se fournir au marché et chez des producteurs locaux la plupart du temps. Mais les marges sont faibles.
Orion la remercia d’un mouvement de tête, puis acheva son assiette en silence.
Ça trottait dans la tête d’Orion, cette histoire de quotas, de marges rabotées, de fin de mois qui plombe l’ambiance. Il pensait à son chèque de paie, pas bien épais, mais qui trouait forcément la trésorerie de Carmine, surtout les mois où la salle tournait à moitié vide. Orion avait une conscience aiguë d’être le dernier arrivé, l’élément de trop, le salaire surnuméraire pas vraiment indispensable dont l’absence n’aurait pas bouleversé la marche du Cerisier bleu. Il se demandait parfois pourquoi Carmine l’avait gardé, lui, plutôt que d’augmenter le nombre d’heures de Lou ou de filer un bonus à Sienne. L’idée se logeait comme une arrête sous la langue, impossible à ignorer. Au début, il s’était dit que le chef lui donnait juste une chance, mais à force de compter les couverts, son optimisme faiblissait. Il avait le sentiment d’être un poids. Il s’en voulait même de s’être laissé aller à croire qu’une place comme celle-ci pouvait revenir à quelqu’un d’aussi mal foutu que lui.
Sienne en train de ranger ses couverts remarqua le changement dans ses yeux. Le jeune chef, qui d’habitude ne disait rien en dehors de la cuisine, hésita, puis secoua la tête.
— T’inquiète pas, fit-il, les mois se ressemblent pas. C’est juste un coup de mou. Dès le mois de novembre les sorties de boîtes et l’approche des fêtes vont nous renflouer.
Sienne avait sorti ça du ton le plus plat du monde, mais Orion sentit une forme de sollicitude sous la neutralité. Comme s’il avait lu sur son visage l’inquiétude d’être une erreur de recrutement.
Le fait que le jeune second prenne la parole avait tellement surpris Lou et Reven qu’ils se concertèrent du coin de l’oeil avant d’intervenir à leur tour. Lou qui débarrassait son assiette posa au passage une main sur l’épaule d’Orion.
— Tu fais partie de l’équipe, ne te formalise pas pour ça, ok?
Orion hocha la tête, sans répondre. Il n’y croyait pas vraiment, mais il voulait y croire. Parce qu’il se sentait bien dans cet établissement et pas uniquement parce que pour une fois, il mangeait à sa faim. Il trouvait ici une vrai raison de se lever le matin, de tenir le cap dans la tempête.
***
Le lendemain matin, Orion perçut les premiers grésillements. Une friture sourde, en arrière-fond, qui se mêlait à la cacophonie de la rue quand il quittait son immeuble. Il fit la grimace. L’effet était désagréable, comme un essaim coincé à l’intérieur de sa tête. Il tapota sur le boîtier de l’oreillette, espéra une amélioration, mais la friture persistait, s’amplifiait même par moments. Il en conclut que les piles arrivaient déjà au bout et qu’il devrait tenir la journée avec.
Sur le chemin, Sienne l’attendait déjà.
Ils longèrent la rue dans la lumière froide. Orion sentit le grésil s’intensifier. Le sifflement intermittent finirait par le rendre fou, un jour, mais pour l’instant il s’en accommodait.
Dès qu’ils poussèrent la porte, le bruit de la salle lui parut plus sourd. Les voix étaient là, mais les contours se dissolvaient, laissaient passer un blanc entre les syllabes. Lou courait déjà entre les nappes, des cartons de livraison pleins les bras. Derrière le comptoir, Reven astiquait les chromes du bar.
— Oublie pas de nettoyer les sanitaires, cria Carmine sans même regarder qui entrait.
Orion fit un signe de la main.
Lou le choppa au passage, un sourire victorieux plaqué sur la bouche.
— T’as vu la résa de ce soir ? Salle comble ! Y a une troupe de théâtre qui ramène tout son fan club !
Le service du midi passa vite, sans histoire. Carmine, d’humeur variable, semblait avoir oublié la crise de la veille. Il aboyait les bons, commentait les dressages, goûtait à tout avec une intensité qui pouvait faire peur, mais il ne poussa pas la voix au-delà du raisonnable. Orion suivit comme il put replaçant sans cesse ses appareils pour éviter de les entendre siffler.
Le service terminé, Orion sentit une migraine pointer derrière le front. Il avait l’impression d’avoir couru un marathon sur place. L’effort de suivre les voix, de deviner les instructions dissoutes dans la friture de ses appareils, le pompait. Il s’assit un instant sur une caisse retournée, transpirant sous la chemise. Sienne passa près de lui, une bassine pleine de vaisselle, et lui lança un regard rapide, sans insistance. La vaisselle tinta, métallique, dans le bac.
— Ça va ? lança Carmine à travers la cuisine ouverte. T’as une sale gueule.
Orion esquissa un sourire, mais il sentait bien que le chef n’était pas dupe. Il se força à se lever, rangea un plateau dans le lave-vaisselle, et s’essuya les mains sur son tablier trempé. Les taches de sauce n’étaient plus qu’un nuancier d’ocre et de rouille.
Carmine, posé contre le frigo, chiffonna un torchon entre ses poings. Il s’approcha d’Orion, plus près que d’habitude, et baissa d’un ton :
— Si t’as besoin d’une pause, tu la prends. T’as compris ? Va pioncer dans la salle de repos. On a du pain sur la planche ce soir.
Reven avait déjà annexé le canapé, la tête enfouie dans un sweat troué, jambes repliées en chien de fusil. Le reste de la pièce était vide, il restait juste un vieux fauteuil, dossier râpé, un coussin hors d’âge. Orion s’y laissa tomber, glissa la main derrière son oreille pour dégager l’appareil, puis son double.
Orion ferma les yeux, laissa couler tout le reste.
Une sensation de flottement ne tarda pas à l’envelopper et il s’endormi beaucoup plus rapidement qu’il ne l’avait envisagé. Beaucoup plus profondément aussi, coupé du monde qui redevint siens, le lointain chant du grésil presque oublié.
— Orion? Hey… Orion.
Une main le secoua par l’épaule. Il ouvrit un œil, déboussolé.
Reven, visage brouillé, se tenait penché vers lui, un sourire pâle au coin des lèvres.
— C’est l’heure. Faut se relever. T’as dormi comme un mort.
Orion cligna des yeux pour revenir à la réalité.
Il voyait les lèvres du barman remuer, en comprenait vaguement le sens et jeta un oeil autour de lui pour s’ancrer dans le réel.
— Allé vieux, viens manger un truc.
Orion passa une main sur son visage et acquiesça.
De l’autre côté des murs, il aurait pu se tenir une guerre. La salle avait changé de visage : nappes repassées à la vapeur, couverts alignés, bougies neuves prêtes à fondre. Carmine et Lou passaient en revue les tables, rectifiaient le compte, déplaçaient de quelques centimètres une chaise, un set de table, l’aiguille d’horloge d’un soir suspendu à l’attente. Même la lumière semblait plus vive, ou peut-être était-ce la fatigue, la façon dont Orion voyait les choses en double, un décalage entre le monde réel et celui qui vibrait dans sa tête.
Sienne, dans la cuisine, alignait des assiettes, les mains rapides mais le visage vide, concentré sur la tâche. Il avait déjà préparé la majorité des garnitures, pesé les ingrédients pour les sauces, et dressait sur la table du staff une soupe claire qui n’attendait plus que les dernières herbes pour être parfaite. Il ne parlait pas, mais chaque geste disait : avance.
Orion remit son appareil auditif, se mordit la joue en espérant que la vibration s’atténue, mais le bourdonnement ne lâcha pas. Il soupira espérant supporter le vacarme, tout en traversant la salle pour récupérer un plateau de verres. Lou le frôla, son parfum de lessive, la chaleur de sa main sur son épaule :
— T’as l’air ailleurs, souffla-t-elle.
Il haussa les épaules, un sourire de travers.
— J’entends plus mal que d’habitude. Mes piles sont à plat.
Les premières réservations arrivèrent avant même que le soleil ne décroche du ciel.
Des voix, des rires. Orion fila se réfugier en cuisine. Il voyait les lèvres s’agiter, rattrapait les sons au vol, mais tout se brouillait lentement dans le lointain gargouillis de l’eau et des cuissons qui démarraient. Sienne passa en salle, apportant un amuse-bouche improvisé, les joues rouges de chaleur, et Orion sentit son souffle derrière lui, sa présence, une odeur de beurre fondu, de poivre. Il retint un sourire. Il retint aussi le tremblement dans ses doigts, plus fort à chaque aller-retour.
Le vacarme de la salle monta d’un cran quand la troupe de théâtre débarqua. Orion sentit d’abord le frisson, le déplacement d’air à l’ouverture de la porte, puis la vague de voix qui s’engouffra, riant, parlant trop fort, tout en exagération de gestes et de chaises tirées à l’arrache. Il vit Lou lever les mains, sourire de façade vissé, puis se frayer un passage avec souplesse pour les installer tandis qu’il récupérait les vides sur le passe plat.
Au bar, Reven aligna déjà des verres supplémentaires.
En cuisine, la tension avait grimpé d’un cran.
Sienne, les joues rosées, dressait les entrées à la chaîne, lançait à Carmine des “on envoie” presque inaudibles dans la tempête générale.
Orion sentit le rythme, la pression, le souffle court, la chaleur moite sous la veste noire. Il aimait ça. Il détestait ça. Il ne savait pas dans quel ordre.
Carmine allait vite. Il envoyait les plats sans jeter un œil au passe, coupait, goûtait, assaisonnait, corrigeait.
Pressé d’expédier la dernière table avant l’arrivée des commandes de la troupe, fit glisser un canard laqué sur la planche, la lame du couteau zigzaguant dans la graisse croquante.
Orion n’entendit pas le cri qui suivit. Il sortit le panier de vaisselle fumante et le déposa sur le côté. Il s’était promis de ne pas lâcher le poste même si la fatigue lui vrillait les mollets et que sa tête bourdonnait d’électricité sale. Sans remarquer que cette fois ses appareils avaient bel et bien lâché la rampe.
Mais il sentit l’odeur métallique par dessus le savon.
Orion releva la tête.
Le torchon blanc que Carmine pressait contre sa paume vira soudain au bordeaux sale, imbibant la toile en strates de plus en plus larges. Orion vit la goutte, grosse, noire, s’écraser sur le carrelage blanc rejoindre toutes les autres. Il comprit seulement à ce moment-là que Carmine s’était ouvert la main, bien profond. Orion sentit sa bouche s’ouvrir, il pivota trop tard. Carmine, debout, pressait sa paume, le sang dégoulinant déjà entre ses doigts.
— Putain, souffla Carmine. Putain, putain. Merde!
Orion bondit avec un torchon propre.
Le tissu vira au rouge en deux secondes, trempa comme une éponge. Carmine serrait les dents.
Orion sentit la panique vibrer dans la cuisine, une onde de choc silencieuse. Il chercha Sienne du regard. Sienne, d’ordinaire impassible, était blanc comme un linge. Il se tenait d’une main contre le plan de travail. Une goutte de sueur roula sur sa tempe. Orion le vit tressaillir quand Carmine balança le torchon ensanglanté.
Il oscillait, le souffle court, les doigts crispés sur le manche d’un couteau qu’il n’avait pas lâché. Il y avait du sang partout.
Une main heurta l’épaule d’Orion qui se retourna vers Carmine. Bien que crispé de douleur, il s’efforça d’articuler bien en face de son jeune plongeur.
— Sors Sienne de la cuisine. Tout de suite!
Orion réagit avant même de penser : il se rua à travers la cuisine, attrapa Sienne par le bras juste au moment où l’autre lâchait prise. Il sentit le corps fléchir, le poids mort qui lui coulait entre les mains. Sienne avait perdu tout équilibre, les jambes molles, les pupilles fixes, un filet de sueur glaciale sur la pommette. Il bascula en avant, droit vers la batterie de casseroles bouillantes et les flammes du piano. Orion le tira en arrière de toutes ses forces, l’arracha littéralement à la chute. Le choc fit tinter la vaisselle, un bol valsant, de la soupe brûlante qui s’écrasa sur le carrelage. Orion referma son bras autour de la taille de Sienne.
Il agrippa Sienne, l’éloigna de la cuisine en reculant à demi, le hissa jusqu’au couloir glacé. Là, il l’assit de force sur une caisse à légumes, le dos calé contre le mur, la tête entre les genoux. Sienne haletait, très pâle, les yeux mi-clos, un souffle court qui s’emballait comme un moteur déréglé.
Reven probablement alerté par le bruit arriva au pas de course et se jeta en cuisine pour prendre le relai.
— Respire. T’as rien, tu m’entends ?
Il posa une main sur l’épaule de Sienne, la serra pour essayer de le faire revenir. Orion jeta un œil vers la cuisine : Carmine, la main pressée dans un torchon, continuait à gueuler des ordres inaudibles, même le visage tordu de douleur.
Il reporta toute son attention sur Sienne.
— Merde… J’entends rien. Sienne? Regarde moi.
Il écarta les mèches blanches qui collaient au front et répéta, plus fort, juste au cas où :
— Mes appareils ne fonctionnent pas. Je t’entends pas.
Aucune réaction. Il s’immobilisa, l’œil sur les lèvres fêlées de son collègue qui n’essayait même pas de lui parler.
Il passa un bras maladroit autour des épaules et colla Sienne contre lui. Au bout d’un moment, Sienne se remit à respirer, d’abord en soubresauts, puis, peu à peu, la cadence ralentit. Orion sentit son propre souffle se caler sur le siens.
Sienne releva la tête, tout doucement, les joues pâles, les yeux perdus. Il tremblait encore, mais moins fort. Orion relâcha un peu son étreinte, chercha le regard de son collègue et lui adressa un sourire bancal.
— J’t’entends pas… Mais je te sens.
Sienne desserra ses doigts de sa manche, puis se frotta les yeux. Il renifla, souffla un « merci » quasiment inaudible, même pour une oreille affûtée. Il avait l’air perdu, mais vivant.
— J’ai rien, articula Sienne.
Il s’assura que Sienne ne risquait pas de basculer de sa caisse, puis le laissa reprendre ses esprits. Orion se releva et traversa le couloir pour jeter un œil en cuisine.
Reven était penché devant le chef, serrant un torchon autour de sa main blessée, le visage fermé. Carmine, assis sur une chaise basse, tenait son poignet à la verticale, les lèvres pincées. Il regarda Orion, lui fit signe d’approcher.
— Ça va aller, c’est pas grand-chose, marmonna Carmine, On doit finir le service.
Orion hocha la tête.
Reven, lui, pestait à voix basse, tentant tour à tour sarcasmes et de menaces pour l’emmener aux urgences.
— Même pas capable de tenir un couteau sans se charcuter, foutu Cuisto de fast food, bordel…
Carmine voulut s’extraire de l’étreinte de Reven, mais le barman le maintint d’une main ferme.
— Bouge pas, j’te dis, ça saigne encore.
Les sons passaient mal dans les oreilles d’Orion, mais il lisait la scène, le langage des corps, la peur masquée sous les insultes.
Orion essaya de comprendre : la blessure pissait moins, c’est vrai, mais le sang avait dévalé jusqu’à la manche, maculé la chemise du chef. Il distingua la coupure, nette, profonde.
Carmine, entêté, s’arracha au regard d’Orion pour fixer la porte du couloir.
— Comment va Sienne?
Orion hésita, chercha le regard de Reven.
— C’est qu’un petit malaise, chef, il en faut plus pour l’arrêter. Assura-t-il.
— Ce soir, c’est complet. Faut pas merder.
— On va assurer le service. Mais vous deux partez aux urgences.
Il ignorait que Reven lui avait dit la même chose. Carmine sembla enfin abdiquer. Il hocha la tête, la douleur devenant probablement trop forte pour imaginer reprendre les commandes.
— Sienne a peur du sang. Nettoie moi ce merdier avant de le ramener ici.
Orion opina.
— Oui, chef.
— Et dis à Lou d’offrir des verres aux comédiens pour patienter.
— Oui, chef.
Carmine planta ses yeux dans les siens. Il y chercha la faille sans la trouver.
Orion n’entendait peut être pas un traître mot, mais il savait convaincre.
Il se retourna, prêt à prendre la suite, mais Reven lui barrait déjà le passage, l’œil plissé derrière ses grosses lunettes, le doigt pointé comme une menace.
— Attends, sérieux, t’es sûr de ce que tu fais ? T’as pas l’air bien frais.
La voix de Reven, même inaudible, portait une vibration claire de contrariété.
Orion cligna des yeux, fit mine de n’avoir pas compris.
— Répète, j’entends que dalle.
— Tes trucs sont morts, là ?
— Ouais, ya plus de jus. confirma Orion en montrant son oreille.
Reven grimaça, évalua la situation d’un long regard.
— Et t’espères tenir la baraque en pilotage automatique?
Orion haussa les épaules, sentit le sourire lui venir tout seul.
— J’ai jamais dit que ce serait moi le capitaine.
Reven tapota l’épaule d’Orion, plus fort que de raison, un geste de soutien ou d’agacement, impossible à dire.
— Alors lis bien sûr mes lèvres: T’es complètement cinglé. Si tu coules la baraque, je te jure, je t’enferme dans le frigo, prévint-il.
Ils attrapèrent Lou derrière le bar, en train d’enchaîner les pintes à la volée. Elle leur lança un regard et attendit la suite.
— J’emmène Carmine à l’hôpital. Orion et Sienne prennent le relais. Sauf que t’en as un qui est HS et l’autre qui n’entend plus un broc de ce qu’on dit.
Lou mordilla le coin de sa lèvre, puis reporta son attention sur Orion.
— Sérieux?
Orion haussa les épaules avant de confirmer. Elle posa sa main sur le bras d’Orion, le serra assez fort pour lui faire comprendre qu’elle lui assurait sa confiance.
— On va gérer, annonça Lou. Le groupe est cool. Ils viennent fêter leur spectacle de clôture. T’auras peut être de la salle à faire. Tu t’en sens capable?
Orion serra le poing puis acquiesça.
— Alors en selle mon poussin. Toi, files à l’hôpital.
Orion sentit le stress lui chauffer la nuque mais ce n’était plus le moment de reculer.
En moins de deux, Orion remit en ordre la cuisine. Le sol rincé, planches lavées, traces de sang évacuées au savon comme si rien n’était jamais arrivé. Sienne avait repris des couleurs, assis sur la caisse de légumes il essayait de cacher sa honte derrière une toux sèche et un repli de t-shirt sur la bouche. Orion lui tendit la main pour l’aider à tenir debout. L’énergie revenait, l’adrénaline, le moteur du service qui carburait même sans chef.
— Ça va aller ? demanda Orion, forçant un peu son souffle à travers le bruit blanc qui piquait ses tympans.
Sienne hocha la tête.
Il n’y avait plus de chef, alors ils composèrent. Sienne coupait les viandes, goûtait les sauces. Orion lavait, essuyait, triait les plats, recomposait le puzzle de la plonge à mesure que les assiettes revenaient du front sur le plan de travail pour agencer les bouts de salade. Ils travaillaient côte à côte, sans échange, mais le vide du son amplifiait la tension, chaque mouvement traçant une ligne hyper nette dans le silence.
Lou passait la tête en cuisine toutes les trois minutes, le pouce levé, puis le doigt pointé vers le bar, une grimace euphorique sur la bouche. Orion crut comprendre : la salle débordait, ça buvait sec, ça riait fort, mais le ton restait bon enfant. Il hocha la tête, s’appliqua à ne pas traîner, tout en gardant un œil sur Sienne qui commençait à retrouver ses appuis. Puis il quitta sa place de commis pour passer au bar.
Une vague de chaleur déferla dans la salle quand Orion sortit de cuisine. Les voix semblaient déformées, comme filtrées à travers des murs d’eau. Lou était déjà plongée dans la mêlée des clients : elle virevoltait, alignait les assiettes sur son bras, riait à la blague d’un type en costume alors qu’elle cochait mentalement le numéro des tables à servir.
La troupe de théâtre avait investi cinq tables, enchaînait les commandes à une vitesse délirante. Lou courait d’un groupe à l’autre, cheveux roses en bataille. Orion sentit la vague monter : mouvements désordonnés, verres levés, mains qui appelaient. Il se plaça derrière le bar pour trier les commandes en retard. Reven avait laissé une série de post-it collés façon piste d’atterrissage : “3 mojitos”, “demi-pêche”, “4 bières”, “lait de soja”. Il remonta ses manches et se lança sans réfléchir.
Orion n’aurait jamais pensé parvenir à prendre le pli, mais il s’était surpris à jouer du shaker comme un vieux routard. Il dressait les verres, alignait les bières, essuyait la goutte avant de poser chaque verre sur le plateau. Il sentait l’alcool, le sucre, les fruits écrasés, parfois la menthe presque écœurante, ou le citron sur la pulpe de ses doigts.
Quand il débarqua devant la table 18, il fut immédiatement happé par la déferlante. La troupe de théâtre, c’était du volume pur : gestes larges, rires trop forts, voix qui chevauchaient sans pause, toujours un mot pour couvrir l’autre. Une fille au centre, cheveux orange vif et pommettes hautes, attira son regard. Elle parlait avec les mains, moulinait des bras comme si elle dirigeait l’orchestre du chaos.
— C’est pour qui le mojito ? lança-t-il en essayant d’articuler lentement, les yeux cherchant une bouche qui lui réponde.
— Ici mon p’tit ! fit la rouquine, attrapant le verre avec une habileté presque féline.
Elle enchaîna, trop vite, une question qui se perdit dans le brouillard.
Orion sentit la vague de panique, la gêne, le froid qui montait à la base de la nuque. Il recula d’un pas, se força à respirer, puis vida son plateau d’une main sûre avant de s’autoriser à lever la tête.
— Excusez-moi, je n’ai pas bien compris. Je suis malentendant, expliqua-t-il en pointant son oreille. Je vous demande pardon mais… si on me parle face à moi, lentement, je peux lire sur les lèvres. Sinon c’est plus compliqué.
Il se tenait prêt à encaisser la vanne, la moquerie, la vague de gêne qui suivait généralement ce genre de coming out. Mais la fille ne broncha pas. Elle cligna des yeux, puis éclata de rire, assez fort pour réveiller le reste de la tablée.
— Hey les gars, le serveur là. Faut lui parler bien en face. Pigé?
— Pourquoi ? fit un grand sec au fond, la voix traînante.
— Il est sourd, banane ! répondit la rousse en plantant son index dans le torse du voisin.
Le gars haussa les épaules, comme si on venait de lui annoncer qu’il pleuvait dehors.
— Bha… On a Titi qui sait signer, non ?
Il tourna la tête, chercha du regard, puis lança à travers la salle :
— Titi ! Viens voir, c’est toi qui fais l’interprète, non ?
Un type au crâne rasé, lunettes rondes, leva un sourcil à l’autre bout du resto. Il s’approcha en claquant ses pompes sur le carrelage.
— L’interprète de quoi?
— De la langue des sourds. T’as fais un spectacle l’an dernier avec eux, non?
Le comédien, surpris, s’arrêta observant Orion qui s’agitait derrière le comptoir. L’instant d’après, un sourire lui fendit le visage en deux. Il leva les deux mains, gestes précis et amples, soudainement captivé par l’idée de remanier la commande en spectacle vivant. Orion eut à peine le temps de poser le plateau sur le bar. L’autre brassait déjà l’air, doigts se vrillant, index plantés sur la paume puis battements en éventail. Orion sentit la chaleur monter dans sa gorge : il comprenait. Non seulement il comprenait, mais il pouvait suivre sans effort, malgré la brume dans sa tête. La commande fut limpide – cinq bières, trois décis de rosé, deux eaux gazeuses – la ponctuation du geste ne laissait aucun doute, et Orion ne put s’empêcher laisser échapper un petit rire retenu à la gorge parce que ça ne lui était jamais arrivé . Ce type savait signer.
Il n’avait même pas envisagé que ça puisse arriver ici, au comptoir d’un resto, un soir de service complet. Il se sentit ridicule, con de s’émouvoir pour ça, mais il y avait dans la précision du geste, dans la volonté de Titi, une forme de phare au milieu de la tempête.
Il répondit, du bout des doigts :
“merci, c’est cool.”
Titi hocha la tête, puis éclata de rire, une décharge d’énergie qui fit vibrer la tablée entière.
— Il… il sait signer… souffla Orion à Lou qui venait recharger son plateau de bières.
—Je t’avais dis qu’ils étaient cool. Titi, il fait du théâtre inclusif, il a appris la langue des signes pour jouer dans une pièce qui a cartonné. expliqua la serveuse en attrapant le plateau.
Elle était presque fière. De lui, de la tournure des événements.
— Tu veux faire le service principal ? proposa-t-elle, à mi-voix. Je peux prendre les autres tables.
Orion hocha la tête. Il voulait y aller, il s’en sentait capable, étrangement solide.
Il fila en cuisine, ramassa les commandes, et quand il revint à la table de la troupe, Titi l’attendait.
Le service, à partir de là, s’emballa. Les commandes pleuvaient, la troupe doublait les blagues, tout le monde voulait tester un mot ou deux en langue des signes, la salle devenait une sorte de cabaret bruyant où chaque geste, chaque mimique passait mieux que le plus beau des discours. Orion se surprenait à sourire pour de vrai, à oublier la migraine, à oublier la fatigue, à oublier même la honte d’être approximatif. Sur chaque aller-retour, il synchronisait sa trajectoire avec Sienne, qui tenait les plats d’une main sûre et, par moments, jetait à Orion un regard de connivence, minuscule, mais perceptible.
La soirée s’étira, et, à mesure que les verres se vidaient, les barrières entre la table théâtrale et le reste du restaurant sautaient.
« T’es nouveau ici ? » signa Titi lorsque Orion débarrassa son assiette.
Orion hocha la tête, hésita, puis lui répondit par gestes:
« Ça fait un mois. Je galère encore un peu mais… je commence à trouver ma place. »
« Cool, ça fait plaisir. Il y avait longtemps que j’avais pas pratiqué. »
« Moi non plus » avoua Orion en riant.
« Tu parles bien à voix haute. »
« J’ai beaucoup pratiqué. Et puis je suis pas totalement sourd, mais… Très malentendant. »
« En tout cas, bravo. Et tu feras les compliments au chef, c’était délicieux »
Les deux hommes échangèrent un regard soutenu, trop proche de la complicité pour s’interdire de sourire et Orion rapporta la vaisselle sale en cuisine.
La salle commençait à se vider, la troupe, bonne dernière payait au comptoir, chacun séparé. Lou recalculait avec patience quand la cloche de l’entrée tinta.
Titi signa un dernier remerciement à Orion et s’écarta pour laisser entrer deux nouveaux venus. Carmine traversa la salle, la main droite emballée dans un énorme pansement d’hôpital, le poignet ceinturé de compresses blanches. À la porte, Reven expira la buée de la rue soulagé d’être enfin de retour. De la cuisine, un nuage chaud sentant les restes d’un service complet les enveloppa avant même qu’ils ne franchissent la cloison vitrée.
Dans la salle, les tables étaient un champ de bataille. Bouteilles de saké, des restes de dessert, serviettes chiffonnées en guirlandes. Les traces éphémères des derniers clients, qui s’étaient attardés plus que de raison à refaire le monde.
Carmine se sentit envahit d’une immense bouffée de fierté.
Ils l’avaient fait ces petits cons.
Et les derniers membres de la troupe qu’il avait croisé sur le perron semblaient aux anges. Lou passa un main dans ses cheveux après avoir encaissé et salué le dernier client. Orion sortit des coulisses, torchon en main pour lui prêter main forte et ranger les derniers restes de guerre.
Reven poussa Carmine gentiment dans un coin banquette, l’obligeant à s’asseoir avec plus de précaution qu’il n'aurait voulu. Il y eut un flottement d’après-guerre dans la pièce, une transe résiduelle qui vibrait encore sur les parois.
Carmine poussa un rire rauque, la mâchoire serrée.
— La vache vous avez vraiment assuré.
Lou penchée sur sa caisse laissa apparaître un sourire de gamine.
— T’en avais vraiment douté?
Carmine secoua la tête, un rictus fatigué lui mangeant la bouche.
— Non mais… Laisse moi croire que je suis encore un peu indispensable. J’en ai pour trois semaines d’immobilisation. Soupira-t-il.
Orion vint poser une carafe d’eau et trois verres, laissant couler un regard inquiet vers Carmine. Il consulta Lou, conscient qu’il avait dit quelque chose d’important. Elle répéta silencieusement: « trois semaines »
Orion pinça les lèvres, il regarda les autres, puis le chef, puis la table, comme s’il allait trouver le mot juste quelque part entre les miettes.
Carmine capta l’effort derrière le détachement.
Sienne réapparut de la cuisine, sa silhouette tranchant dans la lumière pâle de la salle. Il laissa tomber son tablier sur une chaise, les cheveux collés au front. Il s’approcha les doigts crispés sur la ceinture de son pantalon, presque gêné.
Il finit par s’asseoir à côté de Carmine, sans rien dire, mais le contact de leurs épaules fit remonter une chaleur bizarre dans la poitrine du chef.
— C’était propre, lâcha-t-il. Et personne n’a trouvé à redire sur l’assaisonnement.
Carmine posa une main solide sur son épaule.
— Désolé de t’avoir imposé ça.
Sienne secoua la tête, repoussa ses cheveux trempés de son front.
— C’est pas ta faute.
Un silence s’installa, dense, mais pas inconfortable. Lou tapota ses doigts vernis sur la table, Orion s’assit en face, le dos raide comme un piquet. Reven tripotait déjà une bouteille de whisky rangée sous le comptoir, songeur.
Carmine voulait dire merci, mais les mots restaient coincés dans une gorge trop sèche. Il déchirait un coin de serviette observant à la dérobée les visages de son équipe comme un général rescapé d’un siège improbable.
— Maintenant, va falloir prendre une décision. Est-ce qu’on ferme ou on réduit la voilure?
Lou glissa sa chaise pour se rapprocher, posa sa main légère sur le pansement de Carmine, juste là où la peau tirait sous le sparadrap.
— Orion a carrément assuré ce soir, lâcha-t-elle. Tu l’as pas vu, mais les comédiens, ils sont repartis en promettant de revenir juste pour lui.
Elle avait articulé chaque mot, l’accentuant pour qu’Orion comprenne qu’elle parlait de lui.
Carmine sentit un picotement lui remonter dans l’avant-bras. Il releva la tête, croisant le regard d’Orion, qui feignait d’être absorbé par la contemplation des verres.
— Attends… Tu l’as mis en salle ?
Lou haussa une épaule.
— Il s’y est mis tout seul.
Orion rougit tournant son verre entre ses doigts. Carmine tapa doucement la table des jointures de la main, attirant le regard bleu-métal du garçon.
— Et alors ? T’as ressenti quoi, gamin ? Ça t’a plu ?
Orion hésita, pinça les lèvres, puis agita la main.
— J’ai eu… de la chance, articula-t-il, la voix râpeuse de timidité.
Lou éclata d’un rire bref.
— Un des comédien parlait la langue des signes. Mais même sans ça, il a géré, chef. Je songe sérieusement à prendre des vacances.
Carmine se tourna vers Sienne qui n’avait pas décroché un mot depuis le début.
— Et toi? T’en penses quoi ?
Le second se frotta l’arrière du crâne. Il jeta un regard vers Orion.
— Je crois qu’on devrait rester ouvert. Quit à réduire un peu la carte.
Carmine sentit la chaleur de sa propre honte retourner ses entrailles.
Le chef pencha la tête en arrière, observa les auréoles de lumière collées au plafond. Sa main droite pulsait, la douleur irradiait jusque dans la gorge. Il inspira fort, bousculé par le relâchement inattendu de la soirée.
— On ferme ce week-end. Mais pas sans solde. Chacun prend son week-end prolongé et je vous veux tous d’attaque mardi. Sienne, je te donne des devoirs. Tu prépareras une carte allégée pour la semaine prochaine. Un truc que tu peux assumer sans moi. Ceux qui veulent venir tester tes plats sont les bienvenus.
Il passa sa langue sur ses lèvres.
— Reposez vous. Vous l’avez mérité.
***
Sienne avait trainé, plié le moindre torchon, jusqu’à ne plus entendre que ses propres pas sur le lino. Carmine était parti se reposer depuis une bonne demi-heure. Mais Orion l’avait attendu.
Ils quittèrent le cerisier bleu en silence, l’air de la nuit tassé encore d’une humidité de fin service.
La ville elle-même semblait suspendue, sous un ciel trop clair pour l’heure tardive.
Dehors, la rue brillait sous la pluie fine. Orion avançait d’un pas sec, régulier, mains enfoncées dans les poches. Sienne rabattit la capuche de sa veste et pressa le pas, ses lacets traînant dans l’eau crasseuse.
En vrai, il mourait d’envie de s’excuser pour le malaise de tout à l’heure : pour s’être effondré comme un con, pour avoir collé à l’autre la peur de sa vie, pour avoir ajouté une couche à la montagne de trucs inavoués qui encombraient déjà l’air du service. Mais là, dans la rue, entre deux lampadaires, les mots déraillaient avant d’atteindre la bouche.
Il lui fallut trois feux rouges et la vision un peu grotesque d’un chat obèse qui s’étranglait sur une aile de poulet pour que Sienne trouve le courage de regarder Orion en face.
Il n’entendait probablement rien, les appareils auditifs déjà retirés et rangés au sec puisque devenus inutiles sans piles. Sienne eut l’étrange réflexion de se dire que le garçon n’avait peut être jamais vraiment entendu le son de sa voix. Orion s’efforçait de lire sur les lèvres, mais là, sous la pluie, même ça c’était mort.
Ils atteignirent le carrefour qui séparait leurs deux rues, là où la supérette restait allumée comme une veilleuse pour adultes insomniaques. Sienne s’arrêta, arrondit les épaules, pris une grande inspiration.
Il hésita, puis se planta net devant Orion. Il le regarda franchement pour la première fois, et Orion soutint le regard, lèvres pâles, joues rougies par le froid plus que par la gêne.
— Comment…
Sienne hésita, puis reprit, articulant comme un idiot sur les consonnes, exagérant chaque syllabe.
— Comment on dit… merci ?
Il accompagna ses mots d’un geste brouillon, mimant on ne savait quoi, espérant que le message passerait.
Un éclat de sourire fendit le visage d’Orion. Il recula d’un demi-pas, avança la main, puis la porta à sa bouche, doigts plats contre les lèvres, avant de la tendre doucement vers l’avant. Sienne essaya. Il se sentit ridicule. Mais la tendresse dans le regard d’Orion saluait largement l’effort.
— Merci à toi pour t’être relevé. Et pour avoir assuré. Répondit Orion, sincère.
Sienne gratta le sol du bout de la chaussure.
— Tu veux venir déjeuner chez moi, demain? Je te ferais une omelette au riz pour te remercier.
Orion se pencha, releva le menton de Sienne du bout de ses doigts gelés.
— Bien en face. S’il te plait.
— Je… J’aimerais que tu restes avec moi.
Sienne sentit sa gorge se nouer au point d’en avoir mal au cou. Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça. Il avait juste besoin de rentrer, de se cacher sous une couette et d’éteindre le monde au moins jusqu’à demain. Et là, il avait l’impression de s’être jeté du haut d’un pont pour vérifier la profondeur de la rivière. Une bouffée de panique lui gifla la poitrine. Il chercha une solution, un mot, une échappatoire. Ses yeux brulaient. Le moindre clignement menaçait de tout renverser. Il recula d’un demi-pas, s’essuya furtivement sous la paupière.
Orion le vit et sans trop réfléchir, il combla la distance, l’attira vers lui avec une douceur qui n’avait rien de viril ou de condescendant.
L’étreinte fut maladroite, mais la chaleur du torse contre Sienne fit exploser la barrière. Il sentit sa respiration partir en hoquet, le cœur battre trop fort, et il voulut s’excuser, pour tout, pour rien. Mais Orion glissa sa paume dans son dos, lui faisant comprendre que c’était inutile. Sienne laissa retomber sa tête sur l’épaule d’Orion, le front posé contre le tissu trempé de sa veste.
Il ferma les yeux et respira, longtemps, jusqu’à ce que Le monde retrouve un semblant d’équilibre.
Alors seulement, Orion se détacha, gardant son bras autour de ses épaules, il le guida gentiment à l’écart du Konbini, de la rue, de la pluie pour l’emmener jusque chez lui.
L’appartement d’Orion tenait plus du placard à balais que d’un véritable logement. Mais c’est tout ce qu’il avait pu se payer avec sa pension d’invalide. Orion entra sans faire de bruit, fit signe à Sienne de s’asseoir où il voulait, puis fila direct à la cuisine pour lui servir un grand verre d’eau.
Orion s’accroupit devant lui. Il pencha la tête. Sienne n’avait pas de mot pour la question muette, mais la tension dans son ventre se dénoua par à-coups.
— Ça va, lâcha-t-il à voix haute.
Orion fit mine de ne pas comprendre. Il leva la main, tapota deux doigts sur sa tempe, comme pour dire : Je ne t’entends pas. Puis il posa sa main contre son torse: Mais je te sens. Sienne grimaça, s’efforça d’articuler, mais la honte et la fatigue brouillaient tout. Orion prit la relève:
— Tu n’as qu’à dormir là cette nuit. D’accord? Et c’est toi qui cuisinera demain matin.
Il lui tapota l’épaule, puis fila chercher un plaid et un coussin. Sienne n’était déjà plus tout à fait dans la pièce. Il se demandait d’où pouvait venir cette chaleur enveloppante. Il ne voulait pas que cela s’arrête et quand Orion fit mine de se reculer il l’attrapa par le poignet. Il y mit toute sa force. Son désespoir. Dans vraiment savoir s’il en avait le droit.
Peut être qu’il avait mal. Peut être qu’il avait peur. Orion ne demanda aucune justification. Il s’installa près de lui, assit en tailleur sur le tapis élimé. Il caressa les cheveux de Sienne encore trempés par la pluie. Puis il attendit, calmement que son étreinte se desserre d’elle même, emporté par un sommeil trop puissant pour être amorti.

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