Chapitre 5 - Entremets
Sienne s’éveilla d’un coup sec, le souffle coincé sorti d’un cauchemar indistinct. Impossible de dire quel son, quelle lumière, l’avait tiré de l’engourdissement, mais il se retrouva, hagard, perdu dans l’inconnu d’un salon qu’il n’identifia pas tout de suite. Il y eut d’abord les formes floues du plafond, la tapisserie froissée d’ombres, puis l’odeur délavée d’humidité incrustée dans le tissu de ses fringues. Il sentit contre sa joue le relief des coutures, la trace d’une nuit trop courte et d’un sommeil trop lourd.
Ce n’est qu’en basculant sur le côté qu’il aperçut Orion, recroquevillé sur le tapis, la joue écrasée contre le bras, profondément endormi.
Il porta la main à sa tempe. Il lui fallut quelques secondes pour remettre de l’ordre: la cuisine en guerre, le sang de Carmine qui maculait le carrelage, les plats expédiés à la chaîne, et puis Orion, surtout, cette chaleur confuse qui l’avait tenu debout jusqu’à ce qu’il s’autorise enfin à tomber.
Il se sentait minable, encore plus en voyant la couverture posée sur ses épaules. Il passa la main sur son visage, grimaçant devant l’incongruité de la situation qu’il avait lui-même provoqué. Puis il se souvint de sa promesse.
Il devait puer la mort, avec les suées de la veille et les vêtements encore humides n’arrangeaient rien à l’affaire, mais il ne pouvait pas se permettre de juste filer en douce après tout ce qu’Orion avait fait pour lui. Sienne se déplia du canapé, il enjamba Orion avec une grâce féline, prenant garde à ne pas l’effleurer. Il glissa vers la cuisine sur la pointe des pieds.
Le lieu était une plaisanterie: deux plaques électriques, un frigo d’avant-guerre, un évier où agonisaient de vieilles éponges. Sienne ouvrit le frigo et se figea devant l’inventaire: deux œufs, un fond de lait, trois portions de sauce soja, deux tomates en bout de course, un tiers de concombre enveloppé dans du film plastique douteux. Il referma le frigo, prit le temps de fouiller les placards: du thon en boîte, pâtes alphabets, une boîte de riz, sel et poivre.
Orion vivait comme un étudiant. Il ignorait qu’il s’était privé pour tenir le mois, et se contenta de soupirer avec consternation.
Il alluma la vieille plaque électrique qui couina en chauffant, puis, cherchant un saladier, il aperçut sur le frigo une photo scotchée de travers. Orion y posait, tout sourire avec une fille aux pommettes coupantes, même regard bleu, les cheveux courts, la tête légèrement inclinée vers lui. Sienne se rappela qu’il avait parlé de sa soeur « C’est la seule qui arrivait à me supporter ». Sa poitrine se serra un peu à cette pensée. Sur la photo, la complicité était palpable.
Il se mit à casser les œufs, battre le mélange du bout d’une fourchette, pirater une recette comme il savait si bien le faire. Le bruit du fouet, le claquement de la boîte de thon contre le bord du plan de travail, tout ça réveillait dans ses bras une mémoire des gestes, rassurante. Il versa le riz dans l’eau, jaugea le temps, improvisa. Orion dormait toujours, roulé en boule comme un môme. Même s’il savait que le bruit n’était pas un problème, Sienne travailla en silence, concentré au point d’oublier le monde autour.
Le salon et la cuisine ne faisaient qu’une pièce, tout juste séparées par un meuble qui servait de bibliothèque et d’étagère à condiments. Sienne remarqua quelques livres posés là, des romans, beaucoup de SF, un manga écorné, un manuel de LSF avec post-it colorés plantés à la verticale. Pas de bibelots, pas de plantes ni de photos aux murs, rien qui trahisse une quelconque permanence dans cet appartement. Il regarda par la fenêtre. Il pouvait apercevoir sa chambre de l’autre côté de la rue. Sienne se demanda depuis combien de temps Orion vivait seul ici.
Le parfum de l’œuf chaud et du riz fit émerger Orion de son sommeil. Il roula sur le dos, bâilla bruyamment puis se redressa sur les coudes pour constater que son invité était déjà levé.
Il prit le temps de se frotter la face, longuement, comme un chat tiré de sa sieste avant de capter la silhouette de Sienne qui s’affairait en cuisine.
— Bonjour. Lança-t-il la voix un peu rauque.
Il se remit debout, titubant un peu sur son tapis, et passa une main dans ses cheveux pour dissiper les dernières brumes de la nuit.
Sienne dressa l’omelette au riz à même la poêle, sans fioritures. Il fit glisser la portion sur une assiette, ajouta un trait maladroit de sauce soja. Il n’avait pas de ciboule mais il parsema d’un peu de poivre pour la couleur.
Orion se hissa sur le tabouret le moins bancal et observa Sienne dresser l’assiette: d’abord un demi-cercle parfait d’omelette, puis un cœur de riz fumant, une virgule de tomate crue pour la couleur. Il y avait dans ce modeste plat la solennité d’une offrande et la tendresse d’une promesse tenue. Sienne osa à peine croiser son regard, il glissa l’assiette et les couverts devant Orion, ne sachant quoi lui dire. Alors Orion chercha ses yeux, penchant la tête dans son champ de vision.
— Tu as réussi à te reposer?
Sienne hocha la tête, maladroitement. Il articula dans le vide.
— Oui, merci pour ton hospitalité.
Orion chercha du regard une seconde assiette et constata que Sienne avait cuisiné pour lui seul. Il attrapa sa fourchette, découpa soigneusement l’omelette en deux dont le délicat fumet lui chatouillait déjà les narines.
— On partage?
Le cuisto sentit ses oreilles chauffer. C’était rien qu’une assiette, rien qu’un petit-déj. Ce n’était même pas la première fois qu’ils mangeaient ensemble. Mais c’était la première fois qu’ils le faisaient tous les deux. Le geste d’Orion était tellement naturel qu’il le désarmait. Orion alla chercher un bol ébréché, le posa à côté de l’assiette, puis enclencha la bouilloire d’un geste assuré. L’eau mit du temps à chauffer, un sifflement douloureux envahissant la pièce. Sienne tenta de se concentrer sur n’importe quoi pour ne pas croiser le regard de l’autre.
— J’aime pas manger seul, avoua Orion, en versant de l’eau sur un sachet de thé arraché de son emballage.
Le parfum du thé vert se mêla à celui de l’omelette, et Sienne sentit l’ensemble lui tordre les intestins d’une nostalgie improbable. Il n’avait jamais partagé un matin où le corps se pose et se nourrit sans arrière-pensée. Il saisit la seconde fourchette.
Il mâcha lentement, concentra toute sa volonté sur l’ici et maintenant, la brûlure du thé sur sa langue, le croquant aléatoire des grains de riz. Il sentit Orion le regarder, et releva la tête. Le visage de l’autre n’exprimait rien d’autre qu’une sorte de curiosité tranquille. Sienne s’entendit rire, un son bref, pas vraiment contrôlé, et il fut surpris de l’écho que ce rire fit dans la pièce.
— Elle est vraiment délicieuse ton omelette, fit Orion.
Sienne sentit la tension dans sa nuque redescendre d’un cran.
Orion engloutit la dernière bouchée et jeta un coup d’oeil à son téléphone portable.
— Le magasin doit être ouvert. Je vais descendre en ville acheter des piles pour mes appareils. Annonça-t-il.
Sienne hocha la tête, puis porta la tasse à ses lèvres pour masquer le tremblement de ses doigts.
— C’est vrai que tu parles fort quand ils sont hors service.
Orion ouvrit de grands yeux ronds.
— Sérieux?
— Non… C’était une plaisanterie. Désolé.
Orion resta là, immobile, comme frappé par la révélation. Il avait l’air de repasser la scène dans sa tête pour vérifier qu’il n’avait rien raté. Son expression se transforma soudain, un rictus fendit ses lèvres, puis il éclata d’un rire sonore, la tête renversée en arrière. Ce n’était pas tant la blague que la tentative qui soulevait Orion d’un fou rire incontrôlable, totalement pris de court par cet aspect inattendu de Sienne.
Il essuya ses yeux du revers de la manche, toujours secoué.
— Oh putain j’étais pas prêt… Tu fais des blagues, toi ?
Sienne haussa les épaules, ramena la tasse près de lui, les doigts bien serrés autour. Il aurait pu s’enfoncer dans la chaise, disparaître à travers le lino, c’aurait été parfait. Mais Orion, lui, semblait ravi. Toujours hilare, il se leva d’un bond, farfouilla dans l’évier pour aligner les tasses, les poêles, les couverts. Il trempa tout ça dans un fond d’eau savonneuse, la vaisselle s’entrechoquant comme un carillon fêlé.
— Si t’as rien de prévu, tu pourrais peut-être venir avec moi, au magasin. proposa-t-il en frottant une assiette avec une vigueur étrange.
Sienne pensa immédiatement à refuser. Mais devant l’image de ses volets fermés, son matelas défait, à la pénombre de sa chambre il répondit d’une voix atone :
— Non, j’ai… rien à faire cet après-midi.
Il observa Orion qui lui tournait le dos, réalisant qu’il n’avait pas entendu.
Sienne se leva à son tour, il glissa les mains dans ses poches pour se mettre à sa hauteur et attendit qu’Orion tourne la tête vers lui. Alors seulement il opina.
— Je peux t’accompagner.
Orion eut un sourire qui ne ressemblait à rien d’autre qu’à un bonheur pure, brute.
Sienne serra le paquet de médicaments au fond de sa poche. Il était étrangement souple. Une pointe d’adrénaline le fit reculer jusqu’au salon où il sortit l’emballage vide.
Le vide lui donna un frisson d’alerte. Il avait gobé les deux derniers hier, après sa crise de panique face à la flaque de sang laissée par la coupure de Carmine. C’était con, d’autant plus qu’il était censé les prendre uniquement le matin.
Il serra les dents, grinçant un peu. Il se tourna vers Orion qui déposait la dernière assiette dans l’égouttoir. Il pouvait bien survivre quelques heures sans béquille chimique.
Orion enfila un sweat et en donna un autre bien propre à Sienne; l’odeur, mélange de lessive discount et d’un parfum discret, était agréable.
Ils partirent sous un ciel métallisé, un matin qui hésitait entre la pluie et le beau temps.
Le trottoir était encore détrempé de la nuit. Sienne suivit Orion à bonne distance, assez près pour distinguer sa silhouette, assez loin pour éviter de marcher dans ses pas. Sur l’avenue, les passants étaient rares, deux gamins qui se tiraient la veste et qui se houspillaient à coups de cartable, un type en costume froissé avec un attaché case. Ils remontèrent la rue jusqu’à l’arrêt de bus. Orion avançait d’un pas assuré.
La montée dans le bus fut comme plonger la tête dans un aquarium. Sienne sentit un vieux relent acide lui ronger le ventre. Il serra la boîte vide au fond de sa poche. Orion s’était perdu par la fenêtre, il fixait la route qui partait en flaques. Sienne s’accrocha à la barre métallique un peu plus fort.
Le plancher du bus vibrait. Il avait l'impression que le monde défilait trop vite derrière la fenêtre Sienne se concentra sur le balancement mécanique du trajet, chaque arrêt l’enfonçant un peu plus loin de tout ce qui lui servait de repères. Il n’osait pas croiser le regard des autres. Il fixait la rangée devant lui, s’attardait sur les détails absurdes : une étiquette de bière arrachée collée à l’envers sur la vitre, le molet d’un lycéen tatoué d’un requin. Il avait l’impression de flotter au-dehors de lui-même.
À la station centrale, le bus se vida presque d’un coup. Une bourrasque de froid et d’humidité s’engouffra, charriant avec elle l’odeur de pluie, de mazout, et ce parfum de brioche chaude venu de la boulangerie d’en face. Sienne suivit Orion, tout en essayant de ne pas se faire bousculer.
Le trottoir de la rue commerçante ressemblait à un fleuve déchaîné. Il y avait du bruit, partout, un torrent de pas, de conversations de bruit parasites. À chaque pas, Sienne avait la sensation que le sol s'amolissait. Il se força à fixer le dos d’Orion, et se surpris à l’envier de ne rien entendre. Juste marcher, avancer, ne pas laisser le vide l’engloutir.
— C’est pas très loin, on devrait en avoir pour moins de dix minutes. Expliqua Orion.
Sienne porta une main à sa poitrine. Dix minutes. Ça paraissait le bout du monde.
Orion réalisa que Sienne restait dans son ombre, malgré la place suffisante pour cheminer côte à côte. Il jeta un coup d’oeil par dessus l’épaule pour s’assurer qu’il ne l’avait pas perdu en chemin et remarqua la sueur discrète sur la tempe de Sienne. Il était pâle, comme d’habitude mais semblait plus apeuré que ce qu’Orion lui connaissait comme attitude. Il le devinait dans ses épaules et à sa mâchoire serrée. Il ralentit, laissa Sienne le rattraper.
— Sienne? Ça ne va pas?
Concentré sur le bitume, Sienne ne sembla même pas l’entendre. Il n’arrivait plus à aligner deux pensées cohérentes : le bruit, la lumière, l’odeur de sucre mouillé, tout se mélangeait en une bouillie d’informations qui le saturait.
Orion s’arrêta net et Sienne manqua de lui foncer dedans. A cette distance, Orion réalisa que son ami était en train de suffoquer.
— Tu ne te sens pas bien?
Sienne ouvrit la bouche, la referma, puis avoua lentement.
— Je crois que la foule me met mal à l’aise. Pardon je…
— Tu n’as pas à t’excuser.
Il sentit alors Orion glisser sa main contre la sienne, la saisir sans hésitation. Une prise ferme, pas douce mais pas brutale non plus. Sienne n’avait pas été touché de cette façon depuis… Probablement jamais. Orion serra un peu, puis le tira dans son sillage, prenant soin de cheminer au bord des vitrines pour éviter le gros de la foule. Sienne le suivit, happé, relégué au rôle de bouée qu'on trainait à la dérive. Le contact l’aida à refixer les contours autour de lui. Il s’aperçut qu’il était debout, que ses jambes ne l’avaient pas lâché. Il suivit Orion, qui fendait la foule, les doigts verrouillés autour des siens. Le monde entier se réduisait à ce point de contact : la chaleur de la paume, la pression sur ses doigts, le rythme syncopé de la marche.
Puis Orion bifurqua soudainement poussa une porte et le bruit alentour s’atténua d’un seul coup.
— Bonjour! Chantonna une voix claire du fond de la boutique.
Sienne balaya du regard la boutique. C’était une échoppe d’acousticien, tout en linoléum blanc, les vitrines remplies de prothèses, de petits boîtiers luisants, de piles miniatures alignées dans des blisters chromatiques. Là-dedans, presque aucun bruit ne filtrait du dehors, comme si les murs étaient capitonnés.
Derrière le comptoir, la vendeuse apparu d’un coup. Blouse blanche, de grosses lunettes, chignon bas vissé sur la nuque. Elle ne cria pas, mais sa voix portait, vibrante comme celle d’une chanteuse d’opéra. Elle rayonnait d’une énergie solaire.
Orion la salua d’un geste franc. Elle répondit avec une familiarité presque tendre :
— T’es pile à l’ouverture, j’ai même pas eu le temps de prendre un café.
Elle leur adressa un large sourire tout en laissant trainer un œil à Sienne en biais, comme on jauge une nouvelle variété de bonbon.
Orion s’approcha du comptoir, posa les coudes. Il signa quelques mot à la vendeuse qui hocha la tête avant de faire volte face.
Orion, le dos au reste du magasin, profita du répit pour se pencher vers Sienne.
— Tu te sens un peu mieux ?
Il hocha, une fois, menton rentré.
— Je ne savais pas que tu supportais mal la foule, ajouta Orion, baissant un peu la voix.
Sienne pinça les lèvres, chercha un point d’accroche sur les boîtes exposées en pyramide derrière Orion : piles, kits de nettoyage, bouchons d’oreilles en mousse. Il haussa les épaules, un geste minimal.
— D’habitude, ça me fait pas grand-chose. C’est juste… Je sais pas. Ça faisait longtemps que j’étais pas sorti en ville. J’ai… Oublié de prendre mes médocs ce matin…
Il le regretta aussitôt, se recroquevilla, chercha déjà une blague pour désamorcer. Rien ne vint.
Orion s’accouda au comptoir, fixant Sienne avec une intensité qui ne ressemblait pas à de la pitié. Juste un constat, posé là, sans jugement.
— T’aurais dû me le dire. J’y serais allé tout seul.
La vendeuse réapparu avec un gobelet en plastique bleu qu’elle tendit à Sienne avec délicatesse.
Elle échangea un regard avec Orion suivit de quelques gestes rapides. Un dialogue silencieux qu’eux seuls comprirent.
— Qu’est-ce que je peux pour toi aujourd’hui? Demanda-t-elle à voix haute et intelligible.
— Juste des piles s’il te plaît Isabelle.
— Des piles, c’est parti.
Elle sortit d’un tiroir une boîte de minuscules piles bouton, la fit glisser sur le comptoir sans même consulter la marque du modèle.
— Tu règles comment ?
— Puisque tu ne veux toujours pas de mon rein, en espèce.
La vendeuse souffla un rire et tapota sur sa caisse. Elle tira le ticket tandis qu’Orion sortait son vieux porte monnaie râpé. Il tira ses derniers pourboires les compta deux fois et glissa la somme au centime près vers l’acousticienne.
— Isabelle est la meilleure en ville. C’est elle qui m’a réglé mes appareils la dernière fois que je les ai cassé. Expliqua Orion à l’attention de Sienne qui reprenait des couleurs.
— Et vous parlez la langue des signes? Demanda Sienne, un peu curieux.
La femme hocha la tête.
— Ça me paraissait logique d’apprendre vu mon métier.
Orion sortit ses appareils de sa poche et s’appliqua à faire le changement lui même. Profitant qu’il était occupé, Sienne demanda:
— Et c’est difficile à apprendre?
— Comme n’importe quelle langue. C’est juste qu’il faut avoir une bonne mémoire. Et pratiquer régulièrement. Ça t’intéresse?
— Je sais pas trop… Je me dis que…
Devant son embarras évident, Isabelle sourit.
— Que ça faciliterait les choses parfois. Termina-t-elle pour lui.
Sienne hocha la tête, il n’aurait pas su résumer mieux que cela.
— Si tu veux, j’ai des adresses. N’hésite pas à passer me voir à l’occasion.
Orion replaça ses appareils, il grimaça un peu en les ajustant, le temps de se réhabituer. Un sifflement déchira le silence, puis le monde reprit sa dimension.
— Je crois que c’est bon. Parlez un peu pour voir?
— Si je peux me permettre, tu devrais les transporter dans une boîte, Orion, pas dans ta poche.
— J’ai dis parler pas m’engueuler.
La vendeuse remonta ses grosses lunettes l’air contrariée.
— C’est pour ton bien. Tu sais le prix que ça coûte, s’il fallait les remplacer, même tes deux reins ne suffiraient pas.
— Je sais, je sais… Merci Izi, t’es la meilleure.
Isabelle se pencha, la main derrière l’oreille.
— Pardon? Doit être réglé trop fort ton appareil, j’ai à peine entendu le son de ta voix.
Orion fut soulevé d’un rire sincère, mis les mains en porte voix.
— T’es la meilleure! Beugla-t-il.
La scène arracha à Sienne un timide sourire en coin. Leur complicité rude était belle à voir et il était ravi de constater que l’un et l’autre ne se privaient pas de plaisanter.
— A la prochaine les garçons, rentrez bien.
Mais sur le seuil de la porte, Orion s’arrêta dans un dérapage qui tenait presque du ressort comique.
— Au fait Izi j’ai oublié de te dire, j’ai trouvé du travail!
La vendeuse écarquilla les yeux.
— Mais c’est fantastique! Où ça?
— Si je te le dis, tu seras obligé de venir nous voir. Au cerisier bleu. Un restaurant fusion à cinq arrêt de bus d’ici! C’est Sienne qui cuisine, en ce moment!
Il attrapa Sienne par les épaules et le secoua pour le mettre en avant.
— Ah! Vous êtes collègues! Eh bien c’est noté, le cerisier bleu. J'essaierais de passer à l'occasion!
Ils se saluèrent et Orion, tenant toujours Sienne par les épaules le fit pivoter pour le balancer dans la rue.
Dehors, la pluie s’était remise à tomber, fine comme une brume matinale. Malheureusement trop gênante pour proposer une promenade en ville, mais pas assez pour songer à courir tout de suite.
Orion porta une main à son oreille, gêné par le retour du bruit, puis tourna la tête vers son compagnon.
— Bon… Et maintenant? Tu préfères rentrer ou tu aimerais aller quelque part?
Sienne haussa les épaules.
La vérité c’est qu’il était prêt à aller n’importe où.
— On peut se faire un ciné ou… Un truc avec moins de monde peut-être? Tu fais quoi d’habitude pendant tes jours de congés?
Sienne se pinça les lèvres.
— Je… J’invente de nouvelles recettes.
Orion sourit plus largement qu’il ne l’aurait voulu.
— Moi, ça me va. Tant que j’ai le droit d’y goûter.
Sienne sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine - pas désagréable, juste intense. L’idée de passer encore des heures avec Orion, de cuisiner pour lui, de le voir goûter ce qu’il créerait… Il aurait dû trouver ça épuisant. Il était épuisé. Mais l’idée de rentrer seul chez lui, de tirer les volets, de s’enfoncer dans le silence de son appart lui paraissait soudain insupportable.
— Sérieux?
— Sérieux. Je participe même si t’as besoin d’un plongeur.
— Mais euh… c’est pas un peu con d’aller sur notre lieu de travail un jour de congé?
— Toujours moins que de rester là sous la pluie non? S’amusa Orion. Allé viens.

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