Chapitre 9 - A l’emporter

22 minutes de lecture

Lou referma la porte de son casier d’un coup sec, puis attrapa son sac à l’épaule. Elle jeta un œil à Orion et Sienne qui traînaient encore dans le vestiaire, affalés sur le banc comme deux boxeurs après douze rounds.

— Bon courage pour la suite les garçons. Moi je rentre me pieuter.

Elle marqua un temps d’arrêt, les observa tous les deux un instant de trop, puis esquissa un sourire en coin.

— Rentrez pas trop tard quand même, hein.

Elle disparut avant qu’ils n’aient le temps de répondre, la porte claquant derrière elle.

Sienne fixa ses lacets défaits, les doigts croisés sur ses genoux. Orion s’étira, fit craquer sa nuque, puis se pencha en avant pour retirer ses chaussures. Aucun des deux ne semblait pressé de partir.

Le silence s’installa, épais mais pas désagréable. Juste fatigué. La radio de la cuisine grésillait encore dans le lointain, un truc instrumental sans relief, et Sienne sentit ses paupières peser. Il aurait pu s’endormir là, sur ce banc pourri, avec l’odeur de friture incrustée dans les murs.

— T’as bien tenu ce soir, lâcha Orion, la voix un peu rauque.

Sienne releva la tête, surpris.

— Toi… aussi. Pourquoi tu me dis ça?

— Parce que déjà ce matin, ça se voyait que t’avais pas beaucoup dormi. Je t’ai trouvé… Un peu grincheux.

Sienne cligna des yeux puis sourit.

— Grincheux?

— Ouais, tu sais… Comme moi quand j’ai pas mangé.

Sienne termina de nouer ses bottes pour éviter de le regarder, il répondit fort pour s’assurer qu’il l’entende.

— C’est pas une raison pour t’envoyer des beignets industriels bourrés de colorants dès le matin.

Orion eut un rictus fatigué.

— J’y peux rien, j’adore le sucre.

Il changea de chaussures, glissa dans ses baskets trouées et se laissa couler contre le mur en soupirant.

— J’ai failli foutre le feu à la cuisine en retournant une poêle. Lou a dû rattraper le coup.

— Elle a rien dit.

— Elle est sympa.

Sienne hocha la tête, tripota le bord de sa manche. Il voulait dire quelque chose, n’importe quoi pour prolonger l’instant, mais les mots restaient coincés quelque part entre sa gorge et ses dents.

La porte du vestiaire s’ouvrit brutalement. Reven entra, lunettes de travers, cheveux en bataille, le plaid du canapé encore à moitié enroulé autour de ses épaules. Il se figea en les voyant, puis se frotta la nuque d’un geste gêné. Les deux garçons se redressèrent d’un coup, soulagés de le voir debout. Orion le premier s’avança vers lui d’un pas prudent.

— Reven? Tu devrais être couché. Dit-il en tendant une main prudente vers lui.

— J’ai… Je…

Ses doigts se resserrèrent sur la couverture. Orion interrompit son geste de peur de paraître invasif.

— Je voulais m'excuser avant que vous ne partiez. Désolé de vous avoir foutu la trouille, marmonna-t-il.

— Comment tu te sens ?

Reven haussa les épaules, évitant le regard.

— J’ai connu mieux.

Il s’appuya contre le casier. Il hésita, puis lâcha d’une traite :

— C’était l’anniversaire de mon frère. On est allés dans un bar, histoire de fêter ça. Des mecs d’un gang rival nous sont tombés dessus. Mon frère… il a des dettes de jeu un peu partout. Ça part vite en couille.

Sienne posa sa veste pliée sur le banc, la voix calme.

— Tu restes ici ce soir ?

Reven hocha la tête.

— Ouais. Carmine m’a dit que je pouvais. Le temps que ça se calme.

Orion posa une main sur l’épaule de Reven. Le geste était maladroit, mais sincère.

— Si on peut faire quoi que ce soit…

Reven pinça les lèvres, détourna les yeux. Il ne dit rien de plus, mais la tension dans ses épaules se relâcha un peu.

— Merci, finit-il par lâcher, à peine audible. Mais t’en as assez fait.

Sienne se leva à son tour.

— T’as surtout besoin de te reposer.

Reven hocha la tête, son visage chiffonné de honte et de fatigue.

— Et ton frère, tu as eu de ses nouvelles? Demanda Orion doucement.

Reven ne répondit pas. Il se contenta de fixer le sol, les jointures blanchies sur le bord de la couverture.

Sienne le vit forcer sa mâchoire à rester droite, à contenir tout ce qui tentait de s’en échapper.

Il secoua la tête, un geste trop bref pour être naturel. Il s’en voulait d’avoir parlé, déjà.

Le frère de Reven n’avait pas donné signe de vie. Ce n’était pas la première fois, mais ça ne rendait pas les choses plus simple.
Orion posa doucement sa main sur la tête de Reven.

— Je suis sûr que ça va s’arranger. insista-t-il, voix grave, presque bourrue. Faut pas rester tout seul, d’accord ? Si jamais t’as besoin, tu peux venir squatter mon canapé quelques temps.
Reven eut un ricanement bref, à demi étranglé.

Un silence suivit, lorsqu'il comprit que la proposition était sincère, puis Orion sentit le regard de Reven remonter, l’effleurer, le jauger.
— Je préfère l’odeur de la bière et du gras pour le moment mais… merci.

Sienne rangea sa veste sous son bras.
Reven passa une main dans ses cheveux, remettant vaguement ses lunettes en place.

— Je vais retourner me pieuter avant de vomir sur le carrelage.

— Bonne initiative. On se voit demain de toute façon.

Orion récupéra sa main, jeta un regard de biais à Sienne puis lui fit un signe en direction de la porte.
Reven garda la tête basse, les yeux rougis.

Sienne posa deux doigts contre sa joue pour l’obliger à le regarder.
— Il reste des plats tout prêt dans le frigo. Je t’ai fais des nouilles sautées avec un poulet teriyaki. La sauce est emballée juste à côté. Tu feras gaffes, je crois qu’elle pique un peu.

— Ok… Merci. souffla Reven.

Orion et Sienne sortirent en silence, refermant doucement la porte derrière eux.

Dehors, la nuit avait lessivé la ville.

Orion leva le col de sa veste.

Les lampadaires dessinaient des halos jaunâtres sur le bitume mouillé. Sienne enfonça les mains dans ses poches, puis hésita. Il sortit la droite, la laissa pendre le long de sa cuisse.

Orion marcha à côté, un demi-pas de décalage, jusqu’à ce que leurs doigts se frôlent.

Aucun des deux ne bougea. Puis, lentement, Orion glissa sa paume contre celle de Sienne. Leurs doigts s’entrelacèrent, maladroits, puis se resserrèrent avec plus d’aplomb.

Sienne sentit son cœur cogner contre ses côtes. Il serra un peu plus fort, juste assez pour que ce soit réel, pour que ce ne soit pas un rêve qu’il effacerait au réveil.

— T’étais sérieux quand tu lui as proposé de venir squatter chez toi? Demanda Sienne, hésitant.

Orion hocha la tête.

— Oui. Je sais pas ce qui le retient chez son frère, mais je pense pas que ce soit une bonne idée qu’il continue ainsi.

Ils continuèrent de marcher, les mains serrées, les épaules qui se touchaient presque.

Orion jeta un coup d’oeil de biais, remarqua la mine triste de Sienne dans l’ombre.

— Cela te dérange, on dirait?

Sienne pinça les lèvres, n’osa pas répondre.

— Si c’est le cas, t’auras qu’à m’inviter.

Le bruit de la ville s’effaçait autour d’eux, avalé par le bourdonnement sourd dans les oreilles de Sienne.

Orion tourna légèrement la tête, chercha le regard de Sienne. Il souriait, un sourire timide, presque gêné.

Sienne lui rendit, incapable de s’en empêcher.

***

Le lendemain, Orion était déjà devant le konbini, adossé contre le store en métal, une pomme entamée à la main, le regard perdu dans la circulation du matin. Sienne ralentit juste avant l’angle du trottoir. Il observa son collègue un instant, puis reprit contenance et s’approcha d’un pas traînant.

Orion attendit que Sienne soit à distance de lancer, puis lui balança une Granny Smith d’un revers de poignet. Sienne la rattrapa d’un réflexe, faillit la lâcher, mais la garda serrée dans le creux de la paume.
— Satisfait ? fit Orion, exagérément fier. C’est plus équilibré qu’un beignet, non ?
Sienne roula la pomme entre ses doigts, le jaugeant d’un air septique.

Le sucre glace avait laissé une trace sur le bout du nez d’Orion, minuscule mais flagrante.

— Tu t’es déjà enfilé un beignet avant de venir, avoues ?

Sienne ne put s’empêcher d'en rire, ce qui fit sourire Orion en retour. Le jeune cuisinier glissa la pomme dans sa poche et ils se mirent en route.
Pendant qu’ils marchaient, Orion tapota la poche où la pomme roulait encore :

— Tu vas la manger ou la garder comme porte-bonheur ?

— Je préfère les poires.

Orion haussa un sourcil. Le trottoir grinçait sous leurs pas, comme si la ville avait mal dormi elle aussi.

La matinée s’annonçait calme. Carmine était déjà affairé à l’inventaire avec Reven qui malgré les stigmates semblait avoir repris du poil de la bête. Ils grommela un vague salut gêné en faisant mine de compter les bouteilles.

Les deux garçons s’enfilèrent dans le vestiaire pour se changer.

Sienne ôta son sweat face au mur. Orion détourna le regard—par pudeur, au début. Mais il y revint, comme aimanté.

Il savait que Sienne était fin. La maigreur du garçon lui avait sauté aux yeux dès le premier jour, mais là, sous la lumière blafarde du matin elle semblait encore plus marquée que d’habitude. Ça aurait pu le mettre mal à l’aise, ou pire, provoquer cette gêne un peu sale que certains ressentaient devant la misère ou la maladie ; mais pour Orion, c’était l’inverse. Il y avait dans la peau trop blanche un truc de porcelaine fine, dans la mâchoire anguleuse une netteté qui obsédait. Il se surpris à contempler ces omoplates en relief sous la peau pâle, ce dos dont chaque vertèbre dessinait une ligne de points, un animal à la fois fragile et coriace. Ça lui faisait quelque chose. Il se demanda jusqu’à quel point il pourrait faire le tour de lui sans le casser. Il se souvenait de l’étreinte, le jour où Carmine s’était coupé la main, mais ce n’était pas pareil. Il aurait vraiment aimé, là, tout de suite, nouer ses bras autour de sa taille, plonger dans sa nuque, le sentir tout entier contre lui.

Sienne rabattit ses cheveux en arrière, puis il croisa le regard d'Orion dans le miroir du vestiaire. Orion sentit ses joues chauffer. Il détourna les yeux, feignant de vérifier un SMS sur son téléphone.
— T’es prêt ? demanda Sienne.
Orion rangea son portable d’un geste brusque, puis hocha la tête. Il espérait vraiment que rien n’avait transpiré sur son visage.

Ils sortirent du vestiaire ensemble, traversèrent le couloir désert du matin. Le restaurant était encore plongé dans une pénombre apaisante. Orion alluma la lumière, laissa ses yeux s’ajuster à la clarté de la cuisine. Sienne passa derrière le comptoir, s’affaira sans bruit à préparer la mise en place.

Orion passa plusieurs minutes à tourner en rond, à ranger les couverts, à nettoyer un plan de travail déjà propre tandis que Sienne, calé debout contre le plan de travail, feuilletait ses fiches plastifiées tout absorbé dans la hiérarchie des préparations. Son regard courrait sur les lignes, puis allait se perdre dans le vague, comme s’il imaginait la marche à suivre en 3D. Orion, en retrait, observait. Il observait trop, capté par la façon qu’avaient les doigts de Sienne d’effleurer la page, presque tendres. Il aurait voulu être cette feuille, sentir le pouce glisser sur sa peau, être soulevé, lu, compris. Orion aurait pu rester là des heures. Ça le calmait, au fond. Ça l’agaçait aussi, ce nuage de pensées tièdes qui lui chauffaient le crâne et la poitrine.

Il s’approcha sans bruit, contourna le plan central, ralentit juste derrière lui.

Il sentit un besoin brutal, simple et précis : poser le front sur cette épaule, respirer Sienne de tout près, rester là, juste un instant.

Sienne tourna la tête, une demi-seconde, le fixant comme si la présence d’Orion était une évidence, puis replongea dans ses notes.

Orion fit mine de s’intéresser aux fiches, puis laissa son menton se poser sur l’épaule de Sienne. L’odeur d’amande amère, de savon, et une pointe d’acidité piquèrent ses narines. Il frissonna de plaisir. C’était presque douloureux, cette attente de contact, cette envie sourde.

Sienne ne bougea pas. Il resta simplement droit, les muscles un peu tendus sous la chemise, mais ne le repoussa pas.
— Qu’est-ce que tu nous concoctes aujourd’hui?

— Je pensais partir sur un poulet satay, avec une purée et des petits légumes pour le croquant. dit Sienne sans se retourner.
Le souffle d’Orion caressait le cou de Sienne. Il parlait doucement, mais sa voix vibrait jusqu’aux os de Sienne, qui sentit la chaleur monter dans ses oreilles.
— Faudra une suggestion de plus pour les allergies à l’arachide ajouta Orion, sourire dans la voix.

Sienne ne répondit rien tout de suite. Le contact du menton d’Orion posé sur son épaule lui brouillait les idées. Il tourna une page à la volée, s’efforça de se concentrer sur la liste des allergènes, mais son cerveau patinait, les mots dansaient maintenant, vaguement flous.
Il se força à parler, la voix plus sèche qu’il l’aurait voulu.
— Je sais. J’ai prévu une marinade sésame-citron, mais c’est pas encore au point. J’ai pas eu le temps de la tester.
Il avait envie de faire voler ces foutues fiches, de se retourner, d’empoigner Orion à la nuque et de l’embrasser, sauvagement, sans précaution ni pudeur. Mais il ne bougea pas. Il resta figé, la main molle sur la page, trop conscient du souffle régulier dans son cou. Il se demanda si Orion sentait la même tension électrique, cette fatigue de nerfs à fleur de peau qui rendait chaque mouvement plus risqué, plus précieux.

— On a qu’à la tester sur notre repas, si ça passe tant mieux, sinon, on remplace par une marinade soja sucré.
Orion resta contre lui une seconde de plus, puis se redressa lentement, comme à regret. D’un coup, l’air froid revint s’accrocher à la peau, et Sienne regretta déjà la chaleur disparue.
Il aurait voulu que ça dure plus longtemps. Il voulait, il voulait tellement qu’il en avait mal au ventre.
Orion récupéra un torchon, l’envoya valser sur son épaule.

— Je m’occupe de l’épluchage des pommes de terre.

Sienne ne sut pas quoi répondre. Il sentit son cœur débouler dans sa poitrine, heurter les os. Orion pencha la tête sur le côté.

— T’as mieux dormi cette nuit  ? demanda-t-il, juste pour meubler.
Sienne sentit une montée de panique ridicule, comme s’il avait soudain quelque chose à cacher. Il ferma le classeur, le jeta négligemment sur le plan de travail en inox.

— Pas vraiment. Mais c’est pas très étonnant après ce qui est arrivé à Reven.
— Tu devrais manger un peu. T’as l’air… Je sais pas…

Orion nota le balancement exagéré de la pomme d’Adam de Sienne lorsqu’il déglutit.

— Si le mot que tu cherches est… Troublé, je suis pas certain que la nourriture soit en tort sur ce coup là.

Orion se força à sourire, mais l’inquiétude resta dans ses yeux.

— On pourrait peut-être aller s’aérer pendant la coupure? Il fait meilleur, parait qu’il fera beau toute la journée.

Il aurait voulu dire oui, ou même juste hocher la tête, mais il resta là, bêtement, à regarder les lignes du plan de travail. Il sentit la question flotter, puis lentement, redescendre.

— Si tu veux.

Orion attrapa son tablier, sentant que cela ne servait à rien d’insister maintenant.

— Bon, allé, je me met au travail. Chef.
Sienne hocha la tête, la gorge sèche. Il se força à respirer lentement, à retrouver le rythme des gestes.

***

— C’est prêt, annonça Sienne. Poulet au citron, dépêchez-vous pendant que c’est chaud!

Au moment où Sienne déposa le plat sur la table, une vague d’acidité et de sucre chaud sembla envahir toute la salle.

L’équipe surgit de toutes part comme une nuée de rapaces affamés.

— Ça sent bon! S’exclama Lou en rapprochant sa chaise de la table.

Carmine arbora ce sourire de fierté bourrue en recevant son assiette qu’il huma longuement avant de la déposer devant lui.

— ça m’a l’air équilibré. Tu as ajouté de la coriandre?

— Du thym, arrêtes la clope et tu le sentiras mieux. Taquina Sienne en servant une portion généreuse à Reven.

Lou ne se gêna pas pour coincer une bouchée énorme entre ses baguettes.
Le plat fumait encore, vapeur douce tirant vers le blanc, presque laiteuse ; le poulet couleur de soleil, nappé d’un vernis brillant, reposait sur un lit de légumes croquants. On aurait dit une pub, mais avec Sienne n’importe quel test frôlait l’alchimie de la perfection.

Orion sentit son ventre réagir avant même la première bouchée qui lui tira un ronronnement de plaisir.

— T’as eu des nouvelles de ton frère? Demanda Lou à Reven qui attaquait sa seconde bouchée.

Celui-ci haussa les épaules.

— Un vague sms histoire de dire qu’il est toujours vivant. Mais je me demande dans quel état il est…

Carmine le désigna du dos de sa cuillère.

— Laisse retomber le soufflé avant de retourner le voir. Faut qu’il comprenne que t’es pas un putain de bouclier avec une carte de crédit.

Reven se mordit la lèvre, baissant les yeux sur son assiette d’un air sombre.

— J’en avais pas l’intention. Pas tout de suite en tout cas…

— Pas avant que tes côtes soient réparées. Ordonna Carmine en se resservant une louche de sauce.

Le plat était bon, trop bon. Orion enchaînait les fourchettes généreuses, puis il lui fallut se retenir de lécher la sauce directement dans l’assiette. Ça piquait, le citron laissait des notes subtiles et un peu sucrées, mais le poulet était tendre, la purée douce comme une caresse.

Sienne, satisfait des compliments, jouait avec la nourriture du bout de sa fourchette.

Orion mit un moment à réaliser qu’il ne mangeait pas grand chose. Mais lorsqu’il le remarqua, il ne pu s’en défaire. Sienne triturait la nourriture jusqu’à en faire une bouillie informe avant de l’avaler à peine mâchée.

— Eh, Orion. T’as pigé?

Il redressa brusquement la tête. Carmine l’observait, sourcil levé, un air de vieux chien sceptique.

— Pardon?

— Je disais : faut qu’on révise la carte avant le début de service. Y’a eu des retours sur le manque de dessert chocolat. On a besoin de trouver des idées.

Orion hocha la tête, puis sentit le regard de Lou sur lui, à la fois moqueur et complice.

— Il a peut-être une idée, mais c’est pas la sauce qui occupe ses pensées, fit-elle, yeux en coin. Sienne releva la tête, brièvement, puis la replongea aussitôt dans son plat.

— C’est que… A part le fondant, j’y connais pas grand chose. Et il parait que c’est mal vu de commander un fondant dans un restaurant convenable, on m’a dit que c’est même insultant pour un chef.

Carmine haussa les épaules.

— Faut dire que c’est souvent du congelé. Trois minutes au micro-ondes, c’est pratique. On pourrait faire de la mousse. Ça se conserve tout aussi bien et pas besoin de réfléchir vingt heure à quand la sortir du frigo. Tant que j’ai la main comme une poupée de ventriloque, ça nous ferait gagner du temps. Réfléchit le chef à voix haute.

Orion s’efforçait de suivre, mais il n’était pas très concentré. Il revenait sans cesse à l’assiette de Sienne qui ne désemplissait pas.

Lorsqu’il reposa ses couverts au centre, Orion eu l’impression qu’elle était aussi pleine qu’à l’arrivée. Il fronça les sourcils.

Orion sentit le poids de son observation tourner à l’obsession. Il réfléchit pendant qu’il observait Sienne en douce. C’était vrai, il le voyait souvent avec un truc dans la bouche : une cuillère, un couteau effilé, la mini spatule en silicone. Il goûtait tout, tout le temps, mais jamais pour manger. Peut-être qu’il n’aimait rien de ce qu’il préparait en fait.

Avait-il déjà vu Sienne finir une assiette ? Impossible de s’en souvenir. Mais maintenant, impossible de l’ignorer non plus.
C’était peut-être con, peut-être intrusif, mais il se jura de le surveiller et ne pouvait plus faire comme si de rien n’était.

La fin du repas lança le branle-bas de vaisselle.

Reven fila au bar en râlant contre la machine à café qui mettait trop de temps à chauffer, Carmine s’essuya les mains d’un revers de torchon et partit inspecter les stocks. Orion se leva pour débarrasser, ralentissant exprès quand il passa derrière Sienne.
— T’as pas aimé ? glissa-t-il d’une voix basse.

Sienne releva la tête, comme pris en faute. Il haussa les épaules, les joues à peine roses.

— Si si. Je vous l’aurais pas servi, autrement.

Orion sourit, mais son estomac se durcit. Il hésita à insister puis décida de lâcher prise, jouant le détachement.
Carmine attrapa Sienne au vol près du passe.

— Faut qu’on parle de la suggestion de demain, mon grand. Pas sure que ça rentre dans le budget avec les services réduits en ce moment.

Il avait ce ton de mafieux placide, la main lourde sur l’épaule.

Il restait un quart d’heure avant l’ouverture, ce qui leur laissait le temps de trouver une alternative. Orion se força à sourire et s’enfila dans la cuisine avec la pile de vaisselle sale. Sans même y penser, il ouvrit le frigo. Il attrapa un reste de riz, une barquette de légumes, un morceau de poisson pané de la veille. Il n’avait pas prévu de cuisiner, mais ses mains faisaient déjà le travail à sa place. Il jeta tout dans une poêle, arrosa de sauce soja, un peu de sucre, une micro-splash de vinaigre.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda Lou, curieuse en coinçant deux doigts autour de son mug.

Orion qui ne l’avait pas entendu approcher sursauta, pris en faute.

— Je euh… Je… Me fais un bento à l’emporter pour tout à l’heure.

Lou se pencha par dessus son épaule. Il avait commencé à disposer le riz en forme de petit ourson, elle reconnaissait distinctement les formes modelées à la cuillère. Elle sourit, noyant son envie de rire dans une nouvelle gorgée.

Elle le laissa tranquille, mais se posta sans en avoir l’air à l’entrée de la cuisine pour intercepter tout importun qui l’aurait dérangé, juste au cas où. Fort heureusement, Carmine et Sienne étaient trop occupés pour se rendre compte de ce qui se jouait dans leur dos.

***

Les clients avaient défilé raisonnablement lors du service de midi. Les chaises se vidaient, le brouhaha mourait doucement, et Orion sentit l’heure approcher.

Il attendit Sienne à la sortie du vestiaire, la boîte bento cachée au fond de son sac. Il ne savait pas pourquoi il était nerveux. Enfin si, il le savait. Il n’aimait pas l’idée.

Sienne traînait la jambe, l’air épuisé, les traits mous comme s’il venait de sortir d’une nuit blanche. Peut-être que ce serait un flop total, peut-être qu’ils n’arriveraient même pas à se parler. Mais il voulait essayer. Juste voir ce que ça donnerait, un moment rien qu’à eux, loin de la cuisine, du bruit, du regard des autres. Peut-être que Sienne serait différent, ailleurs.

Orion marcha d’un pas tranquille, sac léger en bandoulière. Sienne à ses côtés gardait les mains dans ses poches. Ils n’échangèrent pas grand chose les deux premiers pâtés de maison, le temps de laisser la pression du service retomber.

— Les retours ont été supers, tous le monde a apprécié ta nouvelle sauce. Remarqua Orion.

Orion jeta un œil à Sienne que le compliment avait fait rosir.

Le parc, Orion ne l’avait jamais vu aussi vaste. Les pelouses dévalaient en cascades, l’herbe coupée ras éblouissait. Les arbres, pêle-mêle d’essences, arboraient une gamme de verts presque électriques.

Le gravier crissait sous les chaussures. Sienne jetait des regards nerveux autour de lui, comme s’il cherchait à recenser tous les joggers entre les arbres. Orion s’arrêta devant le petit pont en bois, il s’accouda sur la rambarde du pont pour attendre Sienne qui s’était arrêté un peu plus loin, au bord d’un massif de pivoines.

Des enfants couraient autour du bassin, poursuivis par des éclats de voix parentaux. Orion porta une main à son oreille, surpris par le calme des lieux.
— Si on allait s’asseoir vers les érables, là bas? Ça m’a l’air sec et on serait à l’ombre.

Sienne hocha la tête.
Ils s’installèrent sous un érable, les branches basculant en corolle au-dessus d’eux, tamisant la lumière en éclats verts et or sur les dalles du banc de pierre. Sienne s’assit, pas très à l’aise hors de son décor habituel. Des vaguelettes d’ombre bougeaient sur l’herbe rase. Orion triturait les anses de son sac, trop nerveux pour rester immobile. Au bout de deux minutes à peine, Orion craqua. Il fouilla dans son sac.

— J’ai euh… Un truc pour toi, dit Orion, en sortant la boîte bento qu’il avait préparée.

Il la tendit à Sienne sans oser soutenir son regard, comme s’il offrait quelque chose d’un peu trop idiot pour être pris au sérieux.

Sienne le contempla d’abord, l’étonnement lui fermant la bouche. Il prit la boîte, l’ouvrit lentement. À l’intérieur, tout était compartimenté avec une précision maniaque : riz pressé en tête d’ourson coloré par la sauce soja pour en faire un panda, tranches de légumes en éventail, mini-blocs de poulet pané, deux tomates cerises lustrées comme des galets de rivière. Même les bâtonnets de carottes formaient un motif spiralé. Sienne n’osait pas toucher à la composition, chaque détail le fascinait. Il posa les yeux sur Orion, le visage figé dans un mélange de perplexité et de gratitude gênée.

— Tu… tu l’as fait tout seul ? demanda-t-il, dubitatif.

Orion haussa les épaules, s’efforça de sourire.

— Je t’ai vu ce midi, tu n’as presque rien avalé. Enfin, tu goûtes toujours tout mais tu manges pas vraiment. Je me suis dit que, peut-être, bien présenté ça passerait un peu mieux.

Sienne sentit le rouge lui monter aux joues. Il ne savait pas s’il devait se vexer ou fondre en larmes.

— C’est… c’est trop beau pour manger, finit par murmurer Sienne.

— Ça serait dommage, j’espérais que tu critiques mon assaisonnement.

Sienne prit une bouchée, timide, d’abord par politesse, puis une deuxième, et une troisième, comme s’il cherchait à vérifier quelque chose de difficile à croire.

Orion sentit un soulagement bizarre, pas vraiment du bonheur mais pas loin.
— C’est salé, mais c’est vraiment très bon, admit Sienne.

Orion hocha la tête, se laissa tomber en arrière, le dos dans l’herbe, soulagé. Il ferma les yeux, écouta les bruits du parc : les cris des enfants, le souffle du vent, le battement régulier d’un pigeon qui passait. Puis il tourna la tête vers Sienne entre deux bouchées, essayant de deviner s’il s’agissait d’un succès ou d’un désastre. Sienne lui semblait absorbé. Il mangeait doucement, avec des gestes si calmes qu’on aurait pu croire à une cérémonie, mais il avala toute la portion, presque avec application. Orion sentit une bouffée d’orgueil. Peut-être qu’il pouvait lui donner envie, un peu. Ou au moins, rendre le repas acceptable.
Orion, couché dans l’herbe rase, se redressa sur les coudes. Un fil de lumière perçait à travers la ramure, dessinant sur le visage de Sienne d’étranges reflets.

Sienne acheva le bento, posa la boîte vide sur la pierre, puis s’appuya dos au tronc de l’érable.
Il semblait bouleversé, mais se battait pour le cacher. Ses doigts caressaient nerveusement la jointure du couvercle, l’ouvraient, le refermaient, cherchaient un ancrage. Orion tendit la main sans réfléchir. Sienne hésita avant de glisser sa paume contre la sienne. Il serra, fort, se crispa soudain, sur les doigts d’Orion comme attrapait une ancre pour ne pas dériver.

Orion sentit dans la force de cette pression, un mélange de gratitude et de panique.
Le silence était doux, mais Orion percevait la tension, cette sorte de fébrilité qui faisait trembler l’air entre eux. Il aurait voulu dire un mot, faire une blague, alléger l’instant, mais il se contenta de jouer avec le poignet de Sienne, effleurant la ligne bleuâtre de ses veines du pouce.

Un bento. C’était absurde. Pourtant Sienne avait envie d’en pleurer.

Le soleil tournait, les feuilles dansaient au-dessus, Sienne se laissa glisser contre le tronc. Un poids délicieux lui tombait sur le corps, la chaleur de la digestion, l’épuisement heureux d’une longue course. Il regarda Orion étendu à côté de lui, le bras replié derrière la tête, visage tourné vers le ciel.
Il était beau, putain. Sienne ne l’avait jamais trouvé aussi beau.

Sienne laissa la tête rouler sur le côté, les paupières alourdies, la nuque souple contre l’écorce. Il percevait vaguement les enfants qui braillaient au loin, les dribbles d’un ballon sur le goudron, la rumeur sourde d’un scooter mal réglé, mais tout ça s’estompait. C’était comme si le bruit se retirait devant la présence d’Orion.

La pulpe du pouce d’Orion massait la base de sa main. Sienne aurait eu envie de rire, de dire quelque chose sur la douceur ridicule de ce geste. Mais il ne disait rien. Il ne pensait plus. Il respirait. Il écoutait le silence, dans la lumière verte d’un printemps trop neuf pour être vrai.

C’était tellement agréable qu’il ne se sentit même pas basculer. Il dodelina de la tête, les yeux clos, le souffle tranquille.
Il sentit vaguement la main d’Orion qui le retenait pour qu’il ne glisse pas.

Orion l’installa contre lui.

Il s’endormit tout à fait, la tête roulée sur son épaule la bouche entrouverte. Orion resta immobile, de peur de le réveiller ou de briser ce moment. Il sentit le poids de Sienne contre lui, fragile, parfaitement détendu. Orion aurait voulu que ça dure toujours.

***

Sienne ouvrit les yeux sur la lumière pâle et mouvante des feuilles. Il mit un temps à comprendre où il était, à décoller ses pensées du rêve ancré dans ses paupières. En réalité, le tronc de l’érable lui sciait le dos, et il avait la joue écrasée contre la clavicule d’Orion. Il sentit la chaleur d’un bras passé autour de ses épaules, douce, comme s’il avait toujours été destiné à se loger là.
Sienne tenta de se redresser, mais Orion resserra un peu l’étreinte, l’encourageant à rester encore, à prolonger le flottement. Une main, large, remontait lentement sur son bras, massait l’épaule sous le tee-shirt devenu tiède. Sienne inspira.

— Tu t’es endormi, murmura Orion, à mi-voix, sans ouvrir les yeux.
Sienne eut un haut-le-cœur de gêne. Il allait s’excuser, bredouiller un mot, puis se ravisa et relâcha tout dans un souffle, les poumons vidés.

— Je peux te poser une question? fit Orion, voix traînante.
Sienne ne répondit pas tout de suite. Il préféra lever les yeux vers le ciel, regarder les nuages qui effilochaient le bleu. Mais Orion ne bougeait pas, n’insistait même pas. Il attendait, patient, comme s’il savait que la question était déjà là, entre eux, prête à sortir du sol comme un brin d’herbe.

— Est-ce que tu as rêvé?
Sienne sentit sa nuque chauffer. Il avait envie de mentir, mais il n’avait pas l’énergie d’inventer. Il se contenta de hausser les épaules, d’un geste si infime qu’il était presque une permission de continuer.

Orion caressa l’articulation de son épaule avec le pouce, lentement.

— Et est-ce que tu as rêvé de moi ?

Sienne aurait pu s’effondrer de honte. Mais ses lèvres s’étirèrent malgré lui.

— Comment tu l’as deviné?

Orion laissa planer un silence, les yeux toujours fermés, l’air ravi. Il ne tenait pas vraiment à lui révéler son secret.

— Je suis vraiment quelqu’un de chanceux.

Sienne hésita puis il posa sa main sur le torse d’Orion, sentant son coeur battre sous ses doigts.

Finalement, lui aussi peut être, était plus chanceux qu’il ne l’avait envisagé.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Miniscribe ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0