Chapitre 11 - La touche perso

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Le matin, Orion se réveilla le premier. Il fixa longtemps le plafond, puis ses yeux glissèrent sur la silhouette pelotonnée contre lui, les cheveux éparpillés sur l’oreiller.

L’obscurité de la chambre surprit Orion. Il devinait la lumière du jour sous la porte de la chambre, elle devait baigner les façades, mais ici, derrière les lourds rideaux, il régnait comme un crépuscule tiède. L’odeur délicate de la peau de Sienne, à peine rehaussée d’un peu d’alcool le fit sourire. Orion s’étira, repoussa la couverture qui lui collait aux jambes. Sienne dormait lourd, tassé contre Orion, la respiration tranquille, régulière.

Il hésita, la main suspendue, puis effleura la joue de Sienne du bout des doigts. Sienne remua, fronça les sourcils, mais ne se réveilla pas vraiment.

Il eut envie de l’embrasser mais se retint. Il ne voulait pas brusquer l’instant. De toute façon ils n’étaient pas vraiment pressés aujourd’hui.

Sienne battit des cils, mit une bonne minute à émerger, le regard perdu, bleu pâle, presque effacé. Mais il ne sursauta pas, ne recula pas non plus. Il chercha Orion des yeux, encore ensommeillé, et Orion sourit—juste un pli minuscule au coin de la bouche, assez pour que Sienne comprenne.

— Salut, fit Sienne, la voix rauque.

Orion ne répondit pas tout de suite, il le contempla encore un peu, sans parvenir à effacer le sourire idiot de sa bouche.

Puis il désigna son oreille vide et signa quelque chose à l’attention de Sienne qui replia une main sous sa joue en l’observant avec perplexité.

Il porta deux doigts vers sa poitrine.

Puis ses mains s’ouvrirent doucement devant son visage, comme si le jour se levait à l’intérieur de ses yeux.

Il joignit ensuite ses mains un bref instant, les orienta vers lui.

Enfin, ses paumes ouvertes revinrent contre son torse et remontèrent lentement, portées par un sourire qu’il ne chercha pas à retenir.

Il était heureux.

De se réveiller avec lui.

— Qu’est-ce que ça veut dire? Bonjour?

— Ça veut dire que je suis heureux de me réveiller avec toi. Chuchota Orion par peur de mal maîtriser son timbre de voix.

Sienne se redressa un peu, dégageant sa main pour la poser contre celle d’Orion.

— Refais le, pour voir?

Orion s’exécuta et Sienne l’imita un peu maladroitement encore engourdis par le sommeil. Orion souffla un rire et s’enroula autour de Sienne pour le serrer contre son torse.
— Tu veux que je prépare le petit déjeuner?

Le visage enfoui secoua négativement. Il se dégagea sans hâte et le regarda bien en face.

— T’inquiète, je vais gérer. C’est moi le Cuisto après tout.

— Je peux descendre à l’épicerie si tu veux dormir encore un peu.

— Pour que tu t’enfiles des cochonneries en douce? Hors de question.

Orion roula sur le dos, visage malicieux tourné vers le plafond.

— Hein? Quoi? J’ai mal entendu…

Sienne fut surpris d’être soulevé par un rire. Un vrai.

Tandis qu’Orion remettait ses appareils, Sienne enfila un t-shirt.

Sa tête tournait encore un peu, mais il avait l’habitude. Et la perspective de régaler son complice lui donna un coup de fouet inattendu.

Il ouvrit le frigo, inspecta méticuleusement ses produits, puis se décida pour des pancakes improvisés.

La pâte, plus liquide qu’il ne l’aurait voulu, crépita dans la poêle. Sienne pinça les lèvres, ajusta la flamme, jeta un œil par-dessus son épaule.

Orion était là, bras croisés, appuyé contre la porte, sourire minuscule qui filtrait entre ses lèvres serrées. Sienne sentit sa propre bouche s’étirer, une crispation dure à réprimer.

Il dressa une assiette, disposa les pancakes en pile, alterna les couches de pommes et d’un peu de sucre glace, et posa le tout sur la table. Orion s’installa avant même qu’il ait eu le temps de lui proposer.
Orion attrapa la première crêpe, y fourra une cuillère de confiture, la roula à la va-vite, puis la mordit.

— Qu’ech que chest bon!

Il s’empressa d’en rouler une seconde qu’il tendit à Sienne.

Le jeune Cuisto hésita puis mordit dedans.
Il mastiqua lentement, la pâte lui collant aux dents, la confiture menaçant de s’échapper sur la table. Mais il mangeait.

Il n’avait pas pris de petit déjeuner depuis une éternité.
Orion enchaîna deux autres pancakes, s’en fichant plein les doigts, puis ralentit, observant Sienne qui picorait du bout des lèvres. Il ne le pressa pas. Sienne avait presque oublié la sensation d’un petit déjeuner partagé, la façon dont l’odeur du pain grillé et du café pouvait remplir une pièce — et un silence, à la fois.

Ils mangèrent ainsi, sans y penser vraiment, s’attardant sur rien d’autre que le moment qu’ils partageaient.
— On devrait se faire porter pâle ce soir. Plaisanta Orion en servant un peu de café dans chaque tasse.

— Tous les deux? Ça paraîtrait suspect.

— Mouais, t’as pas tort. Dommage.

Sienne leva les yeux au ciel.

— Rien ne t’empêche de revenir dormir ce soir. On a congé demain, je te rappelle.

— Je sais pas… Deux nuits de suite loin de mon palais, ça serais vraiment de la gourmandise, tu ne crois pas?

Sienne haussa un sourcil, et Orion éclata de rire devant sa grimace atterrée.

— Faudra quand même que je passe chez moi récupérer des fringues. Pas certain que je rentre dans tes hoodies.

— Ça c’est la faute à tes beignets.

Sienne empila les assiettes se leva pour aller les déposer dans l’évier. Orion chercha une éponge puis bouscula doucement Sienne vers le plan de travailles.

— Laisse ça au professionnel, c’est moi le plongeur.

Sienne ne se fit pas prier. Il regarda l’heure et attrapa sa boite de médicaments. Orion avait déjà commencé à faire couler l’eau. Il l’observa de côté avaler trois pilules avant de faire glisser avec une gorgée de café.

Orion se pinça les lèvres, il lava la poêle, la première assiette avant d’oser demander.

— Je savais pas que tu avais autant de médicaments dès le matin.

Sienne s’adossa au plan de travail, haussant les épaules comme si ce n’était qu’une routine bête.

Orion se perdit dans la mousse, dans l’eau qui tourbillonnait au fond de l’évier un bref instant. Il secoua la seconde assiette, la déposa sur l’égouttoir et s’essuya les mains avant de pivoter.

— Je peux te demander… Pourquoi?

— Pourquoi… Mes médicaments?

— Pourquoi tu t’es retrouvé à l’hôpital il y a trois ans?

La question fit à Sienne l’effet d’une pierre tombée direct au fond de l'estomac. Il laissa un silence s’installer, le genre qui d’habitude faisait reculer les autres. Mais Orion ne bougea pas, ne détourna pas les yeux. Sienne tripota la boîte de médicaments, la fit tourner sur le plan de travail.
Il avait toujours su qu’un jour il faudrait dire la vérité.

Sienne déglutit, tapota la boîte du bout de l’ongle, hésita un instant.
— J’étais pas… bien.
Il leva enfin le regard vers Orion. Il ne savait pas ce qu’il espérait trouver sur ce visage — dégoût, pitié, gêne ? Mais Orion n’avait rien d’autre qu’un calme massif.
— J’ai voulu arrêter, souffla Sienne. Mais j’ai pas réussi.

Sienne pinça les lèvres, parcourut la cuisine du regard, frôla les carrelages, les miettes de pancake sur la table, tout pour éviter de s’accrocher à la réalité de la conversation.
La boîte dans sa main trembla légèrement. Il la reposa, fit mine de reprendre une gorgée de café mais sa tasse était vide.
— J’ai perdu… Enfin j’ai eu un accident de voiture il y a quatre ans. Je crois qu’au fond je m’en suis jamais remis.

Orion sentit le froid le traverser. La pièce, la lumière, tout s’effaça une seconde derrière le poids de l’aveu. Il aurait voulu reculer le temps, ravaler sa question, mais la vérité, maintenant, était posée sur la table entre eux, plus lourde qu’une pierre tombale.

Il devina la fatigue dans la nuque de Sienne, la manière dont ses épaules s’étaient repliées. On aurait dit un animal blessé. Orion n’était pas doué pour ce genre de moments, mais il savait une chose : il ne le laisserait pas s’éteindre.

Il s’approcha maladroitement et posa une main contre la taille de Sienne. Il craignit un rejet, mais rien. Sienne accueillit le contact, sa nuque se détendit. Sa main hésita un instant, puis il la posa sur le bras d’Orion en retour.

Il voulait tout dire d’un coup : pardon, t’es pas seul, merci d’avoir osé. Il n’en fit rien. À la place, il serra plus fort, calant leur bassins, leurs côtes, afin de rattacher Sienne à lui. Il voulait croire, au moins quelques minutes, qu’il servait à ça : empêcher l’autre de disparaître.

— Désolé, c’était con de demander, murmura Orion. Tu peux m’envoyer chier si tu veux.

Il sentit Sienne s’appuyer à lui, comme si son propre poids lui échappait un instant, puis il releva la tête, les yeux tremblants mais clairs.
Orion dégagea d’un geste la mèche qui lui tombait devant les yeux. Il avait l’air si jeune, soudain, qu’Orion se demanda comment il avait seulement survécu jusqu’ici.

— C’est pas con, soupira Sienne. C’est juste… bizarre de devoir expliquer que la seule chose que t’as fait pour pouvoir en parler c’est de te planter.
Orion resserra son étreinte, enfouit son visage dans le cou de Sienne.
— T’as pas à t’excuser d’être encore là.
Sienne laissa échapper un souffle tremblant, quelque part entre le rire et le sanglot. Orion le sentit se détendre, millimètre par millimètre, jusqu’à ce que son front vienne se poser contre son épaule.
Ils restèrent comme ça, longtemps, dans le silence de la cuisine baignée de lumière.
Puis Sienne se redressa, s’essuya les yeux d’un revers de main, tenta un sourire.
— Bon. On devrait peut-être se préparer. Carmine va nous tuer si on arrive en retard.
Orion hocha la tête, mais ne le lâcha pas tout de suite. Il voulait s’assurer que Sienne tenait debout.
— Ouais. Mais d’abord…
Il l’embrassa. Doucement. Juste assez longtemps pour que Sienne comprenne qu’il n’allait nulle part.
Quand ils se séparèrent, Sienne avait les yeux rouges, mais il souriait.
— T’es vraiment con, murmura-t-il.
— J’ai mal entendu.
Sienne souffla un rire, un vrai, et Orion sut que son message était passé.

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