Chapitre 13 - Les sous titres

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Sienne sortit de la douche, ses cheveux clairs collés par touches sur le front.

Il attrapa une serviette sèche qui sentait la lessive d’Orion, une odeur douce qui le fit frissonner aussi sûrement que le simple fait d’effleurer le linge usagé qui pendait juste à côté.

C’était comme des fragments de rêves, distillés par petites touches dans son appartement. Une brosse à dent bariolée qui formait la paire, une bouteille d’after shave qui trainait sur le rebord du lavabo.

Sienne frictionna ses côtes saillantes à la va-vite.

Il enfila le caleçon, un pantalon de coton et sorti pieds nus, terminant d’éponger ses cheveux la serviette jetée sur son épaule.

Orion était tassé sur le canapé la tête entre ses mains. Il massait lentement ses tempes et n’entendit pas tout de suite Sienne qui resta un moment dans l’embrasure. Il s’approcha à pas feutrés, s’assit lentement pour ne pas surprendre son compagnon visiblement empâté dans sa migraine.

— Ça va ? Tu as l’air éreinté.

Orion se força à sourire.
— Y’avait beaucoup de bruit ce soir, je suis juste… fatigué.

Sienne hocha la tête. Il savait parfaitement ce que c’était de saturer.
Orion ferma les yeux. Sensation de vertiges, légers tremblements dans les mains.

Sienne effleura sa tempe, esquissa un geste pour lui ôter son appareil auditif, mais Orion se déroba, l’attrapant par le poignet sans violence.

— Ça va. Je veux entendre le son de ta voix. Encore un peu.

— Tu veux boire quelque chose ? J’ai du jus d’abricot.

Orion ouvrit un œil, le coin de sa bouche dessina un sourire. Il pensa que le jus d’abricot était une proposition terriblement douce dans le panorama ordinaire de la fatigue. Il hocha la tête.

Sienne se leva, traversa la cuisine minuscule. Orion le suivit du regard.

Orion entendait le bruit sourd du verre sur le plan de travail, le frôlement régulier des pieds nus de Sienne sur le parquet. Une fatigue moite lui collait au cerveau et pourtant, rien que de le voir s’affairer, torse nu, les épaules dans la lumière terne de la cuisine, suffisait à mettre le feu à sa nuque.

Orion se frotta les yeux. Il se laissa aller un peu plus loin dans les coussins, les muscles fondus dans le confort du canapé, la tête lourde, la bouche sèche. Sienne lui tendit le verre sans un mot, puis s’assit à côté de lui.

Orion but une longue gorgée, s’efforçant de ne pas trop focaliser sur le genoux de Sienne qui effleurait le siens. Le jus d’abricot râpa sa langue. Il reposa le verre sur la table basse.
Il s’autorisa à le regarder, vraiment avant de se laisser glisser vers lui, attiré par la chaleur ténue de ses épaules. Il sentit la peau humide, l’odeur du savon, la douceur impossible de ce jeune homme qui portait ses os comme une armure.

Orion hésita, puis s’approcha encore. Il se lova contre l’épaule de Sienne, posa la tête dans le creux de sa clavicule, sentit le souffle régulier du garçon. Il perçut un tressaillement, la rigidité passagère du corps de l’autre, qui se mua vite en abandon. Sienne ne disait rien, il n’avait jamais eu besoin de beaucoup de mots, mais il cala son bras autour d’Orion, le serra contre lui, et ça voulait tout dire.

Le silence était cotonneux, mais il n’était plus vide. Orion ferma les yeux, laissa le monde tourner au ralenti. Il se laissa aller à la chaleur, cette tendresse rare et simple qu’il n’attendait plus vraiment.

Orion, dans un geste d’abandon, s’étira jusqu’à poser la tête sur les cuisses maigres de Sienne. Il plissa les paupières, chercha à s’enfoncer plus loin dans la chaleur du corps.

— Tu devrais peut-être aller dormir dans mon lit, dit Sienne avec douceur.

Orion secoua la tête, remua juste assez pour s’agripper à la cuisse sous lui. Il ne voulait pas bouger. Pas quitter la lumière blafarde du salon, pas quitter l’odeur de savon, pas quitter Sienne. Il sentit les doigts minces et osseux du garçon glisser dans ses cheveux, effleurer doucement sa tempe. Parfois, Sienne avait des gestes d’une tendresse qui le prenait par surprise. Comme si, sur la pointe des pieds, il osait traverser sa propre réserve, ses barrières, rien que pour le ramener à la surface.
Orion n’avait pas besoin de beaucoup plus, ce soir. Il laissa la main de Sienne se promener, caresser machinalement. Le rythme du geste l’endormait presque.
Alors il ferma les yeux, et respira au même rythme que lui.

***

Le lendemain, la lumière du matin s’infiltra dans la chambre, striant le mur d’ombres nettes. Sienne avait déjà quitté le lit, laissant derrière lui le creux chaud de son absence, une empreinte vague dans la couette. Orion s’attarda sous la couverture, ignorant les bruits ténus de l’appartement : le claquement de l’armoire, l’eau qui ruisselait dans la salle de bain, l’entrechoquement des tasses. Il aurait voulu rester ainsi, suspendu entre sommeil et éveil, mais la migraine tapie sous son crâne s’invita de nouveau, plus sourde cette fois. Il se leva, jambes pâteuses, traversa le couloir. Sienne flottait dans la cuisine, vêtu d’un tee-shirt trop grand et d’un jean élimé, les cheveux qui collaient à sa nuque, la mâchoire crispée autour d’un cachet qu’il venait d’avaler. Sa main tremblait très légèrement en resserrant le couvercle du flacon.

— Tu as rendez-vous à quelle heure ? demanda Orion, la voix râpeuse du matin.

Sienne cligna des yeux, un peu hébété.

— Neuf heures. Je devrais rentrer dans l’après-midi.

Il y eut un temps mort, le couvercle du flacon claqua trop fort, le café déborda à peine quand Sienne versa dans la tasse.

— Si tu veux, je peux venir avec toi.

— Non, soupira Sienne. C’est pas la peine. Je préfère y aller seul.

C’était dit sans dureté, mais Orion sentit un picotement derrière la langue, comme une petite honte. Il hocha la tête, but son café brûlant, regarda la pendule. Huit heures douze.

Il attendit que Sienne quitte l’appartement, observa la silhouette maigre dévaler les escaliers quatre à quatre, la porte qui claquait dans la rue, puis il referma la porte d’entrée et se laissa choir sur le canapé. Les restes du sommeil tiraillaient ses muscles, mais l’ennui s’installa vite, rampant sous la peau. Orion regarda autour de lui : tout portait la marque de Sienne, jusque dans le désordre soigneux des coussins ou la pile de livres posée par terre. Il chercha quelque chose à faire, ouvrit la messagerie, hésita devant la liste de contacts. Il écrivit à Reven :

« T’es dispo aujourd’hui ? »

La réponse surgit presque aussitôt, à peine polie :

« Je vais me faire un film. 10h au Cinelux »

Orion hésita. Il n’avait jamais mis les pieds dans un cinéma du centre-ville. Ça l’inquiétait un peu, mais il avait envie d’essayer. Il tapa :

« Ok. »

Orion prit le temps de se préparer, avala son café et ramassa ses clés sur la table.

***

A l’heure dite, Reven l’attendait déjà, bras croisés, clope au bec.

— T’as de la chance, c’est en sous titré. Grommela Reven en jetant son mégot au loin.

Il poussa gentiment Orion vers l’entrée. Au guichet, la vieille dame au visage parcheminé les salua d’un signe de tête. Il n’y avait que trois films à l’affiche, tous des reprises de nanards oubliés. Reven pointa sans hésiter du doigt “La Fureur du Dragon - version non censurée”.

— Tu vas voir, c’est un chef d’œuvre, souffla-t-il, sourire tordu.

Ils prirent place dans la salle presque vide, les fauteuils moelleux étaient tous défoncés par des années de passage. Orion sentit un frisson d’anticipation, une contraction nerveuse dans la paume de ses mains.

Il ne l’avait jamais avoué à personne mais il adorait ce genre de film. La dégaine improbable des héros, les bruitages ridicules, la poésie brute des dialogues mal écrits. Lorsque le film commença, il jeta des coups d’oeils réguliers à Reven. Lui aussi semblait sous le charme. Il vibrait aux scènes d’action même lorsque l’on voyait les fils des harnais, éclatait de rire face aux morts si peu réalistes.

Orion se coula dans son siège et profita du moment sans trembler. Les sous titres étaient bien inutiles, mais il les lisait quand même. Et ça le faisait marrer.

À la sortie, la lumière du jour les frappa de plein fouet. Orion plissa les yeux, un peu ébloui, la rétine saturée par l’obscurité de la salle, l’esprit encore englué dans les postiches, les faux raccords et le sang aussi fluorescent que de la grenadine. Reven tapota sa poche à la recherche de cigarettes, mais se ravisa, puis fila une bourrade dans l'épaule d’Orion.

—  Avoue, t'as kiffé !

— Ah ça ouais. T’as vu la scène avec le piranha dans l’aquarium ? J’avais le même jouet quand j’étais gamin…

— Bordel, ouais. Et la baston finale, putain… on aurait dit une choré de kermesse.

Ils se mirent à marcher, sans vraiment y penser, longeant le tram jusqu’au bout de la rue. Orion se sentait léger, presque euphorique. Il remarqua que Reven jetait des regards discrets vers lui, cherchant son attention pour ne pas parler dans le vide. Orion sourit et lui montra ses appareils avec un air de connivence, puis demanda:

— Tu connais “L’Attaque des Clowns tueurs de l’espace” ?

Reven s’arrêta net, leva les mains au ciel :

— Tu te fous de ma gueule ? Ce film c’est la base. Je l’ai regardé quinze fois. Et Black Sheep?

— Les moutons zombies? Bordel ils ont un grain ces néo-zélandais j’ai cru mourir la première fois que je l’ai maté.

Reven éclata de rire, une vraie quinte, rauque et libérée, qui fit tourner la tête à deux mamies sur le parvis. Il alluma une cigarette, souffla la fumée en direction du ciel.

—  Tu m’avais caché que t’étais un connaisseur. Tu collectionnes quoi ? Les Bruceploitation, les Godzilla low-cost, les Freddy mexicains ?

Orion rit, fort et clair. Il sentit une chaleur remonter le long de sa nuque, une familiarité qui l’étonna. Il répondit, le plus naturellement du monde :

— Si tu me cites deux acteurs du retour des tomates tueuses je t’offre le café.

Reven haussa un sourcil, comme si Orion venait d’insulter son grand-père.

— Georges Clooney et John Astin.

— Oh putain t’es un bon, Reven. Viens, par là ils ont l’air d’avoir de beaux gâteaux.

Reven hésita, puis accepta d’un signe de tête bourru, les poings plongés dans les poches. Ils s’installèrent à une table, leur choix guidé par la vitrine où s’alignaient des pâtisseries improbables, toutes trop sucrées, trop colorées pour être honnêtes. Orion commanda deux parts de tarte et un chocolat chaud. Reven opta pour un gâteau roulé à la pistache, tandis qu’Orion avait choisi la chose chocolatée la plus criarde de l’étale. Leurs assiettes se vidaient à mesure que les titres de nanards fusaient, chacun essayant de surenchérir sur l’autre.

— Oh arrêtes t’as vraiment pas de coeur. J’ai failli pleurer devant “Les Dents de la Nuit 2”, avoua Orion, la bouche pleine.
— Attends, la scène où le gamin vomit des canines ? Un must. Tu l’as vu en version director’s cut ?

Ils riaient comme des mômes, des miettes plein la table, le temps filant comme un rien. Ils s’empiffrèrent de sucre, les doigts poisseux, l’esprit dopé aux souvenirs de VHS. Orion, déverrouilla son portable et envoya un message à Sienne pour les rejoindre, voyant l’heure qui avançait :

« On est au Vanilla House avec Reven, tu nous rejoins quand tu veux. »

Reven le regarda en coin, suspicieux.

— Tu textes qui ?

— Sienne.

— Il avait rendez-vous ce matin  ?

— Ouais, toutes les semaines à la même heure.

— C’est quoi, c’est médical ? lança Reven en ramassant une miette de gâteau entre deux doigts.

— Je crois. Il en parle pas trop.

Reven le scruta par-dessus sa monture bringuebalante. Il reprit, à mi-voix  un peu surpris :

—  Une fois par semaine, sérieux ? C’est pas un peu… intensif ? 

Orion haussa les épaules à son tour, mal à l’aise.

— Tant que ça lui fait du bien, c’est l’essentiel.

Reven porta sa cuillère à sa bouche, la suçota, pensif, puis eut un rictus court.

— Je crois pas que ce soit le psy qui lui fait du bien, tu sais.

Il s’essuya les doigts sur une serviette, puis s’adossa, le regard au plafond.

— Tu me fais penser à mon frère. Toujours à voir le bon côté des choses.

Il dit ça sans animosité, comme une constatation neutre, genre « le beurre, ça fond au soleil ». Orion ne savait pas quoi répondre. Il se contenta d’aspirer les dernières gouttes de chocolat chaud, la gorge soudain trop serrée. Le portable vibra. Un message de Sienne, laconique : « ok je suis en chemin».

Orion posa son portable devant lui puis croisa les mains, pas très sur d’avoir le droit de demander ce qui lui brulait les lèvres.

— T’as pu prendre contact avec lui?

Reven prit une longue inspiration, ses épaules s’arrondirent légèrement comme si on lui avait logé un poids supplémentaire entre les omoplates. Il tapota la table du bout de l’ongle, un rythme sec, presque nerveux.

— Je laisse un peu de temps, tu vois, pour digérer le truc.

Un sourire, mais rien de convaincant. Il tripota le sachet de sucre vide, le vrilla entre ses doigts.

— Tu dors toujours au Cerisier bleu ?

Reven tourna la tête vers la vitrine, hocha vaguement la tête.

Orion se pencha sur la table, insista un peu.

— Tu sais… Je suis plus trop chez moi ces temps-ci. Si t’as besoin d’un endroit où crêcher, tu peux venir quand tu veux. C’est pas grand, y’a un futon et un canapé, le frigo est vide, mais tu fais comme chez toi.

Il posa le trousseau sur la table, détacha une des clés, la fit tourner sur elle-même.
Reven cligna des yeux, surpris par la soudaineté du geste. La clé brillait entre eux, minuscule, presque anodine.

— Je te laisserais le disc dur sur la table, apportes ton ordi, je te ferais une sélection.

Reven fixa les clés. Il n’avait pas vraiment prévu de s’attacher à ce point, mais l’objet, posé là, c’était plus que de la gentillesse, c’était un genre de serment muet. Il hésita à tendre la main, mais se ravisa, comme si la scène exigeait un peu plus de pudeur.

— C’est vraiment sérieux alors… Entre toi et Sienne?

Orion sentit la question lui chauffer les oreilles. Il se gratta la nuque, cherchant une réponse appropriée.

— Je… je veux pas précipiter quoi que ce soit. Je peux pas répondre pour lui mais… Mais j’aimerais que ce soit vrai.

Reven sentit son ventre se serrer, sans savoir si c’était de la jalousie, de la gratitude ou juste la sensation de grandir d’un coup. Il tira la clé du bout de l’index, puis prit entre ses phalanges. L’objet était déjà chaud, comme s’il venait de passer longtemps dans une poche. Il la fit tourner, laissa le métal cogner la table avec un bruit mat, puis la posa contre sa paume, refermant les doigts dessus.

— Par contre je te préviens si t’as un « Sharknado » dans ta playlist, je te la rends direct, prévint-il, mais ses lèvres esquissaient un sourire qui n’était pas tout à fait de la raillerie.

Orion leva les yeux au ciel, exagérément consterné de l’accusation et secrètement content de la tournure que prenaient les choses.

— Même pas en rêve.

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