Chapitre 14 - Dessert glacé

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Orion se fendit d’un rire qui n’en finissait plus, les bras calés en travers du torse de Sienne, son souffle brûlant les clavicules du garçon.

Le sommier pleurait encore de leurs ébats, grinçant à chaque éclat de rire étranglé, jusqu’à ce que Sienne se tasse sur le côté, essoré, la mâchoire relâchée dans l’oreiller. Sa peau collait contre celle d’Orion, moite.

Il n’arrivait pas à aligner deux pensées. Le cerveau flou, la vision dopée à l’image de l’autre. Les muscles engourdis de plaisir et de fatigue. Il laissa Orion l’embrasser dans la nuque, puis l’oreille, et il faillit fondre pour de bon alors qu’Orion cherchait juste un moyen d’atteindre son portable pour vérifier l’heure.

Il reposa l’appareil et s’enroula autour de Sienne.

— On a encore le temps. On remet ça ? demanda Orion, la voix étouffée dans ses cheveux.

Sienne tenta de bouger les bras. Impossible. Il grogna un rire minuscule contre le drap.

— T’es malade. Je sais même pas comment je vais assurer le service je sens plus mes genoux.

— Tes joues?

Sienne roula sur le dos, son visage à quelques centimètres de celui d’Orion, rieur.

— Mes genoux. Articula-t-il un peu plus fort.
Orion réfléchit puis demanda :

— Parce que tu les as déjà senti avant?

Sienne fut soulevé d’un éclat de rire, il repoussa Orion une main sur le front, plus par jeu que par vrai besoin d’espace. Il planta le tranchant sur son propre front ajoutant le signe approprié à ce qu’il chuchota:

— Idiot.

Orion roula sur le dos, gloussa, puis tourna la tête vers lui. Sienne était si beau quand il était épuisé comme ça, dans ce flottement de l’après. A garder la sensation dans son ventre. Le creux, puis la vague, puis ce calme merveilleux qui lui déliant les nerfs.

Sienne sourit. Un sourire qui fendit son visage en deux, sans le prévenir.

— Tu es magnifique. dit-il sans pudeur.

Il caressa ses larges épaules, ses bras nus. Il effleura la courbe de son dos.

Orion le regarda quelques secondes, comme s’il hésitait à tordre le temps pour le coller sur pause, puis il l’embrassa. Un baiser doux, tout en retenue sur le coin de sa bouche. Il se détacha à regret, traçant du bout du doigt la ligne des sourcils pâles de Sienne, puis il expira fort, un rire dans la gorge.

— Dors un peu, souffla-t-il. Je vais à la douche le premier.

Sienne acquiesça, un sourire fatigué mais éclatant. Il referma les yeux alors qu'Orion se levait, écartant la couette en la rabattant inconsciemment sur la taille de Sienne. Le matelas s’allégea, les draps un peu moins en bataille, mais l’odeur d’Orion restait partout, profonde, tenace.
Sienne flotta à la dérive, entre veille et sommeil, bercé par le ressac de sa propre respiration, attentive au moindre bruit de l’autre pièce. Il entendit la porte de la salle de bain coulisser lentement. L’eau commença à couler, un fil ténu qui s’épaissit en rideau. Ça résonnait dans le carrelage, une mélodie merdique et familière.

Tout était lointain, étouffé dans du coton, mais Sienne s’y abandonna. Son corps semblait énorme, vaste, chaque muscle d’une lourdeur agréable, comme si la gravité avait doublé.

Il s’endormit, la tête pleine de ces bribes, et rêva de rien, Orion loin devant, à éclater de rire chaque fois qu’il se retournait.

Quand il se réveilla, la lumière avait tourné. Le rideau laissait passer des rectangles propres sur le plancher, et l’air était plus frais, chargé d’une odeur de savon chaud. Il ouvrit un œil, puis l’autre. Orion, debout devant la commode, passait une chemise par-dessus ses épaules. Il avait les cheveux mouillés, des gouttes d’eau perlaient encore sur sa nuque. Il se tourna, croisa le regard de Sienne, sourit.

— On a rendez-vous avec Reven dans vingt minutes. Annonça-t-il pour lui rappeler que l’heure avançait. Tu bouges, ou je te t’embarque comme ça sur l’épaule jusqu’au konbini ?

Sienne grimaça, mais un sourire le trahit. Il se redressa, enfila un jean, chercha ses baskets sous le lit et se frotta le visage pour chasser la fatigue, sans grand succès.
Dans la salle de bain, les miroirs étaient encore couverts de buée, assez pour qu’il n’ait à affronter qu’une version diluée de lui-même. Les cernes étaient là pour de bon, mais pour une fois, il s’en foutait. Il passa les doigts dans ses cheveux, essaya vaguement de discipliner la mèche qui lui barraient les yeux. Il expira, longuement, sentant la nervosité revenir à la surface, comme chaque fois qu’il fallait affronter le monde extérieur.

Orion attendait déjà devant la porte, mains dans les poches, l’air de rien. Sienne hocha la tête, et ils prirent l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée.

Le trottoir du quartier était encore humide des pluies de la veille. Des voitures passaient, soulevant des arcs-en-ciel de gouttelettes dans la lumière neuve. Sienne cligna des yeux, ébloui. Ses pas étaient lourds, mais Orion avançait d’un rythme sûr, guidant sans brusquer.

Au coin de la rue, devant le konbini, Reven les attendait déjà. Sa silhouette se découpait sur la vitrine saturée de néons. Orion fit un signe de la main, que Reven ignora ostensiblement.
Sienne ralentit, laissant Orion passer devant lui.

— Vous en avez mis un temps, grogna Reven d’un ton neutre.

Il laissa tomber sa clope et l’écrasa sans y penser. Orion se fendit d’un sourire, mais Sienne sentit la remarque rouler sur lui sans vraiment l’atteindre.
— Désolé, répondit Orion.

Il n’en n’avait tellement pas l’air que Reven leva les yeux au ciel. Les mots flottaient, légers, comme s’ils n’avaient aucun poids.

— Vous voulez un truc avant qu’on décolle ? demanda Reven. J’meurs de faim perso.

Ils entrèrent dans le Konbini.

Le froid s’était glissé sous la porte automatique, chargé d’une odeur de plastique et d’oignons frits. Reven les précéda dans les allées étroites, les mains profondément enfoncées dans son sweat, les épaules remontées. Il fit un détour par la vitrine des sandwichs triangles, jaugeant la sélection d’un air atterré, puis attrapa à contrecœur un œuf-mayo trop coloré pour être honnête. Il le posa sur le comptoir dans un silence de mort, esquiva le regard de la caissière, la bouche soudée en une ligne raide.

Quelque chose n’allait pas. Reven le sentit avant même de mettre le pied dehors. Ce n’était pas la lumière, ni la pluie suspendue en gouttes lourdes sous l’auvent du konbini. C’était une ombre aux aguets, une tension discrète qui le fit ralentir alors que les autres remontaient déjà la rue vers le Cerisier bleu. Il jeta un œil vers la vitre, crut apercevoir un reflet mouvant, un morceau de visage inconnu. Son cœur fit un bond serré, puis il chassa l’impression d’un haussement d’épaules. Il n’avait pas de temps à perdre avec des fantômes.

— Tu fais la gueule ? lança Sienne sans se retourner.

— Non, marmonna Reven, la bouche pleine.

— T’aurais pu attendre, j’ai prévu du boeuf à la sauce airelles aujourd’hui.

Ils reprirent la marche, l’air de rien, mais Reven ne parvenait pas à se débarasser de cette poisseuse impression qui lui collait à la nuque. Il ouvrait la voie à travers les ruelles, le pas vif, le regard basculant d’un lampadaire à l’autre. Il se força à respirer plus lentement, à ne pas céder à la paranoïa idiote qui lui embrouillait l’estomac.
Devant eux, le Cerisier bleu dressait sa devanture turquoise. Reven s’arrêta devant la porte, fouilla sa poche, puis hésita une seconde avant d’ouvrir. Il jeta un coup d’œil derrière eux, histoire de vérifier si on les suivait. Rien. A part un chat qui s'étirait péniblement sur le trottoir d'en face. Il déverrouilla, et le trio entra dans la salle déserte.

Reven détestait ça. Cette impression d'être observé. D’autant plus qu’il ne voyait pas très loin.
Il se força à oublier la rue, la lumière, le reste du monde en passant la porte. Carmine arrivait de la réserve, torse massif sous le tablier, il déposa une caisse de vin sur le comptoir. Reven bondit.

— Patron, laisse moi faire c’est mon job, va pas rouvrir ta main.

Carmine haussa un sourcil et caressa sa main dont le bandage réalisé pour la forme était un simple rappel de sa mésaventure.
— Ça va, chuis pas en sucre contrairement à vous.

Il s’arrêta sur Sienne. Le moment n’aurait pas pu être plus approprié.

— D'ailleurs... La plaie est complètement refermée maintenant. La semaine prochaine je retourne en cuisine.

Sienne sentit l’annonce cogner bizarrement dans son ventre. Il hocha la tête, souriait large, mais la réalité traînait derrière, un peu plus amère qu’il ne l’aurait cru. Il avait tenu la cadence, improvisé le menu, porté la cuisine presque seul ces dernières semaines... être rétrogradé sonnait comme une mauvaise vanne. Pas que Carmine ne méritait pas sa place, bien au contraire, c’était son restaurant, son nom sur la porte, sa folie qui gouvernait tout. Mais Sienne s’était fait cette la sensation de la responsabilité, de contrôle, même illusoire, même bref.

— Je… c’est cool, chef, content de te savoir de retour en scène, répondit Sienne, la voix un peu trop lisse pour être honnête.

Carmine lui adressa un regard de côté, sourire en coin. Il connaissait ce masque là. Il les connaissait tous en vérité. Il eut d'autant plus de plaisir à le faire mariner avant de continuer.

— Mais... je tiens à ce que tu saches que j’aimerais lever le pied. Je songe sérieusement à me mettre en salle, de temps en temps. Profiter des compliments.

Sienne haussa les épaules. Orion s’approcha, effleura le haut de son dos de deux doigts, anodin, mais Sienne sentit le courant passer direct à son cœur.

Il avait la tête pleine d’absurdes questions logistiques : est-ce que Carmine garderait les nouilles au saké à la carte ? Est-ce qu’il avait encore assez de poireaux en stock? Carmine en mettait dans à peu près toutes ses préparations, il allait gueuler s’il n’en n’avait pas prévu assez.

— Faudra que tu formes un commis pour les soirs où je monterai sur scène. A vous d’en discuter si vous voulez qu’on engage du renfort ou… Si on gère ça entre nous avec un polyvalent.

L’information sembla se frayer le chemin nécessaire. Carmine ne reprenait pas sa place. Pas tout à fait.

Les yeux de Sienne se mirent à briller.

— Bien, chef.

— Allé va te mettre au piano petit Mozart. Ton équipe a les crocs, moi le premier.

Sienne fila sans un mot vers les cuisines. Reven sentit une main se poser sur son épaule.

— Et toi alors ? Pourquoi tu fais cette tronche, mon gars ? Lâcha Carmine, rien que pour lui. Y a un souci ?

Reven secoua la tête, esquiva le contact, et fila vers le bar. Chaque mouvement était un peu trop rapide, comme s’il tenait à rattraper une faute qu’il n’avait pas commise.
Il retrouva la chaleur familière de son espace, la lueur sous les verres, le froid de l’acier et du marbre. Mais ça ne suffisait pas. Il aligna les bouteilles, vérifia les tireuses, remplit le seau à glaçons. Chaque geste nerveux, trop précis. Il s’obligea à respirer, à focaliser sur l’odeur de citron amère et de détergent. Puis il pivota un peu trop brusque et heurta un verre de vin d’un revers de coude. Il se brisa dans un fracas clair qui le fit sursauter. Reven passa une main lasse sur son visage et soupira longuement.

— Qu’est-ce qui cloche chez moi, putain? Murmura-t-il pour lui même en s’accroupissant pour ramasser les morceaux.

La porte battante s’ouvrit dans un souffle, et Lou déboula dans sa minijupe, collants assortis, son sac brodé calé sous le bras.
Reven se redressa derrière son bar, la balayette dans la main. Il ressemblait à un suricate mal réveillé. Lou, amusée, posa son sac, fila droit sur lui . Sans prévenir, elle lui déposa un baiser entre la tempe et la mâchoire, pile à l’endroit où la peau chauffait déjà de nervosité. Elle s’appuya contre son épaule, pour le regarder en coin.

— Qu’est-ce que c’est que cette tête? Le barman a le blues ?

Reven sentit ses joues tiédir, laissa filer un soupir.

— Carmine est de retour dans le game. Il revient derrière les fourneaux la semaine prochaine.

— Oh, ça va saigner, j’ai hâte.

Lou éclata d’un petit rire électrique.

— On a combien de réservations ?

Reven haussa les sourcils, ouvrit la tablette d’un geste sec. Il laissa défiler les mails, les messages, les confirmations de table qui s’entassaient à la chaîne ces derniers jours.

— Pas assez pour que tu troques tes jolies baskets contre des Louboutin, si c’est ce que tu veux savoir.

Elle portait des baskets roses, flambant neuves avec les têtes de morts strassées, et chaque pas envoyait une diode clignoter bleu ou vert sous les néons fatigués de la salle.

— T’as remarqué ? fit-elle en secouant la cheville, histoire de faire flasher les LED.

— Ça me nique la rétine depuis que t’as tourné au coin de la rue, je vois pas comment je pourrais passer à côté, répliqua Reven.

Elle sauta littéralement en l’air pour lui prouver la capacité lumineuse de la chaussure, chaque saut projetant des arcs de couleur sur le carrelage. Reven se massa l’arrête du nez, vaguement attendri derrière son expression désespérée.

— Tu sais, t’as le droit d’être de mauvaise humeur, lança Lou, la voix brusquement plus douce.

Elle arracha le torchon de Reven, l’enroula d’un geste vif et lui décocha une tape dans le bas du dos.

— Mais viens pas me gâcher mon plaisir, ok?

Reven resta sans voix un bref instant, puis il récupéra le torchon et grommela pour la forme.

— Okay.

— A table! Appela Sienne en poussant la porte de l’épaule, une casserole fumante entre les mains.

Lou s’empressa d’aider Orion à mettre la table. Carmine allait s’asseoir quand un coup de téléphone le fit grogner et il partit s’isoler dans son bureau pour y répondre.

L’équipe décida de manger chaud. Reven sentit un truc se détendre au creux de la poitrine. Il n’aurait pas admis que le ton de Lou et la présence des deux autres suffisait à dégonfler ses pensées noires.

Sienne servait les parts, la main incertaine sur la louche. Ça fumait doucement dans l’assiette, la sauce violette saturant le blanc du riz, les effluves de bœuf caramélisé.

Lou trempait son pain dans la sauce. Reven piocha dans la viande, la mastiquant avec mauvaise grâce. Il reposa sa fourchette, le regard glissant dans le vide. Sienne releva la tête, une moue de chien battu.

— Qu’est-ce qu’il y a ? T’aimes pas ?

Sienne avait la voix plus tranchante que d’habitude.

Reven haussa les épaules et reprit une bouchée pour la forme.

— J’ai pas très faim, lâcha-t-il.

— T’avais qu’à pas de gaver de sandwich industriel! J’t’avais prévenu de pas bouffer cette saloperie avant de venir ! Tu vas pas me gâcher ça quand même?

Reven haussa les épaules, puis consentit à avaler une bouchée de plus, rien que pour la paix du groupe.

— T’inquiètes, il m’engueule pareil quand je bouffe des donuts. lança Orion, sourire discret au coin de la bouche.

Sienne étouffa un rire, qui déclencha chez Lou un gloussement bruyant. Reven leva les yeux au ciel. Il savait que Sienne y mettait du coeur, même pour les plats d’équipe travaillés avec les restes. Il ne voulait pas le vexer, surtout quand il affichait sa grimace de grand-mère italienne, infiniment désapprobatrice.

La porte d’entrée vibra. Le bruit, net, coupa court à la dispute. Les regards convergèrent, instinctivement. Orion se leva le premier pour annoncer l'horaire avec toute la politesse du monde:

— Veuillez nous excuser mais nous n’ouvrons que dans une heure, fit-il en se dirigeant vers la porte.

Trois types déboulèrent, fringues sombres et visages indifférenciés. Derrière eux, un quatrième, plus menu, traînait la jambe comme si elle lui appartenait à moitié. Sienne sentit l’air se contracter, quelque chose de dense et d’aigu autour d’eux, comme un bruit blanc dans les oreilles.

Le premier type, cheveux teints, pommettes saillantes , balaya la salle d’un regard. Il planta ses yeux dans ceux de Reven, puis jeta un coup d’œil à Orion. Il n’était pas là pour la cuisine. L’homme ajusta la manchette de son veston, laissant apparaître un tatouage qui ne laissait pas de place au doute.

Reven se leva d’un bond, la chaise raclant le carrelage. Il sentit la brûlure dans sa poitrine avant même de mettre un nom sur la face qui s’avançait entre les deux molosses.

Zani avançait les bras ballants, la dégaine minable des mauvais jours. Son frère avait perdu du poids, on voyait la pomme d’Adam cogner sous la peau, les yeux cernés de violet. Reven garda les mains serrées contre ses cuisses, pour ne pas laisser voir que ses mains tremblaient.

— Zani, c’est quoi ce délire ? Qu’est-ce que tu fous là ?

Les types au sourire épais s’étalèrent en éventail dans la salle, l’un d’eux coinçant la porte d’entrée d’un pied, l’autre s’approchant du bar comme s’il comptait les bouteilles. Zani, droit dans ses baskets, essaya de sourire, mais l’effort tordit son visage en rictus. Il fit un signe de tête à Orion pas sincère pour un sou, inconnu absolu, il aurait pu le croiser cent fois sans le remarquer. Reven sentit la chaleur monter le long de sa nuque.

— Quoi? On peut plus passer saluer sa famille? fit Zani en haussant les épaules. J’ai vu la critique dans le journal, je savais pas que vous tourniez aussi bien.

Il réprima une envie de rire, mais le son mourut dans sa gorge. Les deux types derrière lui s’étaient rapprochés de la caisse, mains dans les poches, à jouer aux figurants avec une insistance louche. Reven n’était pas dupe : ils n’étaient pas là pour une réservation . Zani n’avait jamais eu le sens du timing, mais celui-là battait des records.

Orion tourna la tête de l’un à l’autre, l’œil fixé sur la scène. Il ne pigeait pas tout, mais voyait le changement net sur le visage de Reven. Il sentit son cœur cogner plus vite. Il s’avança d’un demi-pas, interposant son corps entre les types et la tablée des siens, pas vraiment sûr de la suite.
Zani passa les deux mains sur son crâne rasé, l’air d’un type qui cherche ses mots dans le brouillard.

— J’vais pas tourner autour du pot, frérot. Les gars m’accompagnent, je leur doit encore un peu de thune.

Il leva les yeux sur Reven, s’y accrocha comme à une corde.

— C’est pas grand chose, juste une petite avance sur salaire, tu vois le tableau ?

Un rire bref, secoua le plus costaud du trio, qui lui donna une tape sonore dans le dos. Clair qu’ils avaient l’habitude du numéro. Reven sentit une perle de sueur glacée couler dans sa nuque.

Il écarta un pan de sa veste, effleura son portefeuille. Il savait qu’il ne contenait pas grand chose, pas assez pour payer la dette, mais peut-être de quoi acheter un peu de temps, de les laisser régler ça ailleurs, plus tard. Il aurait tout donné pour que son frère disparaisse sur-le-champ, qu’il disparaisse pour de bon. Les doigts de Reven tremblaient, mais il s’efforça de garder la voix placide :

— Je te file ce que j’ai sur moi, mais après c’est dehors, ok ?

Le ton laissa un goût de métal entre ses dents. Il haïssait ce qu’il devenait, la façon dont sa propre voix sonnait comme un écho du passé, un truc moisi dont il pensait s’être débarrassé.
Le type aux pommettes éclata d’un rire bref, un bruit sec qui fendit la pièce. Il siffla entre ses dents :
— Pas de doute vous êtes bien de la même famille.
Il pencha la tête, évaluant Reven avec une suffisance qui lui donna envie de tout casser. Zani, lui, ne bronchait pas. Il avait du mal à tenir debout, mais il encaissait la scène, les yeux éteints.

Un bruit sourd résonna derrière le bar. L'ombre de Carmine apparu comme une montagne. Il balaya la scène d’un regard, puis s’adressa directement à Reven.

— On a un souci ici ?

Les types se retournèrent d’un bloc, la cadence réglée d'une meute qui prenait la mesure d'un adversaire à leur taille.

La mâchoire contractée Carmine attendait leur réponse, contournant lentement son bar pour reprendre possession des lieux.

— T’inquiètes patron on est servi, la commande est en attente.

Il fit mine de s’adosser contre le zinc, mais Carmine ne lui en laissa pas le loisir.

— Ici, c’est pas une banque, ni un bureau de recouvrement. Le petit a été clair, on est fermé.

Le costaud hésita. L’autre, qui jouait avec les bouteilles en sortit une du carton. Immobile, Lou fixait la scène ne sachant encore comment l'appréhender.

— Vous avez deux minutes pour régler votre merde. Ensuite, je vous sors moi-même. Prévint Carmine.

Le sourire du leader ne flancha pas. Il jaugeait Carmine sans ciller, l'estimant sans doute comme la seule menace potentielle après avoir posé un regard glacial sur Zani, Reven, puis sur Orion, qui n’avait pas reculé d’un pouce.

— On n’aime pas perdre notre temps.

Il pivota, d’un geste sec, et l’un de ses sbires fondit sur Orion, sans prévenir. Un geste si rapide que Sienne faillit ne pas le voir : une main s’abattit sur la nuque d’Orion, l’empoigna comme un chaton. Le choc fut brutal, la paume large écrasant la peau, tirant la tête en arrière.

Il abattit net la tête d’Orion vers la table, et l’y frappa, un bruit net, creux, qui sonna comme un coup de batte.

Orion se plia en deux, un filet de sang dessinant une virgule sur sa joue. Lou hurla, un cri perçant qui survola les bruits de la bagarre.

Sienne n’eut pas le temps de crier. Il bondit sans réfléchir, balayant la chaise derrière lui, traversant la distance en deux enjambées.

Le bruit de la bagarre éclata comme un feu de graisse. Lou eut un réflexe de recul. Carmine, lui, n’attendit pas. Il fonça sur le type au sourire carnassier, l’abattit d’un direct à la mâchoire. Le type recula, titubant. Ils étaient venus pour cogner, pour casser, pour passer un message. L’homme qui tenait Orion le jeta au sol pour repousser le moustique qui se jetait à sa gorge.

Sienne sentit un goût de sang dans sa propre bouche. Il frappa à l’aveugle chercha à détacher la main de l’autre, mais la poigne était de béton.
Carmine traversa la salle à une vitesse qui ne collait pas avec sa carrure. L’agresseur d’Orion n’eut même pas le temps de se retourner que Carmine l’avait saisi à la gorge, le soulevant du sol avec une facilité grotesque. Le type battit l’air avec ses jambes, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités. Carmine le jeta en arrière, net, sans élan, comme un sac de patates. Le corps heurta la porte, la fit grincer sur ses gonds.

Etourdis, Sienne sentit le sol vibrer sous ses propres pieds, sensation de vertige, comme s’il était resté en apnée pendant une minute entière. Il vit Carmine soulever l’autre type, le balancer contre le mur.

Il se jeta à genoux, posa une main sur l’épaule d’Orion, secoua le torse massif. Un spasme agita Orion, il cligna lentement des yeux, puis tenta de se relever en s’appuyant d’une main. La chaise vrilla sur le carrelage. Le troisième gars bondit sur Sienne, le coinça d’un bras sous la gorge, tirant la tête en arrière. Sienne sentit la brûlure sous le menton, la pression qui écrasait sa trachée. Il pataugea, chercha l’air, chercha un point d’appui, rien. Les doigts de l’autre étaient mouillés, ça puait la sueur et le tabac froid. Sienne bascula en arrière pour le déséquilibrer, tomba de tout son long, mais ne lâcha rien.

Il sentit Orion bouger à côté. Le vacarme de la salle explosait en échos : Carmine rugissait, Zani tentait d’esquiver les éclats de verre. Sienne vit flou, des tâches grises dansaient. Puis, d’un coup, ce fut comme si le temps s’accélérait. Orion, à moitié groggy, avait frappé de toutes ses forces.

L’autre recula, la bouche tordue en rictus, puis renvoya un direct dans la mâchoire d’Orion, qui vacilla, heurta le coin du bar, et retomba sur les genoux. Orion s’effondra comme un sac de sable, sa tête cognant le carrelage, l’emportant pour de bon.

Sienne, libéré, n’eut pas le temps de respirer. Il vit l’agresseur se pencher sur Orion il bondit en avant, attrapa le poignet, mordit sans réfléchir. Le goût de la chair salée, de la sueur. L’autre hurla, et Sienne recula, l’adrénaline dans la gorge, le souffle coupé.

Dans la brume de sueur et de bruit, Sienne chercha le regard de Carmine, une lueur de détresse pure. Il le vit, immense, les bras contractés frappant comme un beau diable, les veines gonflées le long du cou. Le chef n’était plus là ; c’était un animal, un truc d’avant, où chaque geste était une question de vie ou de mort. Sienne sentit la peur, pas pour lui, mais pour ce qui allait se passer s’il n’intervenait pas.

Carmine souleva l’agresseur d’une main à la gorge, laissa pendre le corps, puis le projeta à travers la salle. Le bruit de craquement l’impact fit taire la pièce. L’homme tomba mal, la tête cognant la plinthe d’un bruit mat. Il gémit, faisant mine de se redresser, Carmine fonçait déjà pour l'achever.

— Carmine! Hurla Sienne pour l’arrêter.

Un bruit de bouteille explosé, tout près. Reven, silhouette floue, avait le cul d’une bouteille de rhum dans la main pointée vers son frère.

— Ça suffit j’appelle la police! Hurla Lou par dessus le vacarme à peine tassé.

Ils étaient sortis de nulle part, avaient tout ravagé en trente secondes, et maintenant ils ramassaient leurs propres morceaux, la fierté cabossée aussi violemment que leurs ce qui restait de leurs os. Les deux types jetèrent un regard en coin à Carmine, mais ils n’osèrent pas s’approcher.

Zani posa un regard vide sur Reven, un œil déjà gonflé. Il ouvrit la bouche, mais rien ne sortit, pas même une buée d’excuses.

Il planta ses yeux dans ceux de Reven, tout ce qu’il avait à donner dans ce regard. Puis il disparut. Il avait toujours été comme ça : débouler puis partir sans prévenir, mais jamais sans regarder en arrière.
La tempête laissa place à un halètement de bête. Carmine était rouge, le souffle tordu, ses bras tremblaient. Sienne ne le lâcha pas des yeux. Il avait peur qu’il ne se remette à cogner, sur n’importe quoi, sur lui-même. Mais Carmine resta là, le torse qui montait et descendait, les veines en relief sous la peau, figé par sa propre violence. Il avait cru que c’était derrière. Il s’était trompé.

Reven sentit la bouteille dans sa main, la laissa tomber au sol, le verre tintant faiblement sur le carrelage. Il se précipita vers Orion, posa la main sur son dos, l’autre sur la nuque, cherchant la chaleur, du mouvement, n’importe quoi. Le visage d’Orion était maculé de sang.
Reven tourna la tête vers Lou.

— Appelle une ambulance. Vite.

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