Chapitre 15 - On peut rattraper ça
Orion flotta, un instant, entre deux eaux. L’air était saturé d’une lumière blanche, désagréable qui le faisaient battre les paupières.
Il se figea. La douleur lui parvenait par ondes lentes, une marée nouvelle, étrangère. Le moindre mouvement de tête claquait une décharge au fond du crâne. Il inspira. Expira. Essaya d’avaler, mais n’y parvint pas. Sa gorge était râpeuse, comme si on y avait planté des clous.
Lui qui ne pouvait pas entendre avait besoin de voir alors il s’obligea de toutes ses forces à ouvrir les yeux.
Il cligna. Les couleurs, un moment indécises, reprirent leur place sur la silhouette inquiète près de lui. Il mit un instant à la reconnaître, mais l’éclat de cheveux blancs, la peau de porcelaine, la nuque mince, tout cela était impossible à confondre : Sienne. Son visage était si pâle qu’il paraissait prêt à se dissoudre dans les draps. Des cernes tranchaient sous ses yeux brillants.
— Sienne… souffla-t-il.
Orion tenta de lui demander comment il se sentait, combien de temps il avait passé ici, mais la langue se heurta à une digue de sécheresse.
Un geste tout doux, presque timide, lui attrapa la main. Il lui caressa la main, la serra brièvement contre sa joue. Les doigts de Sienne tremblaient. Son souffle aussi. Il eut un sourire fauché, désolé, et embrassa Orion sur la tempe. Orion sentit l’humidité d’une larme. Il voulut parler, lui dire que ce n’était rien, mais le mot s’étrangla.
Sienne disparut de son champ de vision, puis il revint un gobelet à la main. Il glissa un bras sous la nuque d’Orion, le hissa d’un geste sûr. L’eau coula sur la langue, froide. Orion but avec une avidité maladroite, s’étouffa presque. Sienne reposa la tête, lui caressa la gorge, comme pour vérifier que ça passait bien.
Il fixa Sienne, cherchant à comprendre ce qui brûlait tant dans ces yeux-là. Il voyait bien plus que la peur. Il y avait quelque chose de sale, collant, un truc qui ne voulait pas s’en aller même après la nuit, même après l’angoisse.
— Je suis là.
Orion le lut sur ses lèvres, qui tremblaient d’un mot impossible à dire.
Il ne lâcha pas sa main.
Orion effleura son propre visage, passa la main sur son oreille droite, sentit les pansements. La stupeur s’installa, froide et moelleuse. Quelque chose, à l’intérieur de lui, avait basculé.
Il chercha les yeux de Sienne. Celui-ci lâcha la main et commença à signer.
« Tu es resté endormi longtemps. Le jour n’est pas encore levé. »
Orion sentait ses bras lourds, mais il n'y avait rien à répondre. Pas étonnant après une telle bagarre.
« Les médecins sont passés, » signa-t-il.
Il marqua une pause, laissa le temps à Orion d’absorber chaque geste.
« Ils veulent te garder encore. »
Le froid avait bouffé une partie d’Orion, le vide s’insinuait sous la peau et lançait des petits coups de couteau dans le dos. Il hocha la tête, accepta sans broncher, de toute manière il n’avait pas le choix.
Sienne hésita, triturant la manche de son pull trop large.
« Ils ont dit que… »
Orion sentit le mot arriver avant que les mains ne l’épèlent.
« Ton oreille avait souffert dans la bagarre. A l’intérieur. »
Il sentit tout son ventre se contracter, la douleur gagner sur l’engourdissement. Il s’obligea à regarder Sienne dans les yeux, à ne pas détourner les siens.
Sienne reprit, plus lent, plus précis.
« Tu n’entendras plus comme avant. »
Tout devint soudain trop net. La lumière, l’odeur d’alcool, la sueur froide sur ses tempes. Il voulut respirer, mais ses poumons s’emplissaient d’une pâte gluante.
Il vit les lèvres pâles de Sienne. Il vit, surtout, la peur dans les mains qui signaient.
Orion ferma les yeux. Il aurait voulu pleurer, hurler, tout casser. Il repassa les images de la veille et réalisa soudain.
Sienne avait signé.
Sienne savait signer.
Cette pensée submergea tout le reste, d’un coup, comme on se prend une porte en pleine figure.
Il rouvrit les yeux, lentement, rapprocha les mains l'une contre l'autre doigts écartés, moulinant faiblement:
« Tu signes. »
« Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. Izi m’a trouvé un professeur. »
Orion tenta de sourire, d’attraper l’épaule de Sienne, mais la main retomba molle sur le drap.
Il sentit Sienne pencher la tête, la poser contre son bras.
Ils restèrent là, sans bruit, sous la lumière qui commençait à bleuir.
Orion ne sentit pas les larmes arriver. Sienne s’enroula sur lui, tout d’un bloc, ses bras maigres pourtant fermes, verrouillés autour de ses épaules.
Une crampe lui remonta le long du ventre. Il n’entendit pas le sanglot, seulement la violence du hoquet, le soulèvement de son torse, la brûlure du sel sur ses yeux. Sienne le tint contre lui, solide. Orion sentit le menton anguleux du garçon s’enfouir dans son cou, sentit sa respiration syncopée, presque douloureuse. Il aurait dû avoir honte, de pleurer comme ça, mais il n’avait plus la force de tenir le barrage.
Orion laissa tout sortir. La joie tordue de sentir vraiment, pour la première fois, que quelqu’un pouvait l’aimer ainsi au point de le veiller toute une nuit. Il pensa à la voix de Sienne, au fait qu’il ne l’entendrait plus jamais comme avant. Même si c’était un murmure lointain, même si c’était un simple souffle, il savait qu’il allait regretter ce petit rien qui risquait de lui échapper complètement maintenant.
Il sentit les doigts de Sienne venir dans ses cheveux, les lisser en arrière avec une douceur inattendue.
Quand Orion leva les yeux, il vit que Sienne pleurait aussi. Pas bruyamment, pas avec éclat, mais ses joues étaient striées de filaments translucides, et ses yeux vifs clignaient pour contenir la crue. Il voulut dire quelque chose mais sa gorge n’émettait que de la brume. Alors il serra Sienne contre lui, pour que le message passe autrement, à travers la peau, la chaleur, la vibration des côtes
— On va s’en sortir. Assura Sienne, sachant qu’Orion ne capterait que la vibration de sa voix.
Il se recula d’un rien et répéta avec les gestes.
« Toi et moi, on va s’en sortir. »
Orion hésita, longuement, puis hocha la tête.

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