Chapitre 16 - Mousseux

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Orion fixait la mousse. Elle s’accrochait à la paroi du bac, hésitante, gonflée par l’eau tiède, s’accumulant jusqu’à avaler chaque bout de vaisselle. Orion respirait mal ce matin-là, le nez pris par l’odeur de restes et de détergent, la gorge serrée, comme si la mousse avait commencé à envahir ses poumons.

Quelque chose frappa le plan de travail si fort qu’une assiette s’envola d’un centimètre avant de retomber. Orion sursauta, plus apeuré par le mouvement soudain que par le bruit.

Carmine croisa d’abord les bras, articulant correctement.

— Hey, la tragédie grecque, tu comptes y passer la nuit ou quoi ?

Il s’impatienta, tapota le plan de travail et y ajouta un quasiment universel pour dire qu’il était l’heure de manger, portant ses doigts pincés en canard vers sa bouche :

« À table. »

Orion essuya ses doigts au torchon, et suivit Carmine entre les rayonnages d’acier.

La salle était claire. Il y avait une odeur de peinture fraîche et de riz gluant, de sauce soja, une nappe de sel sur la langue. Carmine avait préparé un plateau des boulettes de riz en triangle, une viande fine, de la sauce à laquer posée dans une casserole juste au milieu.

Orion, un peu éteint s’assit près de Sienne. Il attrapa sa fourchette du bout des doigts et sentit la vaisselle vibrer.

Tous, avaient appris quelques signes simples pour lui faciliter la vie, mais cela ne remplaçait pas une oreille entière. Orion avait du mal à en faire le deuil.

— A quel heure il arrive le vitrier ? Demanda Lou la bouche pleine.

— Pas avant seize heure, demi portion.

Seize demi portions. De quoi ils parlaient au juste?

Orion n’osa demander. Sous la table, Sienne lui tapota le genoux du bout des doigts.

« Tu te sens bien? »

Orion acquiesça faisant mine de replonger dans son assiette.

— Et Reven il a finit de cuver?

Lou secoua la tête avec un long soupir.

— Il répond à rien.

— Il s’est connecté hier. Je l’ai vu sur la plateforme de gaming qu’on partage de temps en temps.

Carmine, agacé repoussa son assiette.

— Si faut ressortir ses consoles pleines de poussières pour communiquer avec son barman, je me couche c’est trop pour moi. Y’en a pas un qui veut la jouer à l’ancienne? Frapper chez lui et le ramener par la peau du cul?

— En même temps, on est pas sensé être là, le Cerisier est fermé pour travaux jusqu’à la semaine prochaine c’est toi qui l’a dit.

Carmine serra les dents, balayant malgré lui des yeux la place vide de Reven.

— Ça l’a jamais empêché de venir manger à l’oeil.

Orion caressa le bras de Sienne pour attirer son attention. Il enchaîna quelques signes que Sienne approuva d’un signe de tête.

— Orion dit qu’il a un double des clés. On pourrait peut-être…

— Orion a une langue, que je sache qu’il s’en serve. Coupa sèchement Carmine.

Son attention était toute tournée vers son plongeur. La mâchoire d’Orion se contracta brièvement, puis il inspira, profond.

— Je peux passer le voir un peu plus tard. Après tout c’est de ma faute s’il est au fond du trou.

Carmine se pencha, bras croisés, et planta ses yeux dans ceux d’Orion, une lueur froide au fond des pupilles. Il articula chaque mot avec un effort visible, malgré ses mâchoires serrées, visage à moins d’un mètre d’Orion. Sa voix, basse, filtrait à peine la colère :

— Lis bien sur mes lèvres. Ce n’est pas ta faute. Ni la sienne. Ce qui arrive… ce n’est la faute de personne.

Orion hocha la tête mais la détourna presque aussitôt.

— Faut arrêter avec ces conneries de culpabilité. Si l’autre andouille veut se noyer dans du gin au lieu de venir, ça lui appartient. Mais mardi prochain, il a intérêt à être d’attaque. On lui fera une petite bouée en rondelles de citron si nécessaire, mais on le laissera pas couler.

Orion nota le « on ». Il ramena la fourchette à sa bouche même le riz avait du mal à passer.

Lou observa la tablée terne, elle croisa les mains sous son menton.

Sienne qui triturait un petit sachet de sauce, Carmine qui broyait les aliments sous ses dents comme si c’était la nuque de l’ennemi et Orion quelque part à la dérive dans ses pensées.

— Dîtes, les gars, je vous ai déjà parlé de ma mère ? Demanda-t-elle soudain, sortant sa question d’un chapeau auquel personne ne s’attendait.

Il y eut un instant de flottement, puis les têtes se relevèrent vers elle.

— Ma mère a quitté son village quand elle avait seize ans. Dans mon pays, vous savez, c’est encore mal vu de naître sans un petit bout de saucisse entre les cuisses. Alors on enlève aux femmes le droit de connaître le plaisir.

Orion ouvrit la bouche puis la referma. A voir la tête des autres, il avait parfaitement compris.

— Elle a foutu le camp dans le désert. Elle a suivi la voie des exilés. Fallait faire gaffe, fallait pas être trop regardant sur les conditions et la bouffe, mais elle y est arrivée. Et plutôt bien d’ailleurs.

Lou laissa s’installer le silence.

— Je veux pas jouer les emmerdeuses mais… On a tendance à se prendre beaucoup trop la tête pour des conneries, par chez nous.

Lou tendit la main qu’elle glissa sous la mâchoire d’Orion.

— Je vais m’occuper de Reven. File moi les clés et vous deux, rentrez.

Ses yeux glissèrent un instant vers Sienne qui se sentait presque mal à l’aise.

« Elle a raison. Laisse la gérer »

***

Orion sentit le froid mordant alors qu’il fermait la porte derrière lui. Les clés tintaient dans la poche de son manteau, comme un rappel constant de ce qu’il abandonnait à Lou, de ce qu’il aurait dû régler lui-même. Tout au long du trajet, son coude effleura celui de Sienne. Leurs silhouettes se faufilaient entre les rues, les murs, les escaliers mal lavés, la lumière orange au néon qui découpait l’escalier en bandes de lumière et d’ombre.

Lou pouvait bien dire que c’était rien, que c’était “la vie” et pas un concours de martyrs. Il avait beau entendre encore la voix de Carmine résonner dans sa poitrine, tranchante comme une lame de cuisine, répéter que personne n’avait de faute à expier. Si personne n’était coupable, pourquoi il se sentait aussi mal ?

Dans l’appartement, tout suintait la fatigue. Une odeur de linge mal séché, d’épices froides. Sienne ôta ses chaussures et fila droit vers la cuisine, laissant Orion dans l’entrée, lesté par la sensation d’être un imposteur au seuil de sa propre vie. Il retira ses prothèses auditives, les déposa sans ménagement dans la petite coupelle près de l’entrée. Le silence, coupé de tout, ne fit qu’amplifier le magma de ses pensées.

— Tu veux quelque chose ? Demanda Sienne depuis la cuisine.

N’obtenant pas de réponse il jeta un oeil vers le salon où Orion finissait de se laisser tomber dans le canapé.

Il s’avança de quelques pas, la main glissant sur l’épaule d’Orion.

« Tu bois ? » signa Sienne.

Orion hocha la tête, un peu trop vite. Il s’assit sur le fauteuil élimé, attrapa la bouteille que Sienne déposa sans attendre et versa une rasade généreuse. L’alcool s’imprima sur sa langue, un goût d’abandon mêlé à celui du citron trop vieux qui flottait dans le liquide. Sienne s’assit face à lui, le dos rond.

Ils burent quelques gorgées, sans rien dire. Orion sentait le regard de Sienne sur lui.

« Pourquoi tu as enlevé tes appareils? »

« J’ai mal à la tête. »

Sienne haussa un sourcil perplexe, vu la vitesse à laquelle il descendait son verre, ce n’était pas prêt de s’arranger.

« T’as pas l’air… d’aller bien »

Orion avala difficilement, puis haussa les épaules.

« Tu veux pas en parler ? »

Le silence immobile qui suivit fut lourd. Orion serra le verre si fort qu’il aurait pu le fendre. Il sentait la colère, tapie quelque part, remonter le long de sa gorge.

— Non.

Sienne leva une main, paume ouverte. Mais Orion, soudain, lâcha d’une voix mal maîtrisée :

— Je suis fatigué de tout voir s’effondrer alors que je pensais qu’enfin les choses allaient dans la bonne direction. Marre de voir Carmine me prendre de haut, marre que Reven se démonte parce que j’ai été trop stupide…

« Tu n’as pas été stupide! » coupa Sienne d’un signe péremptoire.

— Ouais, bien sûr. Super idée de me jeter sur un voyou de gang au lieu de fermer ma gueule et de rester à ma place. De toute façon toi, tu t’en fous. Tu détestes Reven.

Orion s’enfonça plus bas dans le fauteuil, le liquide brûlant charriant la lave sous sa peau.

« C’est faux! » protesta Sienne.

« Tu fais comme si tu t’en souciais, signa-t-il, les gestes coupants, saccadés, mais tu planes, t’es à côté, tu prends tes putains de médocs et c’est bon tu passes à autre chose »

Sienne chercha à contrer mais Orion continua à voix haute:

— Ça fait un semaine et toi tu fais comme si le problème n’existait pas!

Il avait haussé la voix, sans s’en rendre compte.

Il voulait arracher ce poids installé dans sa poitrine, mais tout restait coincé. Sienne se replia, mains posées sur ses genoux, le visage fermé, rien qui trahissait ce qu’il pensait. Orion le fixa, la mâchoire tendue.

— Tu veux que je dise quoi ? demanda Sienne, la voix plate.  Que j’ai eu peur ? Que je suis paumé ?

Orion ricana avala une gorgée, puis abattit son verre sur la table basse. Il sentit le choc lui remonter jusque dans l’omoplate.

— Et lui alors ? Tu imagines ce qu’il traverse? Tout ce qui s’est passé c’est la faute de son frère, c’était tout ce qu’il avait. Son propre frère putain…

Les mots lui échappaient à moitié, éclataient en dehors, roulaient avec la brutalité de la langue qu’il ne maîtrisait plus.

Sienne recula comme s’il avait reçu un coup de poing. Il ouvrit puis ferma la bouche.

Il regarda sa main, pliant l’index contre le pouce, les trois autres doigts relevé. Il porta le pouce à son front, exécutant le geste les yeux dans le vide.

« Frère »

Orion sentit son sang taper contre ses tympans, il se resservit un verre, prêt à en découdre.

Mais Sienne resserra sa main contre sa poitrine.

Il y avait cette cassure dans le geste de Sienne, entre le signe et la main refermée. Orion, prêt à reprendre une gorgée, garda le verre en suspens.

Sienne s’était figé. Il était pâle, presque vert sous la lumière sale du salon, les traits de son visage tirés vers quelque chose de lointain.

La colère d’Orion n’était pas redescendue, elle restait là, vrombissante, mais la honte s’infiltrait déjà dans l’espace entre deux battements de cœur. La lumière du salon creusait les joues de Sienne, dessinait sur sa peau quelque chose d’indicible.

Orion sentit le malaise glisser du ventre à la gorge.
Sienne se leva si brusquement que son genou heurta la table. Il partit vers la salle de bain, la démarche cassée, sans un mot, les doigts tordus autour de la poignée. Orion le suivit du regard, incrédule. Il entendit la porte vibrer.

Il s’obligea à poser le verre, à respirer plus lentement.

Il passa une main sur son visage, remontant le fil de ses paroles de colère. Sienne n’y était pour rien. Il concéda que sa réaction était disproportionnée et poussa un soupir.

Puis il se leva, bancal, traversa le couloir, toqua. Il hésita, sachant qu’il n’entendrait pas la réponse, la main flottant devant la porte.

— J’entre. Avertit-il.

Il poussa.

Sienne était assis sur le couvercle des toilettes, le dos voûté, tête entre les mains. Il pleurait.

Il dégoulinait de larmes, le visage noyé, la chemise trempée de de sueur froide. Orion eut un mouvement de recul. Il s’était attendu à de la colère, à des reproches, à un torrent de signes et de cris, mais pas à ça. Pas cette détresse qui vous arrachait tout, même la dignité.
Orion s’approcha, lent, écorché d’un doute nouveau, titubant plus qu’il ne marchait.

Sienne se redressa soudain, les épaules secouées d’un spasme muet, d’un cri animal qu’Orion entendit avec ses tripes.
Il s’accroupit face à Sienne, pas sûr de ce qu’il essayait d’atteindre ni de pourquoi il se mettait dans un tel état. Sienne respirait trop vite, poitrine en saccades nettes, le souffle aigu et sifflant. Il crut d’abord à une crise d’asthme, ou une attaque de panique générée par leur dispute.

Sienne ressemblait à un animal acculé, ses mains enserraient sa nuque, ses lèvres entrouvertes tremblaient de douleur.

Orion avança une main, hésita, puis posa ses doigts sur son avant bras mais Sienne le repoussa d’un geste brusque.

Il secouait la tête, refusant le contact, la mâchoire crispée.
Orion aurait voulu parler, mais les mots lui manquaient devant une telle réaction. Il chercha les signes, les mots, tenta d’approcher la main à nouveau pour essuyer les larmes de Sienne.

Sienne le repoussa d’un coup de pied, le regard vrillé d’une peur ou d’une rage qu’Orion ne lui connaissait pas. Orion bascula, perdit l’équilibre, heurta du coude la tablette branlante où s’empilaient gels douche, rouleaux vides et rasoirs émoussés.

Sienne se releva d’un bond, chercha de l’air, une issue, les bras contre la poitrine.

Orion resta figé. Effondré contre la tablette, entre Sienne et la porte. Il n’avait jamais vu Sienne pleurer comme ça.

Et lorsqu’il le vit tenter de prendre la fuite, Orion se releva pour l’intercepter.

Sienne parla, hurlant peut être, gesticulant en expliquant des choses qu’Orion ne comprenait pas. Il n’y avait peut-être rien à comprendre, juste la détresse pure, la mécanique interne qui lâchait sans prévenir.

— Arrête, murmura-t-il, la voix minuscule.

Mais Sienne continua, proche de l’hystérie, tentant de forcer le passage les gestes désordonnés.

Orion ne réfléchit pas.

Il attrapa Sienne par les poignets, le força à lui faire face et voyant qu’il se débattait toujours, le plaqua contre le mur, dos à la faïence.

Il sentit Sienne se tordre pour se dégager, mais il le maintint en place, le serra plus fort, sans brutalité, assez ferme pour que ça tienne. Les yeux de Sienne hurlaient, et Orion sentit leur cri dans ses propres tempes.
— Je ne comprends rien de ce que tu dis, Sienne! Calmes toi!

Orion sentit le souffle court, l’instinct animal qui réclamait d’arrêter cette fuite. Il se leva, la table vibrante sous la paume, et rejoignit Sienne en deux enjambées. Il le saisit par le poignet, pas violemment, mais avec assez de force pour que Sienne ne puisse pas l’ignorer.

Sienne détourna le visage, se débattit encore, refusant tout contact visuel. Orion sentit sous ses doigts la crispation du bras, les tendons bandés comme des câbles électriques.

Orion lâcha un poignet, pas l’autre, effleura l’épaule et glissa sa paume contre la nuque de Sienne.

L’autre main lâcha le second poignet, glissa maladroitement dans son dos, et d’un coup ils se retrouvèrent coincés dans cette étreinte malhabile, pressés sur la céramique glacée.

— Calme toi, Sienne.

Sienne tenta d’abord de se recroqueviller, puis abandonna, ses jambes se repliant sous lui, il s’accrocha au t-shirt d’Orion, doigts crispés.

— J’suis là. Respire.

Orion sentit les respirations courtes de Sienne lui heurter le cou, et l’eau salée des larmes s’imprimer dans le tissus. Il resserra un peu la prise, accompagna le lent effondrement de son corps qui se relâchait d’un coup.

— Je veux comprendre, souffla Orion.  Je veux juste comprendre
Il n’osa pas le relâcher. Même lorsqu’il l’adossa contre la baignoire, même lorsqu’il attrapa une serviette chaude en s’étirant sur le côté. Même lorsqu’il eut séché les joues baignées de larmes et de fureur.

Quand Sienne leva enfin le visage, Orion vit qu’il avait perdu tous ses repères. Les yeux rouges, une petite coupure sous la paupière, les lèvres grisées, fendillées.

Il semblait minuscule, les jambes repliées contre son torse les doigts ancrés au sol.

— Parles moi. Supplia Orion en caressant ses cheveux. Je sais que j’ai merdé… Si tu veux que je parte…

Sienne secoua la tête, un tout petit geste, puis laissa retomber son menton sur les genoux.

Il ouvrit la bouche, la referma. Chercha ses mots. Il les signa, finalement, d’un geste si fébrile qu’Orion eut du mal à suivre :

« Mon frère me manque  »

Orion se figea. Une onde glacée lui enserra les tripes.

« Ton frère? » répéta-t-il, incertain.

Sienne hocha, les paupières lourdes, puis signa, lentement :

« Il est parti. »

Sa main trembla, alors il répéta, cette fois la voix en renfort, aussi rauque qu’un dernier souffle :

— Il est parti. Il y a quatre ans.

Orion sentit quelque chose basculer dans la pièce.
Sienne s’essuya le nez d’un revers de manche, et reprit, la gorge grésillante :

— Kaïo était… toute ma vie. La moitié de mon âme.

Orion ne quittait pas ses lèvres, s’accrocha à la confession.

Sienne marqua une pause, les poumons en vrac, puis signa, la main droite fendant l’air, deux doigts dressés côte à côte, mais il tremblait trop pour la suite :

— On était jumeaux.

Sienne passa les deux mains sur son visage, puis releva la tête vers Orion, conscient qu’il ne comprendrait pas s’il se cachait.

— Si je suis en colère c’est parce qu’eux ont encore la chance de pouvoir être ensemble. Reven… Son frère. Moi, je peux plus. Alors que je le vois tous les jours dans le miroir.

Il renifla, se mordit la lèvre, puis reprit:

— Même si c’était difficile de nous confondre. Lui, il était fort, il avait une santé de fer. Il… brillait… Dans tout ce qu’il entreprenait.

La voix s’étrangla entre deux respirations déchirées.

— Moi, marmonna Sienne, j’étais… fragile. Toujours malade. Doué en rien. Et Kaïo prenait tout le temps soin de moi. Il disait que c’était la moindre des choses, puisqu’il avait aspiré toute la bonne fortune dans le ventre de maman…

Sienne pinça les lèvres, se frotta le sourcil du pouce puis laissa la main retomber mollement contre son genou.

— Je sais qu’il le pensait pas, qu’il disait ça pour plaisanter, mais au fond j’avais finit par y croire.

Les mots montaient en Sienne comme une fièvre.

— Il me protégeait de tout. On était… Toujours ensemble. Cette nuit là aussi. On s’était tassé sur la banquette arrière. On revenait d’une fête d’étudiants. Notre conducteur s’est endormi et… Kaïo a été projeté par le pare-brise. Il n’a pas survécu.

Le carrelage était froid, même à travers les vêtements. Sienne se tassa, sentit ses épaules se replier toutes seules.

Comme si la scène s’enroulait autour de lui, l’enfonçait dans un souvenir qu’il n’avait jamais vécu. Il n’y avait que le craquement du verre, la lumière des gyrophares.

Tout cela, il ne l’avait jamais réellement vu. Il avait dormi tout du long, sa tête contre l’épaule chaude de Kaïo, bercé par la fatigue et le ronflement du moteur. Et puis d’un coup, plus rien.

On lui avait dit que tout s’était joué en une poignée de secondes. Qu’il n’avait pas souffert. Que Kaïo avait traversé le pare-brise avalé par le silence et le sang. Mais qu’est-ce qu’ils en savaient, eux ?

— Je me suis réveillé tout seul à l’hôpital. J’ai jamais pu lui dire au revoir.

La suite resta coincée quelque part dans la gorge, impossible à articuler. Un glissement chaud courut le long de sa joue, et il ne fit rien pour l’en empêcher.

— Est-ce qu’il a eu mal ? Est-ce qu’il a eu peur ? Est-ce qu’il m’en a voulu de pas être là pour lui tenir la main?
Sienne fixa le carrelage. Il inspira, mais l’air refusait d’entrer correctement.

Orion ne bougea pas. Il était assis, là, la main devant la bouche, les yeux rivés sur Sienne, comme si le moindre mot pouvait briser l’équilibre précaire de la salle de bain.

— Ça aurait dû être moi.

Une larme coula sur sa joue sans bruit, et il l’essuya du revers de la main avec une violence inattendue.
Orion fut aspiré par le vide, et il attira Sienne contre lui maladroitement. Sienne fermement ancré à lui, il se souvint des rumeurs incomplètes. Les mises en gardes de Carmine lui semblaient soudain plus clair et il devinait maintenant sans problèmes la chute sans fin consécutive à l’accident. Orion avait imaginé toutes sortes de douleurs, mais pas ce gouffre-là.

Il ne voulait pas juste consoler, il ne pourrait rien réparer. Il voulait juste qu’il tienne, qu’il survive, car il n’aurait jamais d’autre Sienne. Il avait honte d’avoir hurlé, de n’avoir pensé qu’à sa propre douleur.

— Je suis désolé, souffla-t-il. Pour tout. Pour ce que j’ai dit. Pour m’être fâché contre toi. Et pour toutes les conneries que je m’apprête à te dire, parce que je sais pas comment on fait dans ce genre de situation…
Il caressa la nuque de Sienne, ses cheveux collés par la sueur et le sel, approcha ses lèvres de son oreille.

— J’aimerais remercier ton frère de t’avoir protégé, souffla-t-il, sans savoir s’il s’adressait à Sienne ou à un fantôme. Parce que sans lui, on ne se serait jamais connu.

Sienne se ramassa contre lui, cherchant une chaleur qui ne pouvait pas être celle qu’il avait perdue, mais qui valait au moins de ne pas s’effondrer seul.

— C’est égoïste, je sais. Mais j’ai besoin de te le dire maintenant.

Orion inspira par le nez, profondément, prenant son courage à deux mains.

— Je t’aime.

Orion sentit le relâchement des épaules, la tension qui se dissolvait peu à peu dans l’étreinte, la lassitude immense de celui qui a cessé de fuir. Il voulait promettre que rien n’arriverait, que plus rien n’arriverait, mais il savait que c’était faux.

Il resserra encore un peu, le menton posé sur la tête de Sienne, le souffle lent, haché.

La main de Sienne chercha à tâtons, glissa contre la paume ouverte d’Orion puis s’appuya aveuglément, pouce, index et auriculaire pointés vers le ciel.

« Je t’aime »

Un mélange de soulagement et de ridicule secoua Orion. Il eut un hoquet idiot, le genre de spasme qui déraillait dans la gorge quand on s’empêchait de pleurer. Il eut peur que Sienne l’entende, alors il posa sa bouche sur le sommet de son crâne. Sienne ne broncha pas, mais les doigts sur sa paume resserrèrent la prise.

Ils restèrent accrochés l’un à l’autre longtemps, sans bouger.

Pas tout à fait prêt à affronter le monde. Mais plus tout à fait brisés.

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