Chapitre 10 - Arrosé

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Le service du soir démarra dans un ballet presque trop fluide. Le Cerisier bleu était bien plein, mais à une cadence qui permettait de suivre, sans stress inutile.

Sienne, arc-bouté sur le piano de cuisson, faisait claquer les poêles, rectifiait les assaisonnements d’un geste précis. Orion gravitait entre la plonge et la salle, anticipant chaque besoin avant même qu’il soit formulé.

— Passe-moi la spatule, fit Sienne sans lever les yeux de sa réduction.

Orion la lui tendit, leurs doigts s’effleurèrent une fraction de seconde. Sienne releva la tête. Leurs regards se croisèrent, et ils ne purent s’empêcher de s’échanger un sourire discret, presque complice. Une évidence tranquille qu’ils étaient accordés, qu’ils se comprenaient sans un mot.

Orion retourna à sa plonge, un rictus accroché aux lèvres.

De l’autre côté du passe, Lou coinça un ticket entre ses doigts et se pencha vers Reven qui observait la cuisine en finissant de polir un verre.

Sienne venait de poser une assiette sur le passe.

Reven plissa les yeux, puis se tourna vers Lou, l’air de celui qui vient de résoudre une énigme évidente.

— Tu crois qu’ils ont baisé ? lâcha-t-il d’une voix un peu laconique.

Lou lui donna un coup de coude.

— Franchement ? Plus rien ne m’étonne dans cette baraque.

Lou attrapa l’assiette et fila en salle. Reven resta là un instant, les yeux sur la cuisine. Il observa Orion qui sortait un panier de vaisselle puis marmonna pour lui-même :

— T’as pas fini de galérer mon vieux.

Mais il souriait quand même.

Carmine lui aussi remarqué leur petit manège. Les deux gamins qui s’apprivoisaient des yeux et semblaient flotter à quelques centimètres du sol. Il nota les regards, les gestes, l’hésitation de deux chatons pas encore sûrs d’être autorisés à se pelotonner l’un contre l’autre. Ça le fit sourire, d’abord, puis ça le piqua un peu, comme une inquiétude de père qui se rappelle que les histoires d’amour finissent rarement propres.

Après la fermeture, l’équipe s’installa autour de la table du fond, comme d’habitude, dans la pénombre fatiguée du restaurant où flottait encore un reste d’odeur de sucre caramélisé et de friture froide. Carmine déboucha une bouteille de rouge, remplit les verres à la volée, sans demander si ça convenait. Orion aimait ce moment-là, quand tout le monde relâchait la pression, s’effritait en blagues et en ragots, le masque du service encore un peu collé au visage. Lou piqua dans le ramequin de cacahuètes avec la dextérité d’une pie, lançait les potins du jour à la cantonade. Reven, torse affaissé contre la table, riait de bon cœur à chaque punchline, mais Orion remarqua qu’il consultait encore régulièrement l’écran de son téléphone en quête d’un message qui n’arrivait pas. Carmine, pour une fois, ne disait pas grand-chose. Il glissait des regards vers Sienne ou Orion, parfois les deux d’un coup, puis replongeait dans son verre.

Sienne s’était calé à l’extrémité de la table, le dos droit. Il avait cette façon de décrocher dans les moments légers, les yeux dans le vague, sans doute à penser à sa recette de demain. Orion percevait ses gestes, le tapotement nerveux des doigts, la façon de lisser la page de son carnet même fermé, la compulsion à ranger les miettes autour de son verre. Il aurait voulu poser la main sur ses doigts pour les faire taire, mais il se contenta de sourire chaque fois que Sienne croisait son regard.

À un moment, Carmine se leva et fit claquer la porte battante du bar. Il revint avec une bouteille de whisky. Sa façon à lui de leur assurer qu’ils avaient fait du bon boulot. Il posa une main sur l’épaule d’Orion pour attirer son attention et articula.

— Viens avec moi, on va fumer une clope.

Les autres semblaient trop préoccupés par la dernière conquête de Madame Persil, une cliente régulière qui jurait ses grands Dieux qu’elle était allergique et qui avait la drôle de manie de se présenter chaque fois avec un nouvel homme à son bras pour remarquer leur absence.

Il hésita, prit son verre, et suivit Carmine sur la terrasse. La nuit dehors était sertie d’un halo orangé des lumières de la ville, avec juste ce qu’il fallait d’humidité pour que la rue brille sous les lampadaires. Carmine alluma une cigarette d’une main, laissa la fumée monter en spirale autour de son visage. Il se contenta de fixer la rue vide devant eux quelques instants. Puis, sentant que l’attention de son employé était suffisante, il décida de se lancer.

Carmine tira une longue taffe, expira par les narines et se tourna bien en face pour être sur qu’Orion l’entende vraiment.

— Tu sais comment est né le Cerisier bleu ?

Orion haussa les épaules.

Il savait ce que Sienne lui avait raconté : que Carmine l’avait trouvé par hasard, qu’ils avaient cuisiné ensemble pour tromper l’ennui, qu’ils avaient monté le projet à deux, guérissant à force de recettes et de plans griffonnés sur des serviettes. Mais il sentait, dans la manière dont Carmine l’observait à la dérobée, que le tableau était incomplet. Carmine tapota sa cendre. Il but une gorgée de whisky, reposa le verre avec soin.

— Sienne t’a raconté sa version. Mais elle est pas tout à fait complète.

Orion, debout à côté de lui, sentit une curiosité inquiète lui ronger la nuque.

— Il m’a dit que vous vous étiez rencontrés à l’hôpital. Que t’avais cuisiné pour lui.

Il hésita, le regard qui se perdait quelque part dans le halo des lampadaires.

— Dans un hôpital, oui. Un hôpital psychiatrique.

Orion encaissa, déglutit péniblement.

— Quand on s’est rencontré, Sienne était en train de se laisser mourir. Il avait un tuyau dans le nez qui descendait jusque dans son ventre. On le nourrissait de force avec des merdes industrielles servies sur plateau d’hôpital. Pas étonnant qu’ils n’arrivaient pas à le remplumer.

Le souvenir semblait remonter comme une bulle d’acide.

— Moi je l’aimais bien, ce petit. Même si je pariais pas grand chose sur ses chances de survie. Il m’a empêché de faire de la merde plus souvent qu’on ne le pense.

Orion sentit une drôle de tension se serrer dans ses trapèzes, une sorte d’inconfort vaguement coupable. Il attendait la suite, mais Carmine laissait macérer le silence.

— Attends… Carmine… Pourquoi t’étais hospitalisé ?

Le chef eut un rictus, puis gloussa, la voix fendue d’ironie.

— PTSD. Syndrome du bon soldat.

Il vida son verre, le reposa.

— Je me croyais en état de guerre permanent. Je vivais sur un champ de bataille, je discernais plus le réel de ce que ma tête allait inventer. Toujours prêt à arracher la gorge du premier qui s’approcherait trop près. Y’avait des journées où je savais même plus comment je m’appelais.

Il tira une autre taffe, expira lentement.

— Sienne… Lui c’était pas la haine, le problème, c’était le vide. Il en avait tellement rien à foutre de mourir qu’il s’est interposé entre moi et un autre connard qui m’avait provoqué. Quand je l’ai vu avec sa perche à roulette, sa perfusion au bout, et ses guibolles toutes sèches qui dépassaient de sous sa blouse ça m’a fait un électrochoc. Je me suis rappelé d’où j’étais. De pourquoi j’étais là.

Carmine fit rouler son mégot au bout des doigts puis l’écrasa franchement dans un cendrier non loin de là.

— Je l’aurais tué s’il s’était pas interposé. Et je serais en taule ou pire, pas dans cette cuisine.

Le chef pinça la bouche, puis laissa tomber, comme s’il venait de lâcher un poids trop lourd.

— Le Cerisier bleu, c’est pas juste un resto.

Il fixa Orion d’un air soudain très sérieux.

— Il est solide dans une cuisine, Sienne. Mais il a pas la carapace pour encaisser des hauts et des bas. C’est pas un reproche, c’est comme ça.

Orion sentait la chaleur monter dans ses oreilles.

— J’ai pas l’intention de lui faire de mal, si c’est ce que tu…

— Je sais, Orion. Coupa-t-il. J’ai bien vu qu’il y a rien de malsain dans ta tête. Je veux juste que tu prennes conscience que ce ne sera pas une chemin tranquille. Sienne… Il peut voler en éclats à tout moment et être gentil, ça suffit pas toujours.

Orion hocha la tête – il aurait voulu dire quelque chose, une formule simple ou un serment, mais il ne lui vint rien, alors il se contenta de laisser le silence durer.

Il pensa à Sienne, et il comprit que Carmine avait raison, mais il n’avait aucune idée de comment rendre le monde moins effrayant.

Après tout, lui non plus n’était pas un modèle de stabilité…

Carmine finit par lui tapoter l’épaule, un geste bref, presque paternel, puis il lui ouvrit la porte et l’invita à repasser à l’intérieur. Orion sentit le choc en rentrant dans la lumière du restaurant. Lou riait si fort qu’elle penchait la tête en arrière. Reven, bras croisés, mimait une scène improbable de beuverie aristocratique avec trois verres à la fois. Sienne, toujours à l’écart, couvait la scène du regard, la bouche à peine entrouverte.

Il tourna les yeux en le voyant entrer.

Orion sentit une chaleur remonter sous la chemise, un bonheur idiot, envahissant.

Ils se sourirent bêtement, comme s’ils étaient seuls au milieu de la tempête.

Il aurait voulu lui promettre quelque chose. Lui dire  qu’il avait peur lui aussi mais qu’il ne lâcherait pas.

Mais la main de Sienne qui l’effleura sous la table suffisait amplement. Il n’avaient rien besoin de plus, après tout.

***

Sienne rata sa marche sur le trottoir, manqua de s’étaler et gloussa comme un idiot. Orion l’attrapa par la manche, le remit droit sans grand effort, le corps encore chaud du vin et de voir le jeune Cuisto se laisser aller. Sienne riait pour rien, il s’enroula autour de son bras et regarda son immeuble, le menton levé vers le cinquième étage.

— Tu veux venir boire un verre?

Orion aurait bien marché encore un peu, mais déjà Sienne fouillait dans ses poches à la recherche de ses clés.

— T’est sur que c’est bien raisonnable? Tu m’as déjà l’air bien servi.

— C’est vrai que j’aurais peut être pas du prendre un troisième whisky mais… ça va, je suis pas un gosse non plus.

Orion le trouvait beau dans la pénombre, avec ses mèches pâles hérissées par la pluie fine, la bouche entaillée d’un sourire un peu trop grand pour son visage. Il tendit la main, effleura sa joue du revers des doigts.

— Non, t’es pas un gosse, ça c’est sûr. souffla-t-il en caressant lentement.

C’était censé être une plaisanterie, mais Sienne ne broncha pas, il resta là, planté, le regard planté dans le sien, sans rien dire.

Le cœur d’Orion cogna plus fort, il sentit la chaleur lui monter aux oreilles. Il soupira pour masquer l’affolement idiot qui menaçait de lui faire perdre contenance.

— D’accord. Pour un verre. Mais c’est juste pour être certain que tu retrouves ta piaule.

— Je suis pas si bourré, tu sais.

— Tu veux que je te pousse pour voir ?

Sienne faillit rire, mais ravala le bruit au fond de la gorge, secoua la tête comme un chien mouillé.

— Même pas en rêve. Et puis c’est un peu de ta faute, d’habitude je me débine avant que Lou et Reven s’enflamment, mais fallait bien que je t’attende pour rentrer.

Sienne ouvrit la porte de l’immeuble.

Il galérait déjà avec la serrure, la clé ratant le trou à la première tentative. Orion, patient, s’appuya contre le chambranle et attendit qu’il reprenne le contrôle de ses doigts.

Arrivé à son appartement il laissa Orion entrer en premier.

Orion fut frappé par l’ordre méticuleux du lieu : les surfaces nettes, chaque objet à sa place, aucun vêtement trainant, pas même une vaisselle sale en vue. Il s’attendait à un taudis de célibataire, mais l’endroit avait la beauté d’une vitrine de brocante scandinave : tapis neutres, étagères en bois clair, quelques affiches encadrées au mur. Sur la table, une boîte cabossée servait de cendrier, pleine à ras-bord. Orion balaya la pièce du regard, amusé par le contraste avec sa propre grotte à pizza et chaussettes sales. Il remarqua l’absence de plantes, de photos, même pas un bibelot.

Sienne s’évertua à garder la mise en scène détendue, mais Orion sentait la fébrilité dans ses gestes, le tremblement centré dans ses épaules.

— Tu veux boire quoi ? demanda Sienne en filant vers la cuisine, déjà en train de fouiller dans le frigo.

— J’te laisse choisir. Tant que c’est pas de l’absinthe. répondit Orion en lorgnant la collection de boissons sur l’étagère.

Sienne ouvrit le frigo, sortit une bouteille de vin et ramassa deux verres dépareilles.

Orion remarqua que les rideaux étaient tirés même ce soir, que la lumière venait à peine du lampadaire de la rue, projetant des motifs flous sur la table. Sienne versa le vin sans trembler, se posa en bout de table, face à Orion, le verre entre les mains.

Orion fit tourner le vin dans le verre, observa Sienne à la dérobée. Il voulait toucher sa main, la caler contre la sienne, mais le moment était trop fragile.

— Alors, qu’est-ce qui t’a retenu tout ce temps dehors avec Carmine ? lança Sienne après une pause.

Orion sentit le piège se refermer, mais il n’avait le coeur à lui mentir.

— On a parlé de toi, répondit Orion, la voix plus basse que d’habitude.

Il joua avec la buée sur son verre, traça un cercle du bout du doigt, puis releva les yeux. Sienne attendait, le menton calé dans la paume, la fatigue et l’alcool lui limant la pudeur.

— De moi ?

Il pinça une moue, croisa les bras sans lâcher son verre. C’était la gêne qui pointait, ou alors juste de l’agacement. Orion n’arrivait pas à trancher.

— Je crois… que tout le monde a capté qu’il se passait un truc entre nous.

Il aurait pu regretter de l’avoir dit, mais Sienne se contenta de rire, un éclat sec, presque un aboiement étouffé. Ce n’était pas de la colère, mais une sorte d’ironie. Il but une gorgée, faillit renverser le vin sur la table en le reposant.

— Perso je m’en fiche, dit-il. Ils peuvent penser ce qu’ils veulent. Tant que toi… ça te va.

Orion sentit la chaleur de la phrase se fondre quelque part sous ses côtes.

Il posa le verre sur la table, glissa sa main sur la moitié de la distance.

— Evidemment que ça me va, affirma-t-il, plus fort qu’il n’avait prévu.

Sienne se leva d’un bond, se cogna au rebord de la table, faillit renverser son verre, puis traversa la distance qui les séparait avec maladresse. Il planta ses deux mains sur la table, se pencha à hauteur d’Orion.

— Tu es sûr ?

Orion hésita une seconde, puis l’embrassa.

D’abord doucement, comme s’il s’attendait à une morsure, puis, sentant la main de Sienne glisser sur sa nuque, il se laissa emporter, happé d’un coup.

L’alcool n’aidait pas à la précision, mais Sienne s’en fichait. Le contact, chaud et moelleux, fit dérailler le peu de self-control qui lui restait. Orion sentit sa main trembler sur la nuque de Sienne, hésita à fermer les yeux, puis céda à la tentation de goûter la bouche qui s’offrait à lui, goût de vin, de sucre et d’eau de pluie restée sur ses lèvres. Sienne s’assit en travers des genoux d’Orion, s’y cala sans demander la permission, les bras noués autour de son cou, comme si la peur de l’instant était moins forte que celle de retomber dans la solitude du lendemain.

Orion sentit le souffle de Sienne s’accélérer, le torse qui se plaquait contre lui, la chaleur qui montait d’un cran. Il aurait pu tout lâcher, là, le coucher sur la table, mais une alarme sonna dans sa poitrine : le corps de Sienne était léger, trop léger, et son odeur avait quelque chose de pâteux, comme si la fête pouvait basculer d’un moment à l’autre en lendemain difficile. Il ralentit, posa ses mains sur le dos de Sienne, sentit chaque vertèbre sous la chemise. Il stoppa doucement ce baiser, garda le front contre le sien, inspira lentement.

— Maintenant qu’on s’est trouvé, on a tout notre temps, dit-il à voix basse.

Sienne ne répondit rien. Il resta là, les yeux à deux centimètres des siens, la respiration saccadée, le sourire large et fragile à la fois. Il voulut se reculer mais Orion le retenait, juste assez pour qu’il n’ait pas à bouger tout de suite. Ils restèrent comme ça, suspendus, le temps que les battements redescendent un peu.

— Tu peux dormir ici ? demanda Sienne.
Orion sentit la question lui traverser le ventre comme une onde : ce n’était ni un caprice ni une invitation idiote. C’était quelque chose de vital, un besoin de ne pas se réveiller tout seul dans le noir.

— Si tu veux, ouais.
Sienne se leva d’un coup, fit mine d’aller chercher un plaid sur le canapé, puis s’arrêta dans le couloir, l’air soudain perdu. Orion le rejoignit, passa un bras autour de son ventre, pressa son dos contre le siens.

— Ça va aller. Okay?

Sienne chancela, les bras soudain mous, et il faillit s’écrouler sur la moquette. Orion le retint d’un geste souple. Il le guida doucement. Sienne trébucha sur le seuil mais garda l’équilibre, grâce à la solide prise d’Orion, qui riait sous cape.

La chambre était différente du reste de l’appartement : le lit défait était entouré de livres, de bouteilles d’eau entamées. Sur la table de chevet des boites de médicaments s’entassaient pêle-mêle. Un réveil digital affichait presque une heure du matin. Orion déposa Sienne sur le matelas, s’assura qu’il ne basculait pas, puis resta debout devant lui, les mains en suspension, ne sachant s’il devait l’aider à enlever ses affaires ou le laisser gérer sa dignité.

Sienne, le souffle court, tendit la main vers Orion, sans viser, effleura la hanche, remonta à la taille, s’agrippa machinalement au pull comme à une bouée.

La pièce tournait autour de lui. Orion s’assit sur le bord du matelas, lui caressa doucement la jambe à travers le jean.
— Est-ce que tu vas vomir ou tu prends la peine de te changer d’abord ? demanda-t-il, à demi sérieux.
— Au lieu de te foutre de ma gueule, aides moi.

Orion sourit puis s’exécuta. Il tira sur le pull, déboutonna son pantalon et le laissa se vautrer sur le côté pour se déshabiller seul.

— On dirait un poulpe à marée basse.

Sienne tenta un sourire, mais la réalité de l’instant se coinçait dans sa gorge ; il avait le cœur au bord de l’explosion, persuadé que tout allait s’évaporer, qu’Orion allait se lever, s’excuser, partir en claquant la porte, et que demain il se réveillerait seul, la honte poisseuse accrochée à la peau.
Orion s’approcha puis se pencha doucement vers lui. Il posa la main sur sa joue, laissa le pouce longer la pommette sans insister. Le calme de ce geste presque irréel le sidéra. Sienne sentit la chaleur monter dans le ventre, un nœud primal, la peur de ne pas être à la hauteur, de le décevoir, de le voir se lasser et filer. Il aurait voulu pleurer, mais c’était absurde. Au lieu de ça il se força à sourire, à garder le masque, parce que c’était plus facile.
— T’as pas peur de regretter ?
La question lui avait échappé, un murmure, pas même ironique. Orion remonta la couverture, entoura les épaules, puis glissa un bras sous sa propre tête.

— Tu sais l’avantage de dormir avec un sourd c’est que même si tu ronfles, j’entendrais rien.

Il écarta une mèche du front de Sienne.

— Par contre, je pourrais ne pas t’entendre si tu as besoin de moi. Tu devras me le faire comprendre d’une autre façon.

Sienne acquiesça, se pinça les lèvres.

— Ça veut dire que tu restes?

— Je bouge pas.

Sienne le regarda, hésita, puis glissa ses doigts contre la paume d’Orion, les noua solidement. Il laissa échapper un souffle qui n’était pas vraiment un soupir, mais une sorte de soulagement trop loquace.

Orion éteignit la lumière, enleva ses appareils puis s’allongea près de lui, collé contre son corps.

Orion lui caressa la joue, la nuque, et l’épaule, gestes amples, paresseux. Sienne sentit la chaleur l’engloutir, la lassitude monter. Il tenta de garder les yeux ouverts, mais la main qui lui massait l’arrière du crâne le faisait fondre, désamorçait toutes les alarmes. Les doigts d’Orion traçaient de petits cercles dans sa nuque, dénouaient avec patience les fils tendus de ses nerfs.

Sienne se recroquevilla sous la couette, pas pour échapper, mais pour mieux épouser la forme d’Orion, le dos pressé contre la poitrine large, la respiration calée sur la sienne.
Il voulait aussi rester éveillé, profiter de la tendresse, mais déjà il n’arrivait plus à suivre la cadence. Il voulait vérifier que c’était réel, que ce n’était pas un rêve, ou une hallucination du genre qu’on pouvait attraper en s’endormant la tête vide et l’estomac noué. Il resserra les doigts, une dernière impulsion. Orion ne bougea pas, mais il sentit la pression lui revenir, solide.

Sienne relâcha la pression. Il sombra, d’un bloc, sans lutte.

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