Chapitre 1
Il savait reconnaître un baiser.
Il en connaissait la définition exacte, les variantes, les conséquences. Il aurait pu en réciter des dizaines, tirées de romans, de poèmes, d’essais qu’il avait relus jusqu’à en user les pages. Il savait que certains étaient volés, d’autres donnés, certains encore redoutés. Il savait qu’ils pouvaient marquer un début… ou une fin.
Il savait même, d’après plusieurs sources concordantes, qu’ils pouvaient couper le souffle.
Mais il n’en avait jamais reçu.
Il n’avait jamais touché quelqu’un non plus.
Le monde, pour lui, s’arrêtait aux murs de pierre qui l’entouraient.
Il leva les yeux vers la fenêtre étroite qui laissait passer une lumière pâle, presque timide. Le ciel était gris aujourd’hui. Ou peut-être était-il toujours gris, et il n’avait simplement jamais eu de point de comparaison.
Il posa son livre avec précaution, comme s’il s’agissait d’un objet vivant — ce qu’ils étaient, d’une certaine manière. Ses livres étaient tout ce qui restait d’un monde qu’il n’avait jamais connu.
Il en avait classé chaque étagère.
Par thème.
Par époque.
Par degré de crédibilité.
Les récits d’amour occupaient une section entière. Il les avait longtemps considérés comme fiables, jusqu’à ce qu’il commence à noter des incohérences.
Il se leva, fit quelques pas dans la pièce, comptant inconsciemment.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Il s’arrêta au même endroit que la veille. Et l’avant-veille. Et tous les jours d’avant.
Il n’y avait rien de nouveau à découvrir ici.
Il savait déjà combien de pas séparaient son lit de la fenêtre. Combien de fissures parcouraient le mur nord. Combien de secondes il lui fallait pour traverser la pièce en marchant lentement… puis en marchant vite.
Il avait tout mesuré.
Tout sauf le monde.
Un léger sourire étira ses lèvres, sans réelle joie.
« Aujourd’hui, » dit-il à voix haute, « je vais découvrir quelque chose de nouveau. »
Sa voix résonna doucement contre les murs, comme si elle hésitait à lui répondre.
Il attendit un instant.
Rien.
« Très bien. »
Il hocha la tête, comme s’il venait de conclure une discussion importante avec quelqu’un d’invisible, puis se dirigea vers la pile de livres près de son lit.
Il en choisit un au hasard — ce qui, en réalité, n’était jamais totalement au hasard. Ses doigts s’attardèrent une fraction de seconde de trop sur certaines reliures, évitèrent inconsciemment d’autres. Il finit par en tirer un, souffla légèrement dessus, et observa la poussière danser dans la lumière.
« Les habitudes sont un piège confortable, » murmura-t-il en l’ouvrant.
Il s’installa au sol, dos contre le mur, et commença à lire.
Quelques minutes passèrent. Peut-être plus.
Ici, le temps n’était pas une chose que l’on mesurait avec précision. Il s’étirait, se repliait sur lui-même, devenait parfois si dense qu’il semblait immobile.
Puis il s’arrêta.
Relut une phrase.
Fronça légèrement les sourcils.
« …“Il lui prit la main.” »
Il baissa les yeux vers ses propres mains.
Les observa comme s’il les découvrait pour la première fois.
Il les retourna lentement.
Les lignes, les articulations, la peau.
« Étrange. »
Il referma doucement le livre.
Il avait lu cette phrase des dizaines de fois. Peut-être des centaines. Mais aujourd’hui, quelque chose était différent.
Il ne savait pas quoi.
Il posa sa main sur le sol froid.
Puis la retira presque immédiatement.
« Non. Ce n’est pas la même chose. »
Il resta immobile un instant, le regard perdu dans le vide.
Il y avait des expériences qu’aucun livre ne pouvait traduire correctement. Il en était convaincu depuis longtemps. Mais c’était la première fois que cette idée lui semblait… frustrante.
Avant, elle était simplement logique.
Maintenant, elle le dérangeait.
Il inspira lentement.
Puis expira.
Puis recommença.
Il avait appris à contrôler sa respiration très jeune. C’était instinctif, presque nécessaire. Une sorte de discipline silencieuse, intégrée à son quotidien sans qu’il sache vraiment pourquoi.
« Peut-être que je manque de données, » conclut-il.
C’était toujours la réponse la plus rassurante.
Un manque d’information.
Jamais une impossibilité.
Il se releva, fit quelques pas, s’arrêta devant la fenêtre.
Le monde extérieur s’étendait au-delà, flou, inaccessible.
Il posa sa main contre la pierre froide qui encadrait l’ouverture.
« Il existe, » dit-il calmement. « Statistiquement, il doit exister. »
Un silence.
Puis, avec une pointe d’ironie :
« Ce serait extrêmement décevant dans le cas contraire. »
Il laissa échapper un léger souffle qui ressemblait presque à un rire.
Presque.
Ses yeux glissèrent vers l’horizon qu’il ne distinguait qu’à peine.
Parfois, il imaginait des choses.
Des rues.
Des voix.
Des visages.
Il avait construit des milliers de scénarios dans son esprit. Des rencontres, des conversations, des accidents même. Il avait simulé des émotions qu’il n’avait jamais ressenties.
Il savait comment réagir à une insulte.
Comment consoler quelqu’un.
Comment tomber amoureux.
En théorie.
« En théorie, » répéta-t-il doucement.
Le mot lui parut soudain creux.
Il s’éloigna de la fenêtre.
Quelque chose n’allait pas aujourd’hui.
Il ne savait pas quoi.
Mais l’équilibre fragile de ses habitudes semblait… décalé.
Il regarda autour de lui.
Tout était à sa place.
Les livres.
Le lit.
La table.
Rien n’avait changé.
Et pourtant...
Il se figea.
Un détail.
Minuscule.
Presque insignifiant.
Mais impossible à ignorer.
Il fit un pas en avant.
Puis un autre.
Son regard ne quittait plus un point précis de la pièce.
Un livre.
Pas à sa place.
Il resta immobile plusieurs secondes, comme si bouger risquait d’aggraver la situation.
« Ce n’est pas possible, » murmura-t-il.
Sa voix était calme.
Trop calme.
Il s’approcha lentement.
Chaque pas semblait pesé, calculé, presque hésitant.
Il s’accroupit devant l’étagère.
Le livre était là.
Décalé.
À peine.
Mais suffisamment pour briser l’ordre parfait qu’il avait construit.
Ses doigts tremblèrent légèrement lorsqu’il le toucha.
Il le retira.
L’observa.
Rien d’anormal.
Puis il regarda l’espace vide laissé derrière.
Ses yeux s’écarquillèrent très légèrement.
« …Non. »
Il n’y avait pas assez de poussière.
Pas assez pour quelqu’un qui n’y avait pas touché depuis des jours. Peut-être des semaines.
Son cœur accéléra.
C’était nouveau.
Désagréable.
Intéressant.
« Hypothèse une, » dit-il, reprenant un ton presque académique, « erreur de mémoire. »
Il replaça le livre exactement à sa position initiale.
Recule.
Observe.
Non.
Ça ne correspondait pas.
« Hypothèse deux : modification externe. »
Silence.
Son regard se leva lentement vers la pièce.
Pour la première fois depuis très longtemps…
Elle lui sembla différente.
Plus grande.
Plus… incertaine.
Il resta là, immobile, à écouter.
Sa respiration.
Le silence.
Et quelque chose d’autre.
Quelque chose de presque imperceptible.
Un bruit.
Très léger.
Si discret qu’il aurait pu l’imaginer.
Il pencha légèrement la tête.
Attentif.
Le bruit revint.
À peine plus fort.
Un frottement.
Lointain.
Puis Il cessa.
Le silence retomba.
Mais cette fois, il n’était plus le même.
Il n’était plus rassurant.
Il était plein.
Plein de quelque chose qu’il ne comprenait pas encore.
Quelque chose qui n’était pas censé être là.
Il resta debout, sans bouger, le regard fixé vers l’entrée de la tour.
Son souffle ralentit.
Contrôlé.
Mais ses pensées, elles, s’emballaient.
« Il y a quelqu’un, » murmura-t-il.
Et pour la première fois de sa vie…
Ce n’était pas une théorie.
Il y a quelqu’un.
La phrase resta suspendue dans l’air, comme si elle cherchait à se vérifier elle-même.
Il ne bougea pas.
Pas immédiatement.
Son corps semblait hésiter entre deux fonctions essentielles : fuir… ou comprendre.
Il choisit la seconde.
Toujours.
« Très bien, » murmura-t-il, presque calmement. « Si quelqu’un est présent, alors plusieurs possibilités s’offrent à moi. »
Sa voix était basse, mesurée. Elle lui donnait l’illusion d’un contrôle qu’il ne possédait peut-être pas.
Il inspira lentement.
« Hypothèse une : illusion auditive. »
C’était la plus rassurante.
Il avait déjà expérimenté des variations de perception. Le silence prolongé, l’absence de stimuli, pouvaient produire des effets… imprévisibles.
Il resta immobile, concentré.
Écouta.
Rien.
« Hypothèse deux : phénomène naturel. »
Le vent.
La structure de la tour.
Une pierre qui se déplace.
Un animal, peut-être.
Il hocha légèrement la tête.
Oui. C’était cohérent. Probable, même.
« Hypothèse trois : présence humaine. »
Le mot humaine sembla plus lourd que les autres.
Il le répéta intérieurement, comme pour en tester la consistance.
Humaine.
Cela impliquait beaucoup de choses.
Une conscience.
Une intention.
Une imprévisibilité totale.
Son cœur accéléra légèrement.
Il posa une main contre sa poitrine.
« Réaction physiologique cohérente, » constata-t-il. « Augmentation du rythme cardiaque en réponse à une incertitude. Rien d’anormal. »
Rien de rassurant non plus.
Il fit un pas.
Puis s’arrêta.
« Si une présence humaine est avérée, » reprit-il, « alors il convient de déterminer ses motivations. »
Il marcha lentement dans la pièce, comme si le mouvement pouvait organiser ses pensées.
« Hypothèse A : intention hostile. »
Il s’immobilisa.
Cette possibilité… il ne l’aimait pas.
Il n’avait jamais été confronté à la violence. Il en connaissait les mécanismes, les conséquences, les descriptions détaillées. Mais il ne l’avait jamais vécue.
« Dans ce cas, » murmura-t-il, « la fuite serait recommandée. »
Il regarda autour de lui.
Puis vers la porte.
Puis vers la fenêtre.
Il n’y avait nulle part où fuir.
« Hypothèse rejetée pour absence de solution viable. »
Sa voix était toujours calme.
Mais ses doigts s’étaient légèrement crispés.
« Hypothèse B : intention neutre. »
Quelqu’un qui… passait ?
Non.
Personne ne passait ici.
Il le savait.
Il en était presque certain.
« Hypothèse C : intention… inconnue. »
Il fronça les sourcils.
C’était la plus problématique.
La plus réaliste aussi.
Il ouvrit la bouche pour continuer… puis s’interrompit.
Un bruit.
Plus clair cette fois.
Un frottement.
Suivi d’un léger choc.
Quelque chose venait de heurter… quelque chose.
En bas.
Très bas.
Il se tourna lentement vers l’escalier en colimaçon qui descendait dans l’ombre.
Son regard resta fixé dessus.
« Localisation approximative confirmée, » murmura-t-il.
Sa voix était plus basse maintenant.
Presque un souffle.
Il fit un pas vers l’escalier.
Puis un autre.
Chaque mouvement semblait pesé, comme s’il avançait dans une matière invisible.
« Si une présence est réelle, » continua-t-il, « alors elle possède une masse, un volume, une capacité de déplacement… »
Il s’arrêta à l’entrée de l’escalier.
L’obscurité y était plus dense.
Plus compacte.
Comme si elle refusait d’être traversée.
Il posa une main sur le mur.
La pierre était froide.
Stable.
Réelle.
« Les récits décrivent souvent ce type de situation comme… une rencontre. »
Le mot lui parut étrange.
Presque inadapté.
« Une interaction entre deux entités conscientes. »
Il pencha légèrement la tête.
Écouta.
Un autre bruit.
Plus proche.
Un pas, peut-être.
Ou quelque chose qui s’en rapprochait.
Son souffle se coupa brièvement.
Puis reprit.
Contrôlé.
« Si c’est une rencontre, » poursuivit-il, « alors il existe des règles implicites. Des comportements attendus. »
Il réfléchit.
Très vite.
Trop vite.
« Salutation. Évaluation. Communication. »
Il hocha légèrement la tête.
Oui.
C’était logique.
« Bonjour, » dit-il doucement, en direction de l’escalier.
Sa voix descendit dans l’obscurité.
Et ne revint pas.
Il attendit.
Rien.
« Peut-être que le volume sonore est insuffisant. »
Il inspira.
« Bonjour, » répéta-t-il, un peu plus fort.
Le silence répondit.
Mais pas le même silence qu’avant.
Celui-ci était… chargé.
Comme si quelque chose retenait sa réponse.
Ou l’observait.
Il resta immobile.
Le regard fixé dans le noir.
Une pensée traversa son esprit.
Lente.
Précise.
Et si ce n’était pas une rencontre ?
Il cligna des yeux.
« Hypothèse alternative, » murmura-t-il.
Sa voix trembla légèrement.
À peine.
« Présence non humaine. »
Le mot resta suspendu.
Il sentit une tension nouvelle parcourir son corps.
Plus froide.
Plus diffuse.
« Définition : entité ne répondant pas aux schémas comportementaux humains connus. »
Il avala difficilement.
« Conséquence : imprévisibilité accrue. »
Un nouveau bruit.
Plus proche encore.
Un souffle.
Ou quelque chose qui y ressemblait.
Il recula d’un pas.
Puis s’arrêta.
« Non, » murmura-t-il. « Recul non justifié sans preuve de danger immédiat. »
Mais ses pieds avaient déjà bougé.
Son corps avait décidé avant lui.
Il serra légèrement les mâchoires.
« Correction : recul instinctif. Non invalidé. »
Un léger rire lui échappa.
Bref.
Sec.
« Intéressant. »
Ses yeux restaient fixés sur l’obscurité.
Quelque chose bougeait.
Il en était sûr maintenant.
Pas une illusion.
Pas un phénomène naturel.
Quelque chose de réel.
Quelque chose qui montait.
Lentement.
Méthodiquement.
Vers lui.
Son cœur accéléra encore.
Il posa une main contre sa poitrine.
« Intensité accrue, » murmura-t-il. « Toujours cohérente. »
Mais ses doigts tremblaient davantage.
« Si l’entité approche, » reprit-il, « alors une interaction est imminente. »
Il déglutit.
« Il convient donc de se préparer. »
À quoi ?
Il ne le savait pas.
Il chercha dans sa mémoire.
Dans ses livres.
Dans tout ce qu’il avait appris.
Comment se comporter face à quelqu’un d’inconnu ?
Il y avait trop de réponses.
Trop de variables.
« Certains textes recommandent la prudence. »
Oui.
Logique.
« D’autres prônent l’ouverture. »
Aussi logique.
« Certains encore… suggèrent la fuite. »
Impossible.
Il ferma brièvement les yeux.
« Synthèse : comportement neutre, non agressif, attentif. »
Il rouvrit les yeux.
Fixa l’escalier.
« Bonjour, » dit-il une troisième fois.
Sa voix était plus stable cette fois.
Plus ancrée.
« Je suis… »
Il s’arrêta.
Une hésitation.
Infime.
« Je suis ici. »
Ce n’était pas ce qu’il avait prévu de dire.
Mais c’était vrai.
Et ça semblait suffisant.
Un silence.
Puis...
Un pas.
Clair.
Distinct.
Juste en dessous.
Son souffle se bloqua.
Cette fois, ce n’était pas une théorie.
C’était une certitude.
Quelqu’un montait.
Vers lui.
Il resta figé.
Chaque muscle tendu.
Chaque pensée suspendue.
« Interaction imminente, » murmura-t-il.
Mais sa voix n’avait plus rien de calme.
Elle était… fragile.
Un autre pas.
Plus proche.
Puis un autre.
Lent.
Régulier.
Inévitable.
Il recula.
D’un pas.
Puis d’un autre.
Sans quitter l’escalier des yeux.
« Distance de sécurité, » murmura-t-il.
Concept rassurant.
Application limitée.
Son dos heurta légèrement le mur.
Il ne pouvait pas reculer davantage.
L’espace autour de lui semblait soudain trop petit.
Trop étroit.
Trop réel.
Les pas continuaient.
Montaient.
Se rapprochaient.
Il pouvait presque… les voir.
Sans les voir.
Une présence.
Une forme.
Quelque chose qui existait indépendamment de lui.
Et qui approchait.
Une pensée, soudaine, brutale, traversa son esprit :
Et si tout ce que j’ai appris est insuffisant ?
Il resta immobile.
Le regard fixé sur l’ombre.
Le cœur battant trop vite.
Le souffle trop court.
« Données insuffisantes, » murmura-t-il.
Mais cette fois…
Ce n’était plus rassurant.
Un dernier pas.
Juste en dessous du seuil.
Le silence tomba.
Lourd.
Total.
Comme si le monde entier retenait son souffle.
Lui y compris.
Et dans cet instant suspendu...
Quelque chose franchit l’ombre.
Sans encore se montrer.
Mais assez pour exister.
Vraiment.

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