Chapitre 2

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Raven aimait les plans simples.

Entrer.
Prendre.
Partir.

Sans bruit, sans regard, sans conséquence.

C’était une règle qu’il s’était imposée très tôt, probablement parce que le monde, lui, n’avait jamais été simple avec lui. Alors il compensait. Il réduisait tout à l’essentiel. Il coupait ce qui dépassait.

Les complications étaient un luxe réservé à ceux qui pouvaient se permettre d’échouer.

Pas lui.

Il glissa entre les ombres avec la facilité de quelqu’un qui n’avait jamais vraiment appartenu à la lumière. La ruelle était étroite, humide, et saturée d’odeurs qu’il ne prenait même plus la peine d’identifier. Il connaissait cet endroit. Il connaissait tous les endroits comme celui-ci.

C’était toujours les mêmes.

Les mêmes murs sales.
Les mêmes silhouettes pressées.
Les mêmes regards qui évitent.

Parfait.

Il s’arrêta à l’angle d’un bâtiment, observa quelques secondes.

Trois hommes à l’entrée.
Un garde distrait.
Une porte mal verrouillée.

« Trop facile, » murmura-t-il.

Ce n’était jamais bon signe.

Il ajusta ses gants, inspira brièvement, puis se fondit dans le décor.

Personne ne le vit entrer.

Personne ne le vit traverser.

Personne ne le vit atteindre la pièce qu’il visait.

C’était là qu’il excellait.

Ne pas exister.

La pièce était plus grande que prévu. Trop riche pour être honnête. Des objets précieux disposés sans réelle logique, comme si leur propriétaire avait simplement accumulé sans comprendre.

Raven fronça légèrement les sourcils.

« Mauvais goût, » souffla-t-il.

Son regard balaya la pièce, rapide, précis.

Il ne prenait jamais tout.

Seulement ce qui valait le coup.

Un bijou attira son attention.

Petit. Discret.
Mais ancien.

Donc cher.

Il s’en approcha, le prit délicatement.

L’observa.

Un sourire presque invisible étira ses lèvres.

« Toi, tu viens avec moi. »

Et c’est à ce moment-là que tout dérapa.

Un bruit.

Sec.

Derrière lui.

Il tourna la tête.

Trop tard.

« HEY ! »

Raven soupira.

Lentement.

« Évidemment. »

Il ne paniqua pas.

Il ne paniquait jamais.

Il rangea le bijou, pivota, et en une fraction de seconde, la pièce n’était plus qu’un obstacle à traverser.

Un homme tenta de l’attraper.

Raven esquiva.

Un autre cria.

Il accéléra.

Les pas derrière lui se multiplièrent.

« Sérieusement, » lança-t-il en courant, « vous devriez revoir votre système de sécurité. »

Quelqu’un jura.

Un objet vola dans sa direction.

Il se baissa, passa sous une table, renversa une chaise sans même regarder.

Tout était fluide.

Calculé.

Instinctif.

Il connaissait ce genre de fuite.

Il les connaissait toutes.

Mais quelque chose n’allait pas.

Trop de monde.

Trop rapide.

Trop organisé.

« D’accord, » marmonna-t-il, « peut-être pas si facile. »

Il tourna à gauche, puis à droite, traversa un couloir étroit, bondit par-dessus une caisse.

Un sifflement derrière lui.

Une flèche se planta dans le mur, juste à côté.

Raven s’arrêta net.

Une demi-seconde.

Pas plus.

« …Oh. »

Puis il reprit sa course.

Plus vite.

Beaucoup plus vite.

La pluie commença à tomber au moment exact où il en avait le moins besoin.

Évidemment.

Raven courait toujours.

Ses pas éclaboussaient le sol, ses vêtements s’alourdissaient, et les cris derrière lui semblaient ne jamais vouloir disparaître.

« Vous êtes vraiment motivés pour un bijou, » lança-t-il sans se retourner.

Aucune réponse.

À part le bruit des bottes.

Et ça, c’était déjà trop.

Il bifurqua brusquement, s’enfonçant dans une zone plus sombre, moins fréquentée. Les rues se faisaient rares, les bâtiments plus espacés.

Parfait.

Moins de témoins.

Moins de chances d’être coincé.

Mais aussi moins d’options.

Il ralentit légèrement, écouta.

Les pas étaient toujours là.

Moins proches.

Mais présents.

« Super. »

Il leva les yeux.

Et la vit.

La tour.

Grande.

Isolée.

Ridicule.

Plantée là comme une mauvaise idée.

Raven s’arrêta une fraction de seconde.

La fixa.

Puis regarda derrière lui.

Puis de nouveau la tour.

« Non. »

Silence.

La pluie continua de tomber.

« Absolument pas. »

Un autre bruit derrière lui.

Plus proche.

Il soupira.

Longuement.

« Très bien. Mais c’est uniquement parce que je manque d’options. »

Il s’élança vers la tour.

Le terrain autour était irrégulier, presque abandonné. Personne ne passait par là. Personne n’avait de raison de le faire.

Encore mieux.

Il atteignit la base, chercha une entrée.

Trouva une porte.

Fermée.

« Bien sûr. »

Il sortit un outil, travailla rapidement.

Un clic.

« Merci. »

Il entra.

Et referma derrière lui.

Le silence le frappa immédiatement.

Brutal.

Total.

Il resta immobile quelques secondes.

Écouta.

Rien.

Pas de pas.

Pas de voix.

Pas de poursuite.

« …Parfait. »

Il s’appuya contre le mur, reprit son souffle.

Puis se redressa.

Et regarda autour de lui.

L’intérieur était… étrange.

Pas abandonné.

Mais pas vivant non plus.

Quelque chose entre les deux.

Il fronça légèrement les sourcils.

« D’accord… »

Son regard glissa sur les murs, les escaliers, les détails.

Quelqu’un vivait ici.

C’était évident.

Mais—

« Qui vit dans une tour comme ça ? »

La question resta sans réponse.

Il fit quelques pas.

Lentement.

Pas par peur.

Par réflexe.

Il observait.

Toujours.

Chaque détail.

Chaque anomalie.

L’ordre.

C’était ça qui le dérangeait.

Tout était trop… organisé.

Pas comme une maison normale.

Comme quelque chose de reconstruit.

Pensé.

Contrôlé.

« …C’est malsain. »

Il passa une main sur une surface.

Pas de poussière.

Ou très peu.

Donc entretenu.

Donc occupé.

Il leva les yeux vers l’escalier.

Qui montait.

Encore.

Et encore.

« Génial. »

Il hésita.

Pas longtemps.

Puis posa le pied sur la première marche.

« Juste vérifier. Et partir. »

Mensonge.

Même pour lui.

Il monta.

Les marches grinçaient légèrement sous ses pas.

Le son résonnait dans la tour.

Trop fort.

Il ralentit.

Puis continua.

Un étage.

Puis un autre.

Toujours rien.

« Soit il n’y a personne… »

Il s’arrêta.

Écouta.

Silence.

Puis—

Un bruit.

Très léger.

Au-dessus.

Raven leva lentement les yeux.

Un sourire en coin apparut.

« Ah. »

Enfin.

Quelque chose d’intéressant.

Il reprit son ascension.

Plus lentement.

Plus attentivement.

Ses sens en alerte.

Son corps prêt.

Pas de peur.

Juste de la concentration.

Puis—

Une voix.

Douce.

Claire.

Calme.

« Bonjour. »

Raven s’arrêta net.

Cligna des yeux.

Puis regarda autour de lui.

Comme si quelqu’un venait de lui faire une blague.

« …Pardon ? »

Silence.

Puis la voix reprit.

Plus forte.

« Bonjour. »

Raven fixa les marches au-dessus.

Incrédule.

Un léger rire lui échappa.

« Non. »

Il secoua la tête.

« Non, non, non… »

Il posa une main sur son visage.

« Je suis en train de me faire courser, je me réfugie dans une tour ridicule… et quelqu’un me dit bonjour ? »

Il leva les yeux.

« Sérieusement ? »

Un silence.

Puis, plus bas, presque pour lui-même :

« Soit je suis tombé sur un fou… »

Il reprit sa montée.

Lentement.

Un sourire en coin.

« …soit ça va devenir très intéressant. »

Et il continua.

Vers la voix.

Sans savoir encore…

À quel point il venait de ruiner sa propre liberté.

Raven atteignit la dernière marche sans se presser.

Il n’aimait pas se précipiter vers l’inconnu.

Surtout quand l’inconnu lui disait bonjour.

Il posa le pied sur le sol supérieur et releva lentement la tête.

La pièce était… lumineuse.

Pas au sens habituel.

Plutôt dans la manière dont elle semblait habitée.

Organisée.

Vivante.

Et au centre...

Quelqu’un.

Raven resta immobile.

Une seconde.

Puis deux.

Il détailla la silhouette en face de lui.

Un jeune homme.

Debout.

Trop droit.

Trop calme.

Ses vêtements étaient propres, mais étrangement décalés. Comme s’ils appartenaient à un autre temps. Ou à quelqu’un qui n’avait jamais eu besoin de les adapter au monde réel.

Ses cheveux étaient longs.

Vraiment longs.

Ridiculement longs.

Raven plissa légèrement les yeux.

« …D’accord. »

Le mot lui échappa tout seul.

L’autre ne bougea pas.

Il le regardait.

Fixement.

Sans gêne.

Sans hostilité.

Juste… attentif.

Comme s’il observait un phénomène intéressant.

Le silence s’étira.

Raven croisa les bras.

« Je vais être honnête, » dit-il finalement. « J’avais plusieurs hypothèses en montant. Aucune n’incluait… ça. »

Le jeune homme inclina légèrement la tête.

« “Ça” est une désignation imprécise, » répondit-il calmement. « Souhaitez-vous développer ? »

Raven cligna des yeux.

Une fois.

Puis deux.

« …Pardon ? »

Le jeune homme fit un pas en avant.

Mesuré.

Contrôlé.

« Vous avez utilisé un terme vague pour qualifier ma présence. Je suppose donc que vous manquez d’informations. Je peux potentiellement combler ce manque. »

Raven le fixa.

Longuement.

Puis laissa échapper un souffle.

« Ok. »

Il passa une main sur son visage.

« Ok, donc soit je suis en train de rêver… »

Il désigna vaguement le jeune homme.

« …soit tu es réel, et dans ce cas, j’ai beaucoup de questions. »

« Je suis réel, » répondit simplement l’autre.

Pause.

« À ma connaissance. »

Raven eut un léger rire.

Bref.

Sec.

« Super. Ça me rassure énormément. »

Il observa à nouveau la pièce.

Puis revint sur lui.

« Tu vis ici ? »

« Oui. »

Réponse immédiate.

Sans hésitation.

Sans nuance.

Raven fronça les sourcils.

« Genre… volontairement ? »

Le jeune homme sembla réfléchir.

Une seconde.

Peut-être deux.

« Le concept de “volonté” est discutable dans ce contexte. »

Raven ferma les yeux.

Très brièvement.

« Bien sûr qu’il l’est. »

Il les rouvrit.

« Et tu es… seul ? »

« Jusqu’à présent, oui. »

Un léger silence.

« Votre présence constitue une anomalie. »

Raven arqua un sourcil.

« Une anomalie ? »

« Oui. »

Le jeune homme le regardait toujours avec cette même attention presque clinique.

« Je n’avais pas anticipé l’arrivée d’un individu extérieur. Cela modifie plusieurs paramètres. »

« Des paramètres. »

Raven hocha lentement la tête.

« Évidemment. »

Il fit quelques pas dans la pièce, observant les alentours.

Des livres.

Partout.

Trop.

« T’as lu tout ça ? »

« Oui. »

« Tous ? »

« Oui. »

Raven s’arrêta.

Se tourna vers lui.

« …Pourquoi ? »

Le jeune homme cligna légèrement des yeux.

Comme si la question était étrange.

« Parce qu’ils étaient disponibles. »

Silence.

Raven resta immobile.

Puis secoua la tête.

« Logique implacable. »

Il s’approcha un peu.

Pas trop.

Juste assez pour mieux le voir.

« Et tu fais quoi de tes journées, à part… lire et analyser des paramètres ? »

« J’observe. »

Réponse simple.

« Je réfléchis. »

Pause.

« Et j’attends. »

Le dernier mot resta suspendu.

Raven plissa légèrement les yeux.

« T’attends quoi ? »

Le jeune homme hésita.

Pour la première fois.

Un infime décalage dans son expression.

« Une variable extérieure. »

Raven eut un sourire en coin.

« Félicitations. »

Il écarta légèrement les bras.

« Me voilà. »

Un silence.

Puis,

Le jeune homme fit un pas de plus.

Raven se figea.

Instinctivement.

Pas de peur.

Juste un réflexe.

Une distance à maintenir.

« Je vous observe, » dit calmement l’autre.

« Ça, j’avais remarqué. »

« Votre comportement est… différent de ce que j’avais anticipé. »

Raven ricana.

« Je prends ça comme un compliment. »

Le regard du jeune homme glissa brièvement sur lui.

Ses vêtements.

Sa posture.

Ses mains.

« Vous êtes blessé ? »

Raven baissa les yeux.

Une coupure légère sur son bras.

Il haussa les épaules.

« Rien de grave. »

« Vous saignez. »

« Oui, c’est le principe. »

Silence.

Le jeune homme sembla analyser l’information.

« Est-ce douloureux ? »

Raven le fixa.

Puis éclata d’un petit rire.

« …T’es sérieux ? »

« Oui. »

Aucune trace d’ironie.

Aucune défense.

Juste une question.

Pure.

Directe.

Raven le regarda différemment.

Un instant.

Très court.

Puis il détourna les yeux.

« Un peu, » répondit-il finalement.

Le jeune homme hocha lentement la tête.

Comme s’il venait de confirmer une théorie.

« Intéressant. »

Raven soupira.

« Tu trouves tout intéressant, hein ? »

« Pas tout. »

Pause.

« Mais beaucoup de choses, oui. »

Un nouveau silence s’installa.

Moins tendu.

Plus… étrange.

Raven observa la pièce une dernière fois.

Puis lui.

« Bon. »

Il inspira.

« Je vais rester ici un moment. Le temps que les gens qui veulent me tuer se calment. »

Le jeune homme cligna des yeux.

« Vous êtes poursuivi. »

« Oui. »

« Pour avoir pris quelque chose qui ne vous appartenait pas. »

Raven eut un sourire en coin.

« T’apprends vite. »

« C’est une déduction simple. »

Pause.

« Est-ce fréquent ? »

Raven haussa les épaules.

« Suffisamment. »

Le jeune homme le regarda encore.

Longuement.

Puis ;

« Vous êtes une variable instable. »

Raven eut un rire étouffé.

« Et toi, t’es quoi ? Une constante ennuyeuse ? »

Un silence.

Puis, très calmement :

« Je ne sais pas encore. »

Raven le fixa.

Un instant.

Puis détourna les yeux.

« Génial. »

Il se laissa tomber contre un mur.

« Bon, constante ou pas, je vais rester là. »

Il croisa les bras.

« Et toi… »

Il leva les yeux vers lui.

« Essaie de ne pas analyser chacun de mes mouvements. Ça va être fatigant. »

Le jeune homme inclina légèrement la tête.

« Je ne peux pas garantir cela. »

Raven ferma les yeux.

Un sourire passa sur ses lèvres.

« Évidemment. »

Un silence retomba.

Mais cette fois,

Il n’était plus vide.

Il était plein de quelque chose de nouveau.

Quelque chose qui n’avait rien à faire là.

Quelque chose qui venait de commencer.

Sans prévenir.

Sans logique.

Sans échappatoire.

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