23. Lila

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 On est partie de chez Paul à l’aube. Il était encore en caleçon, devant son bol de café, à moitié réveillé ou d’humeur maussade – on n’a pas cherché, à ce moment-là, à décrypter les sous-titres de son visage – quand on lui a dit, déjà sur le pas de la porte, qu’on avait quelque chose d’important à faire. La formule était tellement imprécise qu’elle aurait dû provoquer une réaction de sa part. Mais il n’a rien demandé, il a juste dit d’accord. Maintenant qu’on y repense, sa tête était moins ensommeillée que boudeuse, il ressassait sans doute la soirée d’hier. Quoi qu’il en soit, ça nous a arrangée, qu’il reste aussi mutique, on n’avait pas du tout envie de se livrer à une longue explication. On sait que c’est égoïste, on sait aussi qu’on ne pourra pas faire l’économie d’une discussion franche, mais pour le moment, on ne s’en sent pas le courage. On se souvient tout à coup qu’on devait rencontrer les enfants de Paul, aujourd’hui. Il les a ce week-end, il tenait à nous les présenter. C’est peut-être aussi pour ça qu’il nous a à peine répondu, tout à l’heure. Le remords nous saisit, le mot égoïste nous revient comme un boomerang parfaitement lancé. Mais c’est mieux comme ça, ça aurait été encore plus compliqué de rompre, se dit-on pour atténuer une culpabilité dont on préfèrerait qu’elle aille voir ailleurs.

 Et puis, il y a plus urgent : retrouver Aladji. Lui dire qu’on l’aime. Croiser les doigts pour qu’il nous pardonne.

 Le trajet en métro nous semble interminable. Debout devant la porte, on trépigne, comptant les stations qui nous séparent du bonheur. La rame parvient enfin à Stalingrad, elle s’immobilise, on se précipite sur le quai, se frayant un passage à travers la foule. Dans les couloirs, on zigzague comme on peut pour gagner du temps, puis on emprunte l’escalator en multipliant les pardon, excusez-moi, afin de dépasser tous ceux qui n’ont pas un Aladji à rejoindre. Une fois à l’air libre, on presse encore le pas, on s’adapte à l’accélération des battements de notre cœur, on a d’ailleurs l’impression qu’ils couvrent le brouhaha habituel de la rue. La brume nous est aussi indifférente que le vent qui, par bourrasques sporadiques, nous gifle le visage. L’arrivée de l’automne n’est sans doute pas la saison idéale pour des retrouvailles amoureuses, mais on s’en moque. On s’engouffre dans l’immeuble. L’ascenseur tarde à venir, tant pis, on n’a pas la patience de l’attendre, on monte les escaliers à la hâte. Devant la porte de l’appartement, un moment d’hésitation nous arrête : on a soudain peur d’être maladroite. Les mots qu’on s’est rabâchés en boucle pendant la nuit, ces mots qui nous empêchaient de trouver le sommeil tant on était impatiente de les prononcer devant lui, seront-ils adéquats ? Notre doigt ne nous laisse pas le temps de procéder à une ultime répétition et appuie sur le bouton de la sonnette. À l’intérieur, aucun bruit ne signale la présence d’Aladji. On sonne à nouveau. Rien. On pourrait, on devrait en conclure qu’il est allé faire un tour, c’est vrai qu’on ne l’a pas prévenu qu’on passerait, il n’est pas tenu d’être là. Mais au lieu de rebrousser chemin, au lieu de se dire on reviendra plus tard, on lui enverra un message au préalable pour convenir d’un jour et d’une heure, on saisit la clé de la porte d’entrée, qu’on a conservée, preuve, s’il en fallait une, qu’on n’était pas sûre de ce qu’on faisait quand on a rompu, on la fait tourner dans la serrure et on entre.

 L’appartement est totalement plongé dans le noir. On se précipite dans le salon. Personne. On court jusqu’à la chambre.

 Aladji est étendu sur le dos, les bras repliés sur le torse. Son visage est relâché, c’est celui d’un être qui dort profondément. On se rapproche pour le réveiller par nos baisers. L’espace d’une seconde, on se demande comment on va expliquer notre intrusion, mais on se dit qu’on trouvera bien les mots.

 Au moment où on pose nos lèvres sur les siennes, on a un mouvement brusque de recul : elles sont gelées. On reste un moment immobile, ne sachant pas quel crédit accorder à ce qu’on vient de découvrir. On se dit nos sens ont dû nous tromper, ça ne peut pas être ça, mais on n’ose pas bouger, comme si on retardait l’instant où il ne sera plus possible de douter. Tant qu’il ne s’agit que d’une conjecture, le pire n’existe pas encore, l’idée n’a pas de chair, elle n’est qu’une virtualité parmi d’autres. Mais on sait qu’on ne peut pas rester indéfiniment dans ce doute. Alors on se force à se rapprocher du torse d’Aladji, on colle notre oreille contre son cœur ; il ne bat plus. On voudrait crier, aucun son ne sort. Tout à coup prise d’une crise de panique, on secoue le corps d’Aladji, avec une énergie désespérée, une force dont on ne se croyait même pas capable. Rien à faire, Aladji ne se réveille pas.

 Alors, d’un coup, on sent un torrent de larmes affleurer. On se couche à côté de lui et on laisse nos pleurs advenir. La douleur nous submerge, les souvenirs se bousculent dans notre tête, ils défilent dans le désordre à toute vitesse : on se revoit se balader avec Aladji dans le parc des Buttes-Chaumont, partager un fou-rire devant la télévision, se chamailler avec lui à l’épicerie à cause d’une broutille, on ne sait même plus laquelle et peu importe, se blottir au creux de son épaule dans le lit, passer doucement sa main sur son bras pour en percevoir tous les muscles, tressaillir quand il caresse notre nuque, se précipiter vers la porte pour l’accueillir par un baiser, lui bander les yeux le jour de son anniversaire pour qu’il découvre par le toucher le cadeau qu’on lui a acheté, un blouson en cuir marron… Les images s’enchaînent les unes aux autres, formant un film vertigineux. Bientôt on ne sait plus où on est, tout tourne autour de nous, on perd pied, on cherche une branche à laquelle se raccrocher pour retrouver un semblant de stabilité. Alors on agrippe le bras d’Aladji et on le serre de toutes nos forces. Nos mains perdent la raison, elles se mettent à caresser son torse, elles se faufilent sous le tee-shirt, indifférentes à la froideur du corps. Elles descendent maintenant un peu plus bas, saisissent le sexe d’Aladji. Le réel a disparu ; on va réveiller notre homme par nos caresses, il va se tourner vers nous, se mettre au-dessus de nous et nous prendre et nous murmurant des mots d’amour. Puis on se dit qu’il est trop faible encore pour ça, alors on finit par se mettre à califourchon sur lui et par remuer notre bassin. On gémit, nos sens se troublent et se mélangent, on ne sait plus au juste ce qu’on ressent. On sait juste qu’on veut lui donner tout le désir et tout l’amour qui émanent de chaque parcelle de notre peau. On se frotte, encore et encore, jusqu’à ce qu’un cri nous échappe. On retombe sur le côté, exténuée.

 On ne sait pas combien de temps on reste comme ça, le temps est devenu une donnée abstraite, extérieure à nous. Ce n’est que plus tard qu’on se ressaisit un peu, qu’on se dit qu’il y a peut-être encore quelque chose à faire, qu’il serait possible de le ramener à la vie, de nos jours la médecine fait des prodiges, on a déjà vu des reportages à la télévision à ce sujet. Et on compose le numéro du SAMU.

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