Prologue
Je n’avais jamais senti mon coeur battre aussi vite. Le seul fait de respirer me brûlait les poumons, je me cachai les yeux, pour ne pas le voir, pour ne pas le voir arriver, pour ne pas le voir me tuer.
Il était dans le couloir d’à côté, je pouvais l’entendre se déplacer d’ici, entendre le grincement de ses griffes frottant contre le sol. Je l’imaginais m’étriper petit à petit, dégustant ma dépouille.
Soudainement, je n’entendis plus rien, à part le léger bourdonnement de mes oreilles. Tout était redevenu calme, silencieux, un silence libérateur. Etait-il enfin parti ? Je pris mon courage à deux mains et rouvris les yeux.
Je me trouvais dans les dortoirs, seul. Tapi au fond de la pièce, entre un vieux lit et le radiateur, je n’osais pas me lever : au moindre bruit, il me retrouverait.
Tout était sombre, et des particules bleutées flottaient de part et d’autre de la pièce, l’air était glacial. Cette chose pouvait surgir de n’importe où.
Si j’attendais bien sagement ici, il finirait forcément par me retrouver. Il fallait que je trouve un endroit plus sûr, où il ne penserait pas à me chercher.
Alors, je finis par me lever. Mon coeur recommençait à s’emballer, mes jambes tremblaient à un point où je ne pouvais pas savoir si j’étais capable de marcher.
J’arrivai à faire un pas en avant, puis un deuxième, et peu à peu, j’arrivais même à contrôler ma respiration, m’approchant de la porte.
Tout avait beau être sombre, j’arrivais à distinguer les objets autour de moi, au bout d’un an passé dans cet enfer, je commençais enfin à m’habituer à la place de chacun des meubles.
Soudain, je sentis comme un souffle sur ma nuque, comme si quelque chose se tenait derrière moi, tapi dans l’ombre, attendant que je le voie pour passer à l’action. Je me retournai d’un coup sec, mais rien ne semblait s’y trouver. Mon imagination m’avait-elle encore joué des tours, ou était-ce l’un de ces si mauvais pressentiments ?
Je continuai ma route lentement mais sûrement, croisant les doigts à chaque pas, espérant que le parquet ne se mette pas à craquer. Pourtant, tout restait silencieux, et je commençai vraiment à me demander s’il n’était pas parti pour de bon, si je n’étais pas seul. Étonnamment, cette perspective ne me rassurais pas le moins du monde.
Un frisson parcourut tout mon corps, sans aucune raison. Je sentais que quelque chose me regardait, tapi dans l’ombre. Alors, l’affreuse idée de regarder autour de moi me vint à l’esprit.
Je tournai lentement la tête, scrutant les alentours, posant le regard sur chaque toile d’araignée, sur chaque mur couleur cendre de cette pièce, mais rien ni personne ne semblait être là avec moi. Pourtant, j’avais l’intime sensation d’être observé.
Alors que j’essayais de faire un pas de plus, tremblant de peur, je me figeai : mon pied ne voulait plus bouger, il était comme ancré dans le sol. Quelque chose tenait ma jambe. Je sentais sa main froide, presque sans vie m’attraper.
Benjamin, un de mes camarades, m’agrippait fermement la jambe, allongé sur le sol, les yeux pleins de larmes, les cheveux gris en bataille, la respiration haletante.
- Ne m’abandonne pas, s’il te plaît, me chuchota-t-il en pleurant.
Il n’avait plus de jambe gauche. Son sang coulait le long du parquet sans s’arrêter. Je ne savais pas ce qu’il s’était passé pour qu’il se retrouve dans un tel état, mais il ne pouvait évidemment plus marcher, encore moins courir.
- Va te cacher et attends le lever du soleil, c’est ton seul moyen de survivre, lui dis-je.
Je lui disais ça, mais je ne savais pas s’il pourrait survivre quelques heures de plus blessé comme il l’était. Ses habits étaient déchirés, et son visage remplit de griffures. Lequel d’entre eux avait bien pu lui faire ça ?
- Tu sais très bien qu’il va venir me chercher, assura-t-il la voix tremblante. Sinon, pourquoi prendrais-tu le risque de fuir ?
Ma respiration se coupa pendant quelques secondes. Il arrivait, je pouvais le sentir.
- Il va venir ici, continua le garçon. Et à ce moment là il me tuera !
- Chut !
- Emmène-moi avec toi !
- Tais-toi, je t’en supplie, lui ordonnai-je, tremblant comme une feuille.
Je pouvais entendre son dos frotter contre le toit, ses griffes longer le parquet. Il arrivait, et je ne pourrais rien faire. Il va me tuer, il va me décapiter.
Sa silhouette humanoïde apparut derrière la porte. Son immense corps noir s’arrêta net devant celle-ci et tourna la tête vers nous : il nous avait repéré. Je pouvais voir ses petits yeux noirs, son corps fin et sans vie traverser lentement la porte. Il se dirigeait vers nous.
Je dégageai ma jambe de la main du garçon à terre et me mit à courir.
- Ne m’abandonne pas ! S’il te plaît, reviens ! Je ne veux pas mourir !
Il y avait une porte de l’autre coté, je pouvais essayer de l’atteindre à temps et chercher une cachette derrière celle-ci. C’était ma seule opportunité.
Je courus aussi vite que possible, me retournant pour voir où en était mon adversaire. Il tenait dans sa grande main le garçon, surélevé, la gueule grande ouverte.
Ce spectacle horrifique me coupa le souffle. Le sang du jeune homme tombait sur le sol, se débattant, criant, pleurant, se tordant de douleur face à ce monstre.
- Tout ça c’est ta faute, cria-t-il comme pris de folie. C’est ta faute Nicolas ! Sale monstre ! Monstre !
Il se mit à rire, pendant que sa tête s’approchait de la gueule de la créature.
- Tout ça, c’est à cause de toi !
Je détournai le regard, les oreilles bouchées par mes doigts, continuant à avancer comme si de rien était.
Le sol commença à trembler, il avait fini son repas beaucoup trop rapidement, il recommençait déjà à me chasser.
Je regardai derrière moi, il n’était plus qu’à une dizaine de mètres de moi, et la porte du dortoir était juste devant moi. Je pouvais le faire, je pouvais m’en sortir.
Le monstre commença à balayer les lits sur les côtés pour se frayer un chemin au sein de ce long dortoir, les projetant en arrière, les fracassants un à un.
Étant trop grand pour la pièce, il se déplaçait à quatre pattes, courant après moi. Je pouvais entendre le bruit de ses pas, accélérant beaucoup trop rapidement.
Plus j’avançais, plus la porte semblait s’éloigner de moi. Je n’allais pas y arriver, la bête allait beaucoup trop vite pour moi. J’allais finir dévorer par celle-ci, tout comme Benjamin.
Je regardai en arrière, le monstre n’était plus qu’à quelques mètres de moi. Je pouvais sentir son haleine d’ici, je voyais ses petits yeux noirs ainsi que sa peau toute flétrie collée à ses os. Il m’avait à portée de main, il en salivait.
Il allait me devancer, il allait m’attraper, j’allais mourir. Je respirai, calmement, essayant de retrouver mes esprits. Peut-être pas, peut-être que j’avais une idée, une dernière tentative pour sauver ma peau.
Je sautai d’un coup, sans prévenir sur le côté gauche, me frayant un espace entre les lits, amortissant ma chute par une roulade, restant allongé sur le sol. Je l’avais fait, je m’étais dégagé de la voie principale. Le monstre continua sa course, tendant son bras squelettique, essayant de m’attraper. Je restai allongé sur le dos, priant pour qu’il n’y parvienne pas.
Ses griffes acérées frôlèrent le bout de mon nez, avant que la créature ne perde l’équilibre et soit envoyée valser dans la pièce d’à côté.
Sans attendre une seule seconde, je me levai et partis dans la direction opposée, espérant prendre le maximum d’avance avant que la créature ne se relève.
Mon coeur battait plus fort que jamais, je ne comprenais même pas comment j’avais eu le courage ne serait-ce que de bouger, mais je me devais d’avancer.
Le monstre commençait à peine à se relever, et je n’étais plus qu’à quelques mètres de la porte. J’allais m’en sortir, j’allais réussir à passer cette foutue porte, j’allais survivre.
Je fis alors la plus grosse erreur possible. Alors que je passai à côté du corps décapité de Benjamin, je fut pris de terreur. Ses dernières paroles me revinrent à l’esprit : « Tout ça, c’est à cause de toi ».
Je sentis le battement de mon coeur me transpercer la poitrine, rongé par les remords. L’espace autour de moi se déformait, le temps ne comptait plus. Le monstre avait beau se relever, je n’arrivais plus à détourner les yeux du cadavre. Il avait environ onze ans, comme moi. Je l’avais abandonné. Il est mort, il ne pourra plus jamais respirer, sourire, vivre. Et tout ça, c’est de ma faute.
- Tu culpabilises sincèrement ?
Un frisson me parcourut tout le long du dos. Il était là. Ça ne pouvait pas être vrai, non, pas lui ! Tout sauf lui ! L’odeur du sang, sa voie glaciale, sa main gelée posée sur mon épaule, sa présence, tout me donnait envie de crier, de fuir le plus loin possible, mais je ne pouvais pas. J’étais paralysé, prisonnier de la peur.
- Nous a-t-il prêté une seule fois attention, continua-t-il, tournant autour de moi tel un vautour ? Nous a-t-il ne serait-ce qu’une seule fois salué durant cette longue année passée avec lui ? Il nous a laissés seul, comme tous les autres, seuls. Et tu culpabilises pour l’avoir laissé crever comme un chien ?
Le vampire prit une bouchée de la jambe qu’il tenait dans la main, sa bouche dégoulinante de sang.
Ses vêtements sombres au style aristocratique, ses cheveux bruns en bataille, ses grandes oreilles, ses yeux assoiffés de sang, tout chez lui me paralysait.
Il me regardait avec une telle intensité.
Il paraissait jeune, à peu près la vingtaine, si on ne considérait pas qu’il avait le visage aussi pâle qu’un cadavre. Il passait sa langue sur ses longues canines comme pour avaler les restes de nourriture coincés. Il avait encore tué ce soir.
- Pourquoi as-tu peur, me demanda-t-il ? Tu n’es plus seul maintenant, je suis là !
Soudain, il détourna le regard vers la fenêtre.
- Tiens, le soleil commence à se lever, nous allons devoir reporter cette conversation, dit-il d’un air déçu. Mais ne t’inquiète pas, tu n’auras pas à attendre longtemps. À demain, Nicolas.

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