Chapitre 1
- Oh la tête qu’a fait la prof, dit Ana en riant. Quel idée incroyable de mettre un screameur pendant ton exposé !!!
- Je sais, répondit Victor. J’ai toujours des idées incroyables.
Les amis étaient tous assis autour d’un feu de camp, grillant la fin du paquet de guimauves au beau milieu de la nuit.
- Prêts à passer le meilleur Halloween de toute votre vie, cria Yacine !
Les trois amis s’étaient tous réunis au bord du village, entourés par les champs de maïs et de citrouilles, pour passer la nuit dans le lieu le plus terrifiant des alentours : le manoir des Wheller. De l’extérieur, cette maison donnait la chair de poule à tous les passants. Totalement grise, presque sans vie, les fenêtres complètement détruites.
- Ça aurait été encore mieux si Jean-Skinny n’était pas venu avec nous, assura Victor.
Je baissais les yeux, je les importunais.
Le vent soufflait sur les pousses de maïs, et le soleil s’était déjà couché depuis un petit moment. C’était une nuit sans étoiles. Le feu était leur seule source de lumière, leur seule prise avant de tomber dans l’horreur des ténèbres.
- Tu veux finir mon chocolat chaud, me demanda gentiment Victor.
- Allez, entrons, ordonna Ana.
Nous, du haut de nos quinze ans passés, prîmes nos sacs à dos et poussâmes la porte de ce manoir, qui grinça légèrement. Il était entouré de champs, loin de la maison la plus proche. C’était un lieu complètement délabré, abandonné depuis plus d’une centaine d’années.
Nous entrâmes alors dans une pièce encore plus sombre qu’une nuit sans étoiles.
Ana alluma sa lampe torche avant de la placer de sorte à ce que la lumière illumine son visage de bas en haut, tandis que Victor prit une caméra et commença à enregistrer.
- Nous sommes la nuit du 31 octobre 2025, commença Ana. Il est 23 heures quatorze pour être précis et nous rentrons, Victor Yacine et moi dans le lieu le plus hanté de la région, le manoir des Wheller ! Mais avant de commencer la visite, une petite remise en contexte s’impose.
Elle regarda ses deux camarades avant de continuer.
- Novembre 1902, les Wheller vivaient ici depuis des générations. C’était une famille bourgeoise qui s’étaient enrichie grâce au commerce triangulaire quelques siècles auparavant, il se disait qu’ils étaient tous extrêmement arrogants et vaniteux. La mère, Martha, était réputée pour sa beauté surnaturelle et collectionnait toute sorte de miroir, sûrement pour avoir le privilège de s’observer. Mais leur mariage battait de l’aile, en effet, la rumeur que Martha s’était mise en couple avec son mari uniquement pour son argent circulait. À l’époque, cela n’avait rien d’étonnant, c’était une pratique assez commune. Sauf pour le maire du village, qui se devait d’être un grand homme avec une toute aussi grande femme. Ils se devait être la famille la plus parfaite, c’était ce que Claude Wheller voulaient plus que tout au monde.
« Puis, le 21 novembre, tous disparurent du jour au lendemain, sans laisser de traces, tous sauf leurs dernier fils, qui finit ses jours à l’Asile départementale d’aliénés, assurant jusqu’à sa mort que sa famille avait été tuée par quelque chose d’étrange, de presque surnaturel. Ils ont été assassinés par leurs reflets. »
Ma respiration s’accéléra, je n’avais jamais pensé que des reflets pouvaient trucider des gens.
- Tout ceci ne sont que des rumeurs, bien évidemment, assura Yacine, la main posée sur mon épaule, le regard confiant. Rien de quoi s’inquiéter.
- Mec, dit Victor, la caméra à la main, allumant sa lampe torche lui aussi. T’abuse tu gâche tout ! On coupera cette partie sur le rendu final.
- C’est bien beau de vouloir s’enregistrer des souvenirs, mais il va falloir la vivre cette aventure, assura son ami. Allez range ta camera et commençons par explorer un peu les alentours.
Une sensation étrange parcourut mon corps. Il y avait quelque chose d’anormal dans cette maison, je pouvais le sentir. Je ne croyais pas une seule seconde à l’histoire de la famille Wheller, et pourtant, cette demeure me dérangeait au plus haut point.
Je regardais autour de moi. La famille Wheller devait adorer les portraits puisqu’ils en avaient de partout. Maintenant, les mures étaient poussiéreux et remplis de tagues. Le sol était fait d’un vieux parquet pourri. Des toiles d’araignées étaient visibles dans tous les recoins, tandis que les meubles étaient à moitié détruits.
Ici, tout était sombre, les murs étaient gris, pleins de graffitis. Des bruits dérangeants venant des autres pièces venaient transpercer nos oreilles. Bref, c’était un manoir hanté assez banal.
- Allons-y, ordonna Ana.
J’observais une dernière fois l’entrée. La porte était bien fermée, nous étions complètement plongés dans ce lieu. Nous entrâmes alors dans la pièce suivante.
- Aaaah, cria Victor.
Yacine éclata de rire :
- T’as eu peur du tableau ? C’est toi qui nous disais que t’étais le mec le plus courageux que tu connaisse ?
- Non mais t’as vu sa tête, on dirait qu’il va sortir et venir nous attraper.
C’est vrai que son visage ridé, ses yeux fixés sur nous et les couleurs sombres de la pièce donnaient vraiment l’impression qu’il était vivant. Mais ça ne se pouvait pas, puisqu’il avait été tué il y a cent ans par son reflet.
- Tu veux faire demi-tour, demanda Ana en se retournant me projetant la lumière sur le visage par la même occasion. T’en fais une de ses têtes.
- Moi, répondis-je ? Non, non, ça va.
Je mentais, bien évidemment. Mais il ne fallait pas que je flanche devant une fille aussi douce et exceptionnelle qu’elle. Ce portrait avait beau ne pas me faire le moindre effet, et cette maison être dérangeante, pourtant, elle ne l’était pas au point de me donner ces sueurs froides. C’était autre chose. Il était à peine minuit, et je ressentais déjà la fatigue. Il ne fallait pas que je m’endorme.
- Alors continuons, dit elle d’un ton ferme. La nuit est courte.
- Bien au contraire, chuchota Yacine les yeux rivés sur moi. Elle va être longue, trop longue.
Nous continuâmes d’avancer lentement dans cette maison, et plus nous plongions dans l’horreur de celle-ci, plus l’atmosphère devenait pesante.
- Je peux te parler, me demanda celui-ci ?
Il m’emmena discrètement dans une pièce éloignée de ses amis pendant qu’ils se fascinaient devant un vieux tableau poussiéreux.
C’était une chambre tout à fait banale, petite, elle ne comportait qu’un bureau plein de toiles d’araignées et un vieux lit défait.
Je m’assis tranquillement sur le lit, quelque chose me dérangeait, j’avais vraiment besoin d’une pause.
- Bon, commença Yacine entrant par la même occasion dans la chambre. Tu t’es dopé aux boissons énergisantes, c’est bon ?
- Oui.
- Donc c’est vrai, toute cette histoire ? Tu sais, des fois ma mère perd un peu la boule, avec ses délires de spiritisme et tout, elle est très bizarre. J’ai du mal à croire à son travail de voyante, mais bon, tant qu’elle est heureuse.
- Pourtant c’est bien vrai.
- Si tu t’endors le soir d’Halloween, d’étranges créatures apparaissent, c’est ça ? Si c’est le cas…
Un cri strident parvint à nos oreilles, faisant sursauter le jeune homme.
- Tous mes pires cauchemars seront libres pendant une nuit entière, dis-je. Après, tant que je me suis pas assoupi, on ne risque rien, pas même dans cette maison.
Il réfléchit deux secondes.
- Attends, si c’est le cas, ça veut dire que c’est toi qui es responsable du massacre de l’orphelinat il y a quatre ans ?
Je baissais la tête, il appuyait là où ça faisait mal.
Yacine poussa un rire nerveux avant de continuer :
- Et il n’y avait personne d’autre qui pouvait t’aider, faut que ce soit un mec à qui t’as jamais parlé dans ta classe qui le fasse ? Et ma mère… qui envoie son fils t’aider et risquer sa vie ? Ça fait partie de ta thérapie, me dit-elle, thérapie de quoi ? Elle est psychologue maintenant ? Bon… maintenant qu’on y est…
Nous rejoignîmes rapidement le reste du groupe comme si de rien était, et continuâmes notre chemin. Les escaliers pour accéder au deuxième étage grinçaient sous nos pas. J’avais l’impression qu’ils allaient se casser à chaque fois que l’un de nous faisait un pas.
Puis, nous arrivâmes en haut, cet étage ressemblait trait pour trait au premier. Sauf que je me sentais de plus en plus mal à l’aise, ma vision se troublait, il y avait quelque chose d’étrange dans cette maison.
- Ouah non, là c’est chaud, assura Victor.
Avant que je puisse ne m’en rendre compte, la vue de cette pièce m’avait donné la chair de poule.
C’était là où la famille était supposée être morte. Un passage obligatoire pour progresser dans le manoir, le lieu où étaient entreposées toute la collection de madame Wheller, la salle des glaces. J’en avais entendu parler. On disait que ce lieu dégageait une aura particulièrement dérangeante, et que malgré que la maison n’ait pour l’instant rien de particulièrement effrayant, c’était seulement grâce à cette pièce qu’elle était considérée comme la plus hantée de la région.
- Je suis le seul à me sentir observé, demanda Victor ?
Le reste de la maison était pleine de poussière et de graffitis, mais pas cette pièce. Elle était parfaitement conservée, les miroirs brillaient de mille feux, ils semblaient encore neufs, comme si quelque chose les nettoyait à longueur de journée.
Yacine gloussa et me glissa discrètement :
- Tant que tu ne t’es pas endormi, tout ira bien. N’est-ce pas ?
J’approuvais d’un signe de tête, mais même moi je n’étais pas sûr de ce que j’avançais.
- Non les gars désolé je peux pas, assura Victor.
- Fillette, le nargua Ana.
- C’est comme si mon corps tout entier me criait de ne pas y aller, continua-t-il. Si je traverse cette pièce, j’ai vraiment l’impression que je mourrai.
- Allez Vic, fais pas ta chochotte, lui dit son ami en lui tapant le dos. Ça n’existe pas, des reflets qui bougent. Regarde Nicolas, il est déjà en train de traverser.
Je me sentais comme lourd. Je n’arrivais plus à marcher droit. J’avais l’impression que j’allais tomber à chaque pas, mes paupières se faisaient de plus en plus lourdes, mais je continuais à avancer, il le fallait.
Ils firent tous un pas en avant et entrèrent dans cette grande et longue pièce dorée par les cadres des miroirs. Tous regardèrent à gauche et à droite, sans que rien ne les interpelle. Victor gémissait à chaque vue de son reflet tandis que Yacine faisait tout pour garder son calme.
Le sol ne grinçait plus sous nos pas, et aucune toile d’araignée n’était visible dans cette pièce, comme si les animaux eux mêmes pouvaient sentir quelque chose d’étrange émaner de ce lieu.
Des particules bleutées flottaient dans les airs, et l’atmosphère se faisait de plus en plus lourde à chaque pas qu’ils faisaient. Les trois amis avaient maintenant traversé la moitié de cette longue salle, mais leur respiration ne s’était pas calmée pour autant.
- Aaaah, cria Victor. Putain !
Ses camarades se retournèrent, que c’était-il passé ?
- Ça va frérot, demanda Yacine ?
- Je te jure que mon reflet a bougé avec un temps de retard, assura-t-il. Il a cligné des yeux après moi !
- Tu te fais des films, assura Ana. Il fait sombre, t’es fatigué, tu as peur. C’est normal que ton cerveau s’imagine des trucs.
- Ah ouais t’es sûre, assura le jeune homme, comme soulagé ?
Une larme coula le long de la joue de Yacine. Il était immobilisé, pris de panique. Sa gorge se nouait, les mots n’arrivaient pas à sortir de sa bouche.
- Ana, essayait-il de dire. Ana.
- Qu’est-ce qu’il y a, demanda-t-elle ?
Un frisson parcourut le dos de la jeune fille, elle savait pourquoi son camarade était dans cet état.
Le jeune homme tendit doucement le bras, comme pour montrer quelque chose.
- Cours.
Dans le miroir derrière elle se tenait son reflet, de face, faisant un signe de la main, le sourire laissant entrevoir ses dents acérées.
Les deux garçons se mirent à courir vers l’intérieur du manoir pour me rejoindre tandis que le jeune fille était paralysée devant elle-même. Son double sortit du miroir, lentement, presque docile, avant de la serrer dans ses bras, le sourire aux lèvres.
Yacine tourna la tête, il ne voulait pas voir ça.
- C’est impossible, ce n’était pas censé se passer, pas tant qu’il était éveillé, dit-il en pleurant.
Puis, il regarda vers la sortie et me vit, affalé par terre, effondré sur le sol.
- Non. Non non non. Qu’est-ce qu’on va faire maintenant !
Il regarda en arrière, vit son amie dans les bras d’elle même, son reflet levant peu à peu les mains vers son visage.
- Prends vite les pieds de Nicolas, on se casse.
- Comment, cria Victor en pleurant ? On ne peut pas repasser par là, sinon ce sera au tour de nos doubles de nous tuer !
Ils arrivèrent à côté de moi et me prirent les jambes.
- J’appelle les secours.
- N’appelle personne, cria le fils de la voyante. Ils ne pourront rien faire ! Ça ne ferait que provoquer plus de victimes. Nous allons attendre le lever du jour. Et à ce moment là nous pourrons partir.
Un énorme craquement résonna dans toute la pièce, précédé du cri strident de la jeune femme, un cri de désespoir, un cri de mort.

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