Chapitre IV – La Distance nécessaire
Je me suis rendu compte que je ne lisais plus ses textes comme un simple lecteur. Je les relisais. Je revenais en arrière pour observer la façon dont elle installait une scène avant d’y déposer le moindre geste. Elle ne précipitait jamais le corps. Elle préparait le terrain. Elle décrivait la lumière, la température d’une pièce, le grain d’un tissu, la respiration d’un partenaire avant même que le désir ne prenne forme. Elle donnait au lecteur le temps d’habiter l’espace, et c’est sans doute ce qui rendait l’intimité si crédible lorsqu’elle arrivait enfin.
Cette patience me fascinait. Elle disait ne pas aimer la lourdeur, mais ce qu’elle construisait demandait une exigence que peu de gens auraient la discipline de tenir. Rien n’était laissé au hasard. Même ses silences avaient une fonction. Elle savait ce qu’elle taisait et pourquoi elle le taisait. J’ai compris que ce n’était pas seulement une question de style, mais une manière d’être au monde. Elle ne forçait rien. Elle attendait que la note se pose d’elle-même, exactement à l’endroit juste.
Nos échanges, eux aussi, ont commencé à prendre cette texture particulière. Nous ne parlions pas de séduction. Nous parlions d’écriture, de musique, de souffle, de construction narrative. Pourtant, quelque chose circulait sous la surface. Une tension qui ne cherchait pas à éclater, mais à s’installer. Elle me posait des questions précises, presque analytiques, sur mes choix de narration, sur mes personnages, sur mes omissions. Elle voulait comprendre la mécanique. Elle cherchait la cohérence. Et je sentais qu’à travers mes réponses, c’était moi qu’elle observait.
Je ne cherchais pas à me rendre intéressant. Je cherchais à être clair. Je savais qu’elle détectait immédiatement les artifices. Une femme qui écrit à la première personne avec cette justesse ne supporte ni le flou ni l’esbroufe. Alors je prenais le temps de développer mes pensées, d’aller au bout d’une idée, de ne pas me cacher derrière des raccourcis. Ce n’était pas un effort de séduction. C’était une forme de respect.
Un soir, après avoir relu l’un de ses textes, je me suis surpris à imaginer le mouvement précis de son archet. La pression de ses doigts sur les cordes, la manière dont son épaule devait se tendre légèrement lorsqu’elle cherchait une nuance plus grave. Je n’avais jamais assisté à l’un de ses cours, pourtant la scène me semblait familière. Je l’imaginais corriger un élève avec douceur, approcher son visage du sien pour ajuster une posture, parler de soutien, de colonne d’air, de relâchement. Elle devait toucher sans envahir, guider sans contraindre. Cette image me troublait davantage que n’importe quelle description explicite.
Je crois que c’est à ce moment précis que le désir a changé de nature. Il n’était plus une simple réaction à ses textes. Il devenait une curiosité profonde pour la femme derrière l’écriture. Je voulais comprendre comment son corps habitait sa propre théorie du souffle. Comment elle respirait lorsqu’elle ne contrôlait plus rien. Comment sa voix se modifiait lorsque la musique la traversait au lieu d’être produite.
Je savais que la distance était encore nécessaire. Nous n’étions que deux écritures qui se répondaient. Mais je sentais déjà que si je continuais à la lire ainsi, avec cette attention presque appliquée, quelque chose finirait par se déplacer. Lentement. Inévitablement.
Et pour la première fois depuis longtemps, cette lenteur ne me frustrait pas.
Elle m’éduquait.

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