Chapitre V – Le Vent et l’Eau

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Elle m’a parlé de la mer comme on parle d’un être vivant. Non pas comme d’un paysage ou d’un décor, mais comme d’une présence qui protège et qui dépouille à la fois. Elle vivait entourée d’eau, me disait-elle, et cela suffisait à maintenir une forme d’équilibre intérieur. Le vent permanent, les cheveux emmêlés par les embruns, la peau légèrement salée au retour d’une marche le long du port : tout cela composait son monde avec une simplicité presque désarmante. Il n’y avait rien d’ostentatoire dans cette description. Seulement une évidence.

Je l’imaginais courir le matin, avant que la ville ne s’éveille vraiment. Un footing quotidien, quelle que soit la météo, comme une discipline silencieuse. Le corps en mouvement pour clarifier l’esprit. Puis la douche, la transition, et la journée pouvait commencer lentement puisque ses cours ne débutaient qu’en début d’après-midi. Douze heures par semaine seulement. Le reste du temps était laissé à la rêverie, à l’écriture, à la musique. Cette organisation me paraissait à la fois libre et rigoureuse. Elle ne fuyait pas l’effort ; elle le plaçait au bon endroit.

Sa Bretagne n’était pas une carte postale. C’était un territoire intime. Elle parlait des odeurs du port, de la lumière changeante, de la sensation d’être seule au monde face à l’eau. Elle disait s’y sentir protégée des agressions extérieures, comme si l’horizon absorbait ce qui pourrait l’atteindre. Je comprenais ce sentiment sans avoir besoin de l’expliquer. La mer possède cette faculté étrange de remettre l’humain à sa juste dimension.

Je lui ai parlé du surf au Portugal. Pas comme d’une performance, mais comme d’un refuge similaire. L’océan, là-bas, a une autre couleur, une autre température, mais il produit le même effet : il vide, il nettoie, il contraint à l’humilité. On ne négocie pas avec une vague. On l’accompagne ou on tombe. Il n’y a pas de demi-mesure. Je crois que c’est ce que j’aime dans cette pratique. Elle ne tolère ni le mensonge ni l’excès de contrôle.

Elle a ri en évoquant les clichés sur les surfeurs. Je l’ai sentie légère à cet instant, joueuse. Il y avait dans ses mots une façon de me tester sans agressivité. Elle n’attaquait pas. Elle observait. Elle cherchait à comprendre ce que je faisais de ma solitude. Si le blues que je jouais parfois à la guitare était une posture de lonesome cowboy ou une nécessité plus profonde.

Je lui ai répondu simplement que la musique me calmait. Trois accords, une corde qui vibre plus longtemps que les autres, et quelque chose se réajuste. Elle m’a parlé de son amour pour les pianos, les violons, les voix. Les instruments qui portent la respiration humaine jusque dans leur timbre. J’ai compris alors que, pour elle, la musique n’était pas un divertissement. C’était un prolongement du souffle.

Ce qui me frappait, au fil de nos échanges, c’était la cohérence entre ce qu’elle décrivait et ce qu’elle était. Elle parlait de vent et d’eau avec la même précision qu’elle parlait d’un corps. Rien n’était décoratif. Chaque détail servait une sensation. Elle n’ornementait pas. Elle incarnait.

Je me suis surpris à imaginer une rencontre au bord de l’eau. Non pas une scène théâtrale, mais un moment presque banal : deux silhouettes face au vent, les cheveux fouettés, la conversation couverte par le bruit des vagues. Je me demandais si sa voix, dans cet environnement, serait plus grave, plus proche. Si son regard conserverait cette attention analytique ou s’il se relâcherait légèrement.

Je ne cherchais pas à accélérer quoi que ce soit. J’avais appris d’elle que forcer s’entend toujours. Je laissais la tension s’installer avec la même patience qu’elle laissait entrer la lumière dans ses textes. Si quelque chose devait advenir, il trouverait son tempo.

Et plus nous parlions de mer, de musique, de discipline matinale et de rêverie l’après-midi, plus je sentais que le désir prenait une forme différente. Moins immédiate, moins instinctive, mais plus profonde. Ce n’était plus seulement la femme qui écrivait que je désirais. C’était la femme qui courait sous la pluie bretonne, qui revenait salée d’une promenade, qui enseignait le violon avec exigence et qui s’autorisait des heures de silence.

Je crois que ’est à ce moment-là que j’ai compris que je n’avais rien à prendre, rien à provoquer, rien à forcer, seulement à m’approcher avec assez de justesse pour ne pas altérer ce qui, chez elle, respirait déjà sans moi.

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