Chapitre XI – Le Fil et la Sangle

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Elle savait.

Elle savait que je la draguais.

Pas frontalement.

Pas en me jetant à ses pieds.

Mais dans la tension des phrases, dans les métaphores qui glissent, dans la manière dont je faisais vibrer ses propres mots.

Elle l’avait déjà vu ailleurs.

Elle avait lu mes excès.

Elle avait vu ce que ça donnait quand je m’acharnais trop fort sur un fil fragile.

Alors elle m’a prévenu.

Fais gaffe à ne pas être trop lourd.

C’était dit avec un sourire.

Mais c’était sérieux.

Je lui ai répondu que je testais la solidité du fil.

Elle n’a pas reculé.

Sinon double-le.

Ce n’était plus un avertissement.

C’était une invitation.

Elle ne voulait pas que je descende.

Elle voulait voir comment je marchais.

Un pied sur chaque.

Elle parlait de grand écart facial en riant, et je voyais très bien ce qu’elle faisait. Elle vérifiait ma capacité à rester joueur sans perdre la dignité.

Promis, j’ai répondu. Je garde le casque.

Elle riait.

Mais elle observait.

Quand elle m’a demandé si j’avais déjà écrit des chansons, ce n’était pas une question anodine. Elle voulait savoir si je pouvais entrer sur son terrain sans me déguiser.

J’ai dit oui.

Sans fanfare.

Elle a demandé si c’était pour mes enfants. Pour une femme.

Elle ne demandait pas l’information.

Elle cherchait la direction.

J’aurais pu faire le mystérieux.

J’aurais pu me draper dans une pseudo profondeur.

À la place, j’ai glissé une ironie légère. Une cinquante-et-unième chanson peut-être… mais je ne voudrais pas alourdir le fil.

Elle a immédiatement proposé autre chose.

La stackline.

La sangle.

Plus résistante que le filin.

Elle n’a pas peur de la tension.

Elle préfère la solidité à la poésie fragile.

Je lui ai répondu que si je tombais, je comptais sur la prof de musique pour garder le rythme.

C’était simple.

Mais c’était clair.

Je ne lui demandais pas de me sauver.

Je lui reconnaissais une compétence.

Et pendant qu’elle lisait mes textes, pendant qu’elle découvrait mes poèmes un peu bruts, un peu bancals, je ne me suis pas justifié.

Sois indulgente, ai-je dit.

Pas pour qu’elle me rassure.

Pour lui montrer que je n’avais pas besoin de paraître parfait devant elle.

Elle m’a répondu qu’elle savait combien écrire était difficile. Qu’elle était déjà certaine que j’étais bon.

Pas “intéressant”.

Pas “sympa”.

Bon.

Je n’ai pas sauté dessus.

Je suis resté là, à hauteur.

Elle aime vivre sur le fil.

Moi, je peux marcher dessus.

Mais si elle propose une sangle,

je n’ai rien contre une structure plus solide.

Je ne comptais pas écrire de chanson.

La littérature me suffit. Les phrases longues, les respirations lentes, les silences qu’on étire jusqu’à ce qu’ils deviennent matière. La musique, je la laisse à ceux qui savent compter les mesures sans perdre l’émotion.

Et pourtant, ça m’intriguait.

Passer du texte pur à son monde.

Celui du rythme.

Du battement régulier.

Des mots qui doivent tenir debout sur une mesure.

J’avais déjà essayé, autrefois.

Sans conviction.

Sans enjeu.

Mais cette fois, quelque chose m’a poussé hors de ma zone de confort.

Peut-être sa manière de parler du fil.

Peut-être son exigence.

Peut-être sa façon de dire “double-le” en souriant.

Alors j’ai voulu voir.

Voir si je pouvais marcher sur son terrain sans tricher.

Voir si je pouvais faire glisser des mots dans une structure qu’elle pourrait toucher, modeler, chanter.

Je ne cherchais pas à l’impressionner.

Je cherchais à comprendre.

Elle ne savait pas encore que cette chanson était pour elle.

Elle ne savait pas encore que chaque ligne portait sa voix en creux.

Elle ne savait pas encore que, sans la nommer, je l’écrivais.

SUR LE FIL

- Couplet 1

Marcher droit sur un fil

Le vent posé sur moi

Un silence fragile

Qui s’ouvre vers toi

La mer tient nos pas

La lumière sous nos doigts

Un frisson sans éclat

Qui respire en moi

- Pré-refrain

Ne tends pas trop le fil

Laisse venir l’émoi

Ne tends pas trop le fil

Reste là près de moi

- Refrain

Sur un fil toi et moi

Rien de plus que ça

Sur un fil toi et moi

Juste l’instant là

Si ta main vient vers moi

Je la prends comme ça

Sans promesse ni loi

Juste toi et moi

- Couplet 2

Un pas dans la lumière

Un pas près de toi

La chaleur légère

Qui tremble sous ma voix

Ni chaîne ni combat

Ni peur ni effroi

Juste le cœur qui bat

Entre toi et moi

- Pré-refrain

Ne tends pas trop le fil

Laisse venir l’émoi

Ne tends pas trop le fil

Reste là près de moi

- Refrain

Sur un fil toi et moi

Rien de plus que ça

Sur un fil toi et moi

Juste l’instant là

Si ta main vient vers moi

Je la prends comme ça

Sans promesse ni loi

Juste toi et moi

- Pont

Le vent garde nos voix

La nuit veille sur toi

Nos regards immobiles

Marchent droit sur un fil

Respirer juste en toi

Sans bruit, sans détour

Respirer juste en toi

Comme au premier jour

- Refrain final

Sur un fil toi et moi

Rien de plus que ça

Sur un fil toi et moi

Juste l’instant là

Si ta main reste en moi

Je la garde comme ça

Sans promesse ni loi

Juste toi et moi

Peu importe son verdict.

Peu importe si elle trouvait ça maladroit, trop simple, pas assez abouti.

Peu importe si ce n’était pas “assez chanson”.

Je ne l’avais pas écrit pour obtenir quelque chose.

Je l’avais écrit pour voir jusqu’où je pouvais aller.

Pour voir si je pouvais sortir du littéraire pur et accepter la contrainte du rythme, la discipline de la mesure, l’humilité d’un refrain qu’on répète.

Pour voir si mes mots pouvaient apprendre à marcher autrement.

L’écriture, pour moi, n’a jamais été un terrain figé.

C’est un mouvement.

Une exploration.

Une façon d’évoluer.

Elle m’avait poussé hors de ma zone de confort sans le savoir.

Elle m’avait déplacé.

Et ça, déjà, suffisait.

Qu’elle aime ou non, qu’elle chante ou non, qu’elle garde ou non…

la chanson existait.

Et moi, j’avais avancé d’un pas.

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