Chapitre XX - La ligne intérieure
Je me suis relu.
Pas un chapitre précis. Pas une scène. Moi. Dans la durée.
J’écris depuis longtemps contre les façades. J’ai toujours cherché le mécanisme sous la surface, la fracture sous le sourire, la tension sous la morale. L’amour, chez moi, n’est jamais un refuge. Il est une épreuve. Il révèle. Il force à choisir. Il met en lumière ce qu’on préfère parfois ignorer.
Je n’écris pas pour séduire. Je n’écris pas pour rassurer. J’écris pour comprendre. Pour pousser une situation jusqu’à ses conséquences. Pour voir ce qui reste quand le vernis craque.
C’est mon axe.
Mais je me suis demandé quelque chose.
À force de vouloir exposer les mécanismes, n’ai-je pas parfois surdossé l’acide ? À force de vouloir disséquer, n’ai-je pas parfois frappé plus fort que nécessaire ? Mon sarcasme a toujours été une arme. Une manière de trancher dans le faux, dans le convenu, dans le politiquement tiède. J’aime la phrase qui mord. J’aime la lucidité qui dérange. J’ai été nourri par des écritures exigeantes, par des voix qui ne s’excusent pas de leur violence. Des auteurs qui taillent dans la chair du réel, sans anesthésie.
Je ne renie rien de cela.
Mais en la lisant, quelque chose s’est déplacé.
Son écriture n’attaque pas. Elle n’a pas besoin de griffer pour être forte. Elle n’a pas besoin de surenchérir pour être intense. Elle pose. Elle respire. Elle laisse la phrase exister sans l’écraser sous une démonstration.
Et cette respiration m’a obligé à me regarder.
Je peux écrire onirique, brutal, philosophique, vulgaire, poétique. Je change de registre selon le terrain. Mais il y a toujours, en dessous, une fougue. Une impatience presque. Une volonté d’aller au cœur du nerf. D’appuyer.
Elle, elle tient.
Elle ne retient pas par peur. Elle retient par maîtrise.
Et c’est là que je me suis posé la vraie question : est-ce que je maîtrise toujours mon intensité, ou est-ce que parfois je la laisse me gouverner ?
Ce n’est pas une question d’adoucir mon style. Ce serait le trahir. Ce n’est pas une question d’imiter le sien. Ce serait me perdre. C’est une question d’ajuster la dose. De choisir le moment où le sarcasme tranche, et celui où il se tait. De comprendre que la justesse peut être plus puissante que l’excès.
Pour un écrivain, c’est immense.
Sentir que quelqu’un, par la seule précision de ses mots, modifie la manière dont vous regardez les vôtres… ce n’est pas une flatterie. C’est une révélation.
Elle ne corrige rien. Elle n’exige rien. Elle écrit comme elle respire. Et cette respiration me force à ralentir la mienne.
Je ne veux pas devenir plus doux. Je veux devenir plus exact.
Garder ma ligne intérieure. Ma radicalité. Mon goût du réel sans filtre. Mais apprendre à tenir la braise plus longtemps. À ne pas incendier la page quand une chaleur contenue suffit.
Peut-être que grandir en écriture ne consiste pas à crier plus fort.
Peut-être que cela consiste à savoir quand se taire.
Et si je calme certaines phrases désormais, ce ne sera pas par prudence. Ce sera par choix.
Parce que la maîtrise n’affaiblit pas le feu.
Elle le rend inoubliable.

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