Chapitre XXVII - Ce que je n’écrirai pas

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Il y a des phrases que je pourrais écrire.

Je les connais déjà. Elles me viennent naturellement. Elles savent se placer au bon endroit, créer la vibration juste, installer une tension presque irréfutable. Je pourrais écrire que je n’ai jamais ressenti cela de cette manière. Je pourrais écrire qu’elle est différente, unique, essentielle. Je pourrais écrire que quelque chose d’inévitable se dessine.

Je pourrais.

Mais je ne le ferai pas.

Non par peur d’exagérer. Non par crainte du ridicule. Mais parce que je sais que certaines phrases, une fois écrites, ferment plus qu’elles n’ouvrent. Elles imposent un cadre. Elles figent un mouvement encore en train de naître. Elles donnent au lien une direction qu’il n’a pas encore choisie.

Je n’écrirai pas que c’est évident.

Je n’écrirai pas que c’est une évidence.

Parce qu’une évidence ne se proclame pas. Elle se constate avec le temps.

Je n’écrirai pas que c’est elle.

Je n’écrirai pas que tout converge.

Je n’écrirai pas que le passé mène à ce point précis comme si tout n’avait été qu’un prélude. Ce serait beau. Trop beau. Trop construit. Et je refuse de construire une cathédrale autour d’une fondation encore invisible.

Je n’écrirai pas pour provoquer une réaction.

Je n’écrirai pas pour obtenir une réponse.

Je n’écrirai pas pour accélérer.

Je n’écrirai pas pour prouver que je peux être intense autrement.

Il y a quelque chose de presque vertigineux dans cette retenue. Une part de moi aime encore le spectaculaire. Elle aime la phrase qui frappe, celle qui coupe le souffle, celle qui fait basculer l’autre en une seconde. Je ne renie pas cette capacité. Elle fait partie de moi. Elle a construit des pages entières de ma vie.

Mais ici, je veux autre chose.

Je veux écrire comme on marche sur un fil sans tirer dessus.

Je veux écrire sans transformer chaque battement en déclaration. Sans charger chaque silence d’une promesse implicite. Sans installer un futur dans chaque mot.

Je n’écrirai pas que je l’attends.

Je n’écrirai pas que je la désire à chaque instant.

Je n’écrirai pas que tout ce que je fais converge vers elle.

Parce que ce ne serait pas juste. Ce serait excessif. Et l’excès, je le connais trop bien.

Ce que je veux, c’est que mes mots restent à la hauteur de ce qui est vécu, pas au-dessus. Je veux qu’ils accompagnent, pas qu’ils devancent. Je veux qu’ils respectent le réel.

Il y a une différence subtile entre écrire pour sublimer et écrire pour amplifier.

Sublimer, c’est éclairer ce qui existe déjà.

Amplifier, c’est gonfler ce qui n’est pas encore solide.

Je ne veux plus amplifier.

Je veux éclairer.

Je ne veux pas écrire une histoire plus grande que la réalité. Je veux laisser la réalité devenir suffisamment grande pour mériter l’écriture.

Cela demande une discipline que je n’ai pas toujours eue.

Ne pas tout dire.

Ne pas tout nommer.

Ne pas tout transformer en symbole.

Accepter que certaines choses restent à l’état de possibilité.

Accepter que le lien ne soit pas encore une histoire.

Accepter que l’histoire ne soit pas encore un destin.

Je n’écrirai pas qu’elle me sauve.

Je n’écrirai pas qu’elle me transforme.

Je n’écrirai pas qu’elle corrige mes erreurs passées.

Parce que personne n’a à porter ce poids.

Je veux rester responsable de ma propre évolution. Si je change, c’est parce que j’ai décidé de changer. Si je deviens plus stable, c’est parce que j’ai choisi de le devenir. Sa présence peut affiner, révéler, inspirer. Mais elle n’a pas à réparer.

Je n’écrirai pas pour la posséder.

Je n’écrirai pas pour l’attacher.

Je n’écrirai pas pour la convaincre.

Je n’écrirai pas pour la retenir.

Ce que je veux écrire, désormais, c’est une constance. Une présence. Une façon d’être qui ne dépend pas de la réponse immédiate, ni de la validation, ni de l’emballement.

Je veux écrire comme un homme qui peut désirer sans envahir.

Comme un homme qui peut admirer sans idéaliser.

Comme un homme qui peut aimer sans s’approprier.

Peut-être que le plus grand changement n’est pas dans ce que j’écris, mais dans ce que je refuse d’écrire.

Refuser la facilité du lyrisme excessif.

Refuser la tentation de l’évidence prématurée.

Refuser le confort de la grande déclaration qui rassure autant qu’elle enferme.

Je préfère une phrase tenue qu’une promesse flamboyante.

Je préfère un silence respecté qu’un aveu arraché.

Je préfère une présence stable qu’une intensité bruyante.

Il y a une beauté particulière dans cette retenue. Elle ne diminue rien. Elle rend chaque mot plus rare, plus dense, plus nécessaire.

Et peut-être que ce que je n’écris pas est plus important que ce que j’écris.

Parce que ce que je n’écris pas laisse de la place.

De la place pour elle.

De la place pour moi.

De la place pour ce qui pourrait devenir, sans être forcé.

Je ne sais pas si cette histoire existe déjà.

Je sais seulement que je ne veux plus la précipiter.

Je veux qu’elle respire.

Et si un jour elle doit prendre forme, ce ne sera pas parce que je l’aurai proclamée.

Ce sera parce qu’elle aura tenu.

Sans que je l’arrache.

Sans que je la pousse.

Sans que je la force à être plus grande qu’elle ne l’est.

Ce que je n’écrirai pas, c’est la fin.

Parce que la fin n’a pas encore commencé.

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