Chapitre XXXIII - La bibliothèque des réponses
La mouette avait disparu dans le ciel depuis quelques minutes déjà, mais je restais immobile sur la planche.
La mer continuait de respirer doucement autour de moi. Ce genre de silence a parfois un pouvoir étrange : il ouvre des portes dans la mémoire. Des images que l’on n’attendait pas reviennent à la surface, comme si elles attendaient simplement que l’eau redevienne calme.
Et ce matin-là, ce n’est pas un souvenir de mer qui est remonté.
C’est une bibliothèque.
Une pièce immense, remplie de livres jusqu’au plafond. Quand j’étais enfant, elle me semblait aussi grande qu’un musée. Peut-être qu’elle ne l’était pas vraiment. Mais à cinq ans, une pièce remplie de milliers de livres ressemble facilement à la Bibliothèque de France.
C’était la bibliothèque de ma grand-mère.
Il y avait tout.
Des classiques. Molière, Ovide, Platon. Des romans historiques. Des contes. Des livres pour enfants. Des ouvrages de psychologie. Des recueils anciens qu’elle possédait depuis sa jeunesse.
Et au milieu de tout cela, des mondes entiers qui attendaient simplement d’être ouverts.
Je passais des heures dans cette pièce.
Au début, je ne lisais pas vraiment. Je regardais. Les couvertures, les titres, les pages. C’était déjà une forme de voyage.
Et puis un jour, j’ai commencé à poser des questions.
Des questions d’enfant.
Pourquoi les gens tombent amoureux.
Pourquoi ils se séparent.
Pourquoi certaines histoires font mal.
Pourquoi certaines choses semblent belles et compliquées en même temps.
Je pensais qu’elle allait me répondre.
Elle ne répondait presque jamais.
Elle se levait simplement, traversait la pièce, et disparaissait entre les étagères.
Puis elle revenait avec un livre.
Elle me le tendait.
— La réponse est là-dedans.
Je la regardais comme si elle venait de me donner un objet étrange.
— Mais… je t’ai posé une question.
Elle souriait.
— Cherche.
Et elle ajoutait toujours la même chose.
— Si tu ne trouves pas, reviens me voir.
Alors je lisais.
Au début, pour comprendre ce qu’elle voulait dire.
Puis pour le plaisir de chercher.
Et petit à petit, j’ai découvert quelque chose qu’elle savait déjà : certaines réponses n’existent que dans les histoires.
Les livres ne te donnent pas des conclusions. Ils t’apprennent à regarder.
C’est comme ça que j’ai appris à lire.
Pas comme un devoir.
Comme une enquête.
Ma grand-mère écrivait aussi.
Je ne le savais pas vraiment quand j’étais enfant. Pour moi, elle était simplement la gardienne de cette bibliothèque infinie.
Mais plus tard, j’ai découvert ses textes.
Des nouvelles. Des romans épistolaires. Des récits historiques. Elle adorait l’histoire, et ses personnages vivaient souvent à l’intérieur de ces grandes fresques du passé.
En les relisant, j’ai compris autre chose.
Entre les lignes, il y avait sa vie.
Ses amours.
Ses choix.
Ses secrets.
Une partie d’elle qu’elle n’avait racontée à personne.
Ni à mon grand-père.
Ni à moi.
Les livres gardaient ce qu’elle ne disait pas.
Quand elle est morte, la bibliothèque est devenue la mienne.
Avec mon père, nous avons transporté les livres. Des cartons entiers. Nous avons monté des étagères dans ma chambre pour tout faire tenir.
C’était un travail étrange.
Comme si je reconstruisais un morceau de sa maison dans la mienne.
Et avec les années, j’ai commencé à écrire.
Au début, presque par jeu. J’avais seize ans. J’ai commencé un roman de science-fiction. Je ne l’ai jamais terminé. Les premiers livres sont souvent les plus difficiles.
Mais quelque chose avait commencé.
Les étapes de ma vie ont ensuite changé ce que j’écrivais. Les périodes heureuses, les périodes plus sombres. Certaines œuvres ont grandi avec moi. D’autres ont régressé quand je régressais moi-même.
L’écriture a toujours été vivante.
Comme une conversation qui continue malgré les années.
Et ce matin-là, assis sur ma planche de surf, j’ai compris quelque chose d’étrange.
Depuis longtemps, personne ne m’avait regardé écrire comme elle le faisait.
Avec cette attention.
Avec cette façon de lire sous les phrases.
Ma grand-mère faisait ça.
Elle ne me corrigeait pas vraiment.
Elle me regardait chercher.
Et aujourd’hui, quelqu’un d’autre fait un peu la même chose.
Pas de la même manière.
Pas avec la patience tranquille d’une grand-mère qui guide un enfant.
Mais avec une lucidité différente.
Une façon de me dire :
— Oui, tu sais écrire.
Mais il y a encore des endroits où tu peux respirer mieux.
Il y a encore des choses à apprendre.
Et je crois que c’est pour cela que je me sens bien dans ces échanges.
Parce qu’ils réveillent quelque chose de très ancien.
Pas seulement l’envie d’écrire.
L’envie de chercher.
Comme autrefois, quand une femme allait chercher un livre dans une immense bibliothèque pour me dire :
— La réponse est là-dedans.
Aujourd’hui, la bibliothèque est différente.
Les livres aussi.
Mais le regard est resté.
Et parfois, c’est tout ce qu’il faut pour comprendre qu’une personne compte plus qu’elle ne l’imagine.
Parce qu’elle ne se contente pas de lire ce que tu écris.
Elle voit ce que tu es en train de devenir.

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