Chapitre XXXIX - Ce que je ne lui dis pas
Il y a ce que j’écris.
Et puis il y a ce que je garde pour moi.
Entre les deux, il existe un espace silencieux. Un endroit où les phrases restent suspendues, où les mots n’osent pas encore sortir. Pas parce qu’ils sont faux. Au contraire. Peut-être parce qu’ils sont trop vrais.
Depuis quelque temps, je sens quelque chose évoluer en moi. C’est difficile à expliquer, parce que tout cela est encore fragile, presque irréel. Nous échangeons des textes, des idées, des fragments de vie. Nous parlons de littérature, de musique, de nos façons d’écrire. Et pourtant, sous cette surface intellectuelle, il y a autre chose qui circule.
Une chaleur discrète.
Une présence.
Je ne peux pas dire que je suis attiré par son visage, par son corps ou par un souvenir précis d’elle. La vérité est plus étrange que cela. Je ne l’ai jamais vue vraiment. Pas dans la réalité tangible qui permet d’identifier quelqu’un d’un simple regard.
Et pourtant, quelque chose en moi se tourne vers elle.
Pas vers ce qui est visible.
Vers ce qui ne se matérialise pas.
Sa manière de penser. Sa manière de ressentir. Sa manière de poser des mots simples là où d’autres chercheraient des phrases compliquées. Tout cela dessine une présence qui devient de plus en plus réelle à mesure que les jours passent.
Je pourrais essayer de rationaliser tout cela.
Me dire que ce n’est qu’une projection. Une illusion littéraire née de deux personnes qui écrivent et qui se répondent. Ce serait facile. Et peut-être même rassurant.
Mais plus les jours avancent, plus cette explication perd de sa force.
Parce que je sens bien que ce n’est pas seulement une idée.
Ce n’est pas non plus une idéalisation. Je sais très bien qu’elle a ses failles, ses hésitations, ses contradictions. Comme moi. Peut-être même pour cela que quelque chose résonne.
Les défauts font souvent partie de ce qui rend quelqu’un profondément humain.
Et peut-être profondément attachant.
Ce qui me trouble le plus, c’est que cette sensation est nouvelle pour moi. J’ai longtemps fonctionné autrement. Comme beaucoup d’hommes, peut-être. L’attirance naissait d’abord du regard. D’une présence physique. D’un sourire aperçu quelque part.
Là, c’est différent.
Je me découvre attiré par ce qui n’a pas de forme visible.
Une voix dans les mots.
Une intelligence sensible.
Une manière de voir le monde.
Et malgré moi, je constate une chose simple : plus les jours passent, plus j’ai envie de la connaître.
Pas seulement à travers un écran.
Pas seulement à travers des phrases.
Pour de vrai.
Je lui ai déjà dit, presque en plaisantant, que j’aimerais l’inviter à manger une crêpe. Une phrase légère, presque anodine, comme on en dit pour ne pas trop dévoiler ce qui se passe réellement à l’intérieur.
Je lui ai dit aussi que j’aimerais qu’elle me fasse découvrir son monde. Marcher sur la plage, pieds nus dans le sable, sous la lumière calme de la lune.
Tout cela, je peux le dire.
Ce sont des images simples.
Mais il y a une chose que je ne lui dis pas.
Pas encore.
Ce que je ne lui dis pas, c’est que dans ce moment-là, sur cette plage, je voudrais simplement prendre sa main dans la mienne.
Sentir qu’elle se rapproche.
Sentir qu’elle pose doucement sa tête sur mon épaule.
Et rester là.
Sans parler.
Parce que dans cet instant précis, les mots ne serviraient plus à rien.
Il suffirait d’écouter.
Le vent.
La mer.
Et peut-être, très doucement, les deux battements de cœur qui se répondent dans la nuit.

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