Chapitre XL - La vague et son écho
À Costa da Caparica, les journées commencent toujours de la même manière, et pourtant aucune ne ressemble vraiment à la précédente. Le matin, l’air porte encore la fraîcheur de la nuit et la lumière se déplie lentement sur l’Atlantique. J’arrive souvent avec la même silhouette un peu fatiguée par le sel et les années : mes Converse trouées, ma vieille combinaison de surf roulée autour de la taille, et ce sweat noir Panthera des années quatre-vingt-dix qui est presque aussi vieux que moi. Il a traversé assez de saisons pour sentir à la fois le sable, la mer et la mémoire.
Je marche vers l’eau avec ma planche sous le bras. Autour de moi, la plage s’anime doucement. Les pêcheurs installent leurs lignes comme ils le font depuis toujours, avec ce mélange de patience et de fatalisme qui appartient à ceux qui connaissent l’océan. Les locaux arrivent par petits groupes, certains avec la simplicité tranquille de ceux qui vivent ici, d’autres avec l’assurance un peu trop visible de ceux qui veulent montrer qu’ils savent dompter la mer. Il y a les gars sympas, ceux qui saluent d’un signe de tête, et puis les autres, ceux qui se racontent des exploits avant même d’avoir mis un pied dans l’eau.
Moi, je ne suis pas là pour parler.
Je suis là pour la vague.
Pour ce moment précis où la masse de l’océan se soulève, s’arrondit, puis tombe. Ce bruit particulier, lourd et profond, comme un monde qui se plie sur lui-même. Quand je suis dans le tube, tout disparaît. Le temps se contracte. Le vent, les voix, la plage, même les pensées cessent d’exister. Il ne reste qu’une sensation : glisser dans ce tunnel d’eau pendant une seconde qui ressemble à une éternité.
C’est pour ça que je viens.
Pour ce moment où le monde s’arrête.
Mais depuis quelque temps, quelque chose a changé.
Quand je suis assis sur ma planche, en attente de la vague suivante, il y a une image qui revient. Sans prévenir. Son visage, sur la photo de son profil. Ses yeux. Ce regard attentif qui semble toujours voir un peu plus loin que les phrases que j’écris. Et puis ses mots, ses petites piques ironiques, son humour discret. Nos discussions qui se déroulent tard le soir comme des conversations suspendues.
L’océan amplifie tout.
Dans le silence de l’attente, ses phrases résonnent en moi comme un écho. Les vagues arrivent, repartent, se reforment… et au milieu de ce mouvement, je sens sa présence circuler dans mes pensées.
Je finis par sortir de l’eau. Le vent sèche rapidement le sel sur la peau. Je m’assois un moment sur le sable, la serviette autour des épaules. Des potes me voient et viennent me proposer une bière, comme souvent. Avant, je serais resté. On aurait parlé de vagues, de planches, de la prochaine houle qui arrive.
Mais aujourd’hui, je refuse.
Je dois rentrer.
Pas parce que quelque chose m’attend.
Parce que quelqu’un est là.
Pas physiquement. Pas encore. Mais je sens sa présence derrière l’écran, derrière les mots qui vont apparaître quand je vais écrire. J’ai envie de lui parler, de lui répondre, de sentir à nouveau cette conversation qui circule entre nous.
Demain, je reviendrai à l’océan.
Et je sais déjà qu’elle sera encore là.
Pas comme une obsession. Pas comme une addiction incontrôlable. Plutôt comme une présence douce, installée quelque part à l’intérieur. Une présence que j’accepte enfin après des années où je m’étais juré de ne plus laisser personne s’approcher trop près de mon cœur.
Elle, je la laisse entrer.
Et, chose étrange, je n’ai pas peur.

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