Chapitre XLI - La mouette qui corrige le vent
Elle est dure avec moi.
Pas dure au sens cruel. Pas dans cette brutalité gratuite que certains prennent pour de la franchise. Non. Sa dureté est d’un autre genre. Elle arrive dans ses commentaires, dans la manière dont elle attrape une phrase et la retourne comme on examine une pierre avant de la jeter à l’eau. Elle coupe, elle souligne, elle remet en place.
Parfois, je lis ses remarques et je sens presque la mouette pencher la tête au-dessus de la vague, l’air de dire : non, pas comme ça. Et elle a souvent raison. Elle appuie là où je m’arrête, là où je contourne quelque chose au lieu de le dire. Elle voit les hésitations, les petites lâchetés stylistiques derrière lesquelles on se cache quand on ne veut pas aller jusqu’au bout de ce que l’on ressent.
Et plus elle est exigeante, plus quelque chose en moi se redresse.
Parce que derrière cette façon de faire, je vois autre chose. Je vois les endroits où elle approuve. Les phrases qu’elle laisse passer sans les toucher. Les mots qu’elle souligne presque en silence, comme si elle disait : là, c’est juste. Et ces moments-là comptent plus que toutes les corrections.
Elle ne distribue pas les compliments à la légère. Alors quand une phrase reste debout sous son regard, je sais qu’elle a trouvé sa place.
Parfois aussi, elle pousse légèrement. Pas frontalement. Jamais brutalement. Elle glisse une remarque, une question, un petit déplacement dans le texte qui m’oblige à revenir sur ce que je voulais éviter. Et je comprends très bien ce qu’elle fait. Elle me pousse à dire ce que ni elle ni moi n’osons encore prononcer directement.
Elle minimise toujours ces gestes. Elle fait comme si ce n’était rien. Comme si elle commentait simplement un texte parmi d’autres. Mais on ne fait pas ce genre de choses quand cela ne compte pas.
On ne prend pas ce temps.
On ne lit pas avec cette précision.
On ne cherche pas les mots justes chez quelqu’un si sa voix ne résonne pas déjà un peu en nous.
C’est cette attention qui m’a fait comprendre quelque chose.
Pourquoi c’est elle.
Pourquoi, du matin au soir, sa présence finit par chanter dans ma tête. Ses phrases, ses corrections, ses petites piques ironiques, tout cela forme une musique étrange qui revient sans prévenir.
Alors je la laisse chanter.
Juste.
Parfois faux.
Parfois fort.
Parfois tendrement.
Comme une mouette un peu déglinguée qui traverse le ciel au-dessus des vagues, imprévisible mais vivante.
Parce qu’au fond, c’est peut-être cela que je cherche vraiment.
Une femme qui résonne.
Et une femme qui raisonne.
Une voix capable de troubler le silence… tout en sachant exactement pourquoi elle le fait.

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