Chapitre XLII - Sa façon d'être au monde

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Elle m’a demandé ce que je trouvais vivant dans sa façon d’être au monde.

La question paraît simple. Mais en réalité elle ne l’est pas. Parce que ce que je perçois d’elle ne vient pas seulement de ce que je comprends, ni même de ce que j’observe. Une partie vient de là, évidemment. Mais une autre partie appartient au domaine du ressenti, à quelque chose de plus diffus, de plus difficile à expliquer.

Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Tout ce que je sais d’elle passe par les mots, par les textes, par les fragments de vie qu’elle laisse apparaître dans ses phrases. La distance crée donc forcément une part d’interprétation. Une part de projection peut-être. Mais malgré cela, il y a des choses qui se dégagent avec une évidence assez calme.

Je peux analyser certains aspects.

Je vois sa curiosité. Sa manière d’interroger une phrase plutôt que de l’accepter passivement. Elle demande des exemples, elle veut comprendre ce que l’autre a réellement vu. Ce réflexe-là n’est pas seulement intellectuel. C’est une forme d’attention. Une manière d’entrer dans la pensée de quelqu’un plutôt que de rester à la surface.

Je vois aussi sa manière de lire. Elle ne cherche pas à flatter. Elle ne distribue pas des compliments pour être agréable. Elle regarde un texte comme on regarde un objet réel : elle le tourne, elle l’examine, elle pointe ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Cette franchise demande une forme d’abnégation. Parce qu’elle ne cherche pas à se vendre. Elle ne cherche pas à se placer au centre. Elle dit simplement ce qu’elle voit.

Mais ce que je perçois chez elle ne s’arrête pas là.

Il y a aussi les fragments de vie qu’elle laisse apparaître presque sans y prêter attention. Son île. Les courses qu’elle aide à porter pour des personnes âgées. Son potager. Les coups de main au restaurant de Max. Les courses nocturnes avec sa frontale, quand elle me raconte qu’elle a l’impression de courir sur la lune.

Ces détails pourraient sembler anodins.

Mais ils disent beaucoup.

Ils racontent quelqu’un qui habite réellement son monde. Pas quelqu’un qui cherche à se mettre en scène. Quelqu’un qui participe à la vie qui l’entoure, simplement. Cette simplicité n’est pas une posture. Elle ne donne pas l’impression d’être revendiquée. Elle est là, naturellement.

Et c’est peut-être cela qui me donne cette sensation de vie chez elle.

Elle ne triche pas.

Elle ne cherche pas à posséder.

Elle n’a rien à vendre.

Elle avance dans le monde avec ce qu’elle est, sans essayer de transformer cela en spectacle.

Mais il y a autre chose aussi.

Quelque chose de plus discret.

Une mélancolie.

Je ne la nomme pas directement quand je la lis, mais je la sens parfois entre les phrases. Une sorte de profondeur silencieuse qui traverse certaines images, certains silences. Une mélancolie qui n’est pas une faiblesse. Plutôt une forme de lucidité douce.

Je sais d’où elle vient.

Et elle le sait aussi.

Je sais qu’elle sait que je le sais.

Dans ce monde vivant qu’elle décrit, dans ces gestes simples et ces paysages qui respirent, il reste parfois des questions en suspens. Des doutes. Des endroits où la vie n’est pas complètement résolue.

Et c’est précisément cela qui la rend humaine.

Humain, trop humain, comme disait Nietzsche.

Cette coexistence entre la vitalité et la mélancolie, entre la simplicité du quotidien et la profondeur des questions intérieures. Beaucoup de gens choisissent un seul côté. Certains deviennent uniquement légers. D’autres deviennent uniquement graves.

Elle semble marcher entre les deux.

Et c’est peut-être cela qui la rend différente à mes yeux.

Pas nécessairement différente aux yeux de tout le monde.

Mais différente pour moi.

Parce que j’ai souvent connu des schémas beaucoup plus simples. Des dynamiques plus prévisibles, parfois plus superficielles. Là, j’ai l’impression de rencontrer un équilibre plus complexe, plus humain.

Une intelligence qui ne se coupe pas de la sensibilité.

Une lucidité qui ne détruit pas la douceur.

Et même si une partie de ce que je ressens vient sans doute de ma propre manière de regarder le monde, il reste une chose très claire.

Quand je la lis, je ne vois pas seulement quelqu’un qui écrit.

Je vois quelqu’un qui vit.

Et c’est cela, au fond, qui me donne cette impression très simple : qu’il y a, dans sa manière d’être au monde, quelque chose de profondément vivant.

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