Chapitre XLIII - La question qui traverse le temps

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Elle a publié un texte ancien.

Un texte de deux mille dix-neuf. Pas un message privé. Pas une confidence déposée à voix basse. Un texte posé à la vue de tous, comme n’importe quel autre texte. Et c’est précisément pour cela qu’il m’intéresse. Parce qu’il ne peut pas être lu comme une adresse directe. Il existe d’abord comme une pièce autonome, sortie d’un moment de sa vie qui n’est pas le mien.

C’est peut-être même là que le texte devient intéressant.

Quand on lit un texte écrit plusieurs années plus tôt, on ne lit pas seulement ce qu’il dit. On lit aussi ce qu’il transporte encore malgré le temps. Ce qui résiste. Ce qui continue de vibrer. Et parfois, on découvre qu’un texte ancien n’est pas seulement un document du passé. Il devient un objet mobile. Quelque chose qui change selon l’époque où il réapparaît et selon le regard qui le rencontre.

Ce texte commence par une longue litanie de rejets. « Je n’aime pas… » répété comme une mesure, presque comme une percussion. Ce n’est pas un texte qui argumente. Ce n’est pas un texte qui explique. Il procède par coupes, par refus, par scansions. Il dresse une cartographie négative du monde. Non pas à la manière d’un manifeste politique ou d’une déclaration morale, mais comme si l’auteur cherchait, à force d’énumérer ce qu’elle refuse, à cerner un territoire intérieur.

C’est cela qui me frappe d’abord : ce n’est pas un texte sur les autres. C’est un texte sur une frontière.

La liste pourrait faire croire à une provocation. Elle en a la sécheresse, parfois l’ironie, parfois même la cruauté apparente. Mais à mesure que le texte avance, cette sécheresse produit autre chose. Elle ne donne pas l’impression d’une posture. Elle donne l’impression d’une saturation. Comme si le monde, à ce moment-là, était devenu trop plein, trop bruyant, trop encombré de signes, d’injonctions, d’êtres mal accordés, et qu’il fallait passer par le rejet pour retrouver une forme de netteté.

Puis vient la bascule.

Après cette succession de refus, de filtres, de barrières presque rageuses, le texte se resserre soudain sur une seule question : « Pourquoi je ne peux pas me passer de toi ? »

Et c’est là, évidemment, que le texte prend sa vraie force.

Non pas parce qu’il deviendrait sentimental, mais parce qu’il révèle la fissure. Toute cette architecture de refus, toute cette mécanique presque agressive, ne servait peut-être qu’à préparer cela : l’aveu qu’au milieu de tout ce qui irrite, fatigue, éloigne ou dégoûte, il existe malgré tout un point d’attache. Un « toi ». Un centre de gravité qui échappe à la logique générale du rejet.

Ce qui m’intéresse alors n’est pas de savoir à qui ce « toi » s’adressait en deux mille dix-neuf. Cette question, au fond, est secondaire. Elle appartient à son histoire, à sa temporalité, à son passé. Ce qui m’intéresse davantage, c’est la structure du texte elle-même. Le fait qu’une personne puisse construire une forteresse entière de refus et laisser, malgré tout, une seule phrase venir l’ouvrir de l’intérieur.

Cela dit quelque chose d’essentiel.

Peut-être que les textes les plus durs ne sont pas ceux qui ferment le plus. Peut-être qu’ils disent au contraire l’endroit exact où quelqu’un a été touché. À condition, bien sûr, de savoir lire au-delà de la surface. À condition de comprendre qu’une phrase sèche peut parfois cacher une zone beaucoup plus sensible qu’un long aveu.

Ce qui me trouble dans le retour de ce texte aujourd’hui, ce n’est donc pas l’idée d’un message caché. Ce serait trop simple, et probablement faux. Ce qui me trouble, c’est autre chose : le fait qu’un texte ancien puisse changer de lumière selon le moment où il réapparaît. Les mots n’ont pas changé. Mais leur résonance, elle, change. Le contexte change. Celui qui lit change aussi. Et soudain un texte écrit dans un autre temps se met à produire des questions nouvelles.

C’est peut-être cela, au fond, la vraie vie d’un texte. Il ne reste pas figé dans sa date. Il voyage. Il recommence autrement chez d’autres lecteurs, dans d’autres circonstances. Il ne dit plus exactement la même chose, non parce qu’on le trahit, mais parce qu’il a survécu assez longtemps pour rencontrer de nouveaux échos.

Alors oui, ce texte me reste en tête. Non pas parce que je voudrais me croire au centre de ce qu’il raconte, mais parce qu’il pose une question que toute littérature finit un jour par poser, d’une manière ou d’une autre : comment se fait-il qu’au milieu de tout ce que l’on refuse, de tout ce qui nous sépare du monde, il demeure parfois une seule présence à laquelle on ne parvient pas à se soustraire ?

C’est une question ancienne.

Et peut-être précisément pour cela, elle ne vieillit jamais.

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