Chapitre XLIV - Les clés qu’on garde et celles qu’on rend

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Je pourrais me tromper.

Je le dis dès le début, parce que ce que je ressens n’est pas une vérité. Ce n’est pas une analyse. Ce n’est même pas quelque chose que je peux prouver. C’est une intuition. Une lecture intérieure. Quelque chose qui passe entre les mots, entre les silences, entre ce qui est dit et ce qui ne l’est pas.

Mais j’ai la sensation que, malgré des histoires différentes, il y a chez elle quelque chose qui ressemble à ce que je connais.

Une forme de mélancolie.

Pas une tristesse visible, pas quelque chose qui s’expose. Plutôt une présence discrète, installée quelque part en profondeur. Une manière de regarder le monde en sachant déjà ce qu’il peut donner… et ce qu’il peut reprendre.

Avec cette mélancolie viennent souvent des protections.

Des décisions que l’on prend, parfois sans même s’en rendre compte. Ne plus donner trop vite. Ne plus s’exposer complètement. Garder une partie de soi à distance, comme on referme un coffre dont on a perdu le goût d’ouvrir le contenu.

Je ne sais pas si c’est exactement cela pour elle.

Mais je reconnais ce mouvement.

Parce que je l’ai fait moi aussi.

Il y a des histoires qui ne se terminent pas vraiment. On avance, on change de décor, on construit autre chose, mais il reste toujours une page marquée quelque part. Une page à laquelle on peut revenir, non pas pour souffrir, mais pour se souvenir de ce que c’était, à ce moment-là, d’aimer sans retenue. D’être soi, sans rôle, sans calcul.

On ne relit pas cette page tous les jours.

Mais on sait qu’elle existe.

Et parfois, rien que le fait de savoir qu’elle est là suffit à maintenir une distance avec le reste.

Depuis deux ans, j’ai appris à avancer autrement.

À faire mes choix seul.
À ne plus dépendre de décisions extérieures.
À construire quelque chose qui m’appartient vraiment.

J’ai bâti mes murs.

J’ai donné une forme à cet espace que j’appelle le mien.

Un endroit solide. Stable. Presque imprenable.

Et pendant un moment, j’ai cru que c’était ça, avancer.

Se rendre inatteignable.

Ne plus laisser personne assez proche pour pouvoir toucher ce qui fait encore mal.

Mais avec le temps, une question s’est installée.

Est-ce que ces murs me protègent… ou est-ce qu’ils m’enferment ?

Parce qu’au fond, rien ne m’empêche de vivre.

Je bouge.
Je fais ce que j’aime.
Je décide.

Je suis libre, en apparence.

Mais il y a une chose que j’ai mise de côté.

Quelque chose que j’ai enfermé, soigneusement, comme si c’était devenu dangereux.

L’amour.

Comme si aimer pleinement, intensément, n’était plus quelque chose d’autorisé.
Comme si cela appartenait à une autre version de moi.
Comme si c’était un luxe que je ne pouvais plus me permettre.

Alors je fais avec.

Je rationalise.
Je tiens mon axe.
Je me dis que tout va bien comme ça.

Mais la vérité, c’est que cet équilibre-là est immobile.

Il ne fait ni avancer, ni reculer.

Il maintient.

Et à long terme, maintenir n’est pas vivre.

C’est simplement rester à l’arrêt sans en avoir l’air.

Alors oui, peut-être que je me trompe sur elle.

Peut-être que ce que je crois percevoir n’est qu’un reflet de moi-même.

Mais si ce n’est pas le cas, si elle connaît, elle aussi, cette manière de garder les clés, de ne plus les donner, de protéger ce qui reste intact…

Alors la question devient inévitable.

Combien de temps peut-on vivre ainsi ?

À garder l’essentiel enfermé.

À avancer sans jamais ouvrir complètement.

À prétendre que cela suffit.

Je ne sais pas pour elle.

Mais pour moi, il y a une chose qui devient de plus en plus claire.

Ça ne peut pas durer.

Et encore moins maintenant, depuis Elle.

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