Chapitre XLVI - Les lignes droites

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Il y a des moments où les échanges deviennent étranges. Rien de spectaculaire, rien qui puisse vraiment se montrer du doigt. Les mots sont toujours là, les phrases continuent d’exister, les réponses arrivent encore. Et pourtant, quelque chose change dans la manière dont tout cela circule. Une légère variation de température. Un mouvement plus difficile à saisir qu’à expliquer. Parfois proche, parfois lointaine. Parfois ouverte, parfois presque refermée. Il n’y a pas forcément de faute, pas forcément d’intention claire derrière cela. Mais il y a un rythme. Et ce rythme-là, je le sens.

Je ne sais pas si c’est une manière de se protéger, si c’est simplement sa façon d’être, ou si c’est ce mélange de doutes, de prudence et de contrôle que certaines personnes entretiennent avec elles-mêmes sans toujours s’en rendre compte. Ce que je sais, en revanche, c’est que ce genre de mouvement finit toujours par révéler quelque chose. Pas forcément sur l’autre seulement. Aussi sur soi. Parce qu’à force d’observer ces variations, on commence à comprendre ce que l’on supporte encore, ce que l’on ne veut plus, et surtout ce dont on a réellement besoin pour qu’un lien puisse respirer correctement.

Je crois que c’est précisément cela qui me revient en ce moment : la cohérence. Pas la perfection. Pas la rigidité. Pas un comportement lisse, prévisible ou sans relief. La cohérence. Quelque chose de beaucoup plus simple et beaucoup plus rare. Une ligne intérieure qui tient. Une manière d’être qui ne change pas brutalement d’un jour à l’autre selon l’humeur, la peur ou le besoin de vérifier son pouvoir sur la distance. Parce qu’au fond, ce qui fatigue le plus dans les relations, ce n’est pas l’imperfection. C’est l’incohérence. Ce sont les mouvements contradictoires. Les élans qui se retirent aussitôt. Les proximités qui se ferment au moment même où elles commencent à exister.

Et plus j’y pense, plus je comprends que cela dépasse largement le cadre des relations. C’est aussi une question d’écriture. Peut-être même, au fond, exactement la même question. Quand un texte manque de cohérence, on le sent immédiatement. Pas forcément parce qu’il est mal écrit, mais parce qu’il n’a pas de colonne vertébrale. Il avance, puis il recule. Il ouvre une porte, puis il la referme. Il dit une chose, puis son contraire, sans que cela produise de profondeur. Seulement du flou. Or le vrai texte, comme le vrai lien, a besoin d’une respiration claire. Il peut être complexe, contradictoire, traversé de nuances, mais il doit tenir sur quelque chose. Une vérité de fond. Une direction. Une ligne qui, même tremblante, reste reconnaissable.

C’est peut-être pour cela que je supporte de moins en moins ce qui joue trop avec les variations de présence. Parce qu’aujourd’hui j’écris pour essayer d’être plus juste. Et être plus juste, ce n’est pas seulement choisir les bons mots. C’est essayer de tenir une ligne intérieure. C’est refuser le bruit inutile. Refuser les effets de surface. Refuser les mouvements qui ne servent qu’à éviter le vrai sujet. La cohérence, dans l’écriture comme dans les êtres, est essentielle pour une raison simple : c’est elle qui rend la confiance possible. Sans elle, on peut avoir du style, de l’intensité, de la séduction, du rythme même. Mais on ne peut pas construire. On ne peut pas respirer longtemps là-dedans.

Alors je regarde cela calmement. Sans drame. Sans accusation. Je vois simplement ce que ce mouvement produit en moi. Il me rappelle qu’aujourd’hui, ce que je cherche est plus simple qu’avant. Quelque chose qui n’a pas besoin de jouer à disparaître pour exister. Quelque chose qui ne demande pas d’être déchiffré en permanence. Quelque chose qui tienne, même doucement. Une ligne droite, pas au sens d’une vie sans relief, mais au sens d’une présence qui ne se contredit pas sans cesse.

Et peut-être qu’au fond, c’est aussi cela, écrire mieux. Ne plus écrire comme on se protège. Ne plus écrire comme on esquive. Ne plus écrire en avançant puis en reculant pour voir si l’on garde le contrôle. Mais écrire comme on se tient debout. Avec des nuances, des failles, des hésitations parfois, oui. Mais avec une ligne. Une vraie. Parce qu’à la fin, dans les textes comme dans les liens, ce n’est pas ce qui brille le plus qui reste. C’est ce qui tient.

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