Chapitre XLVII - La liberté n’a jamais eu besoin de désordre
Il y a une confusion moderne qui revient souvent dès que l’on parle de lien, de présence, ou simplement de continuité entre deux êtres. Une confusion qui finit presque par passer pour une évidence alors qu’elle repose, à mes yeux, sur un malentendu profond : l’idée que la cohérence menacerait la liberté.
Comme si le simple fait d’être constant, lisible, un minimum fiable dans sa manière d’être avec quelqu’un revenait déjà à perdre de l’air, de l’espace, du mouvement. Comme si répondre, rester aligné, ou assumer un certain fil dans un échange risquait immédiatement de transformer une relation en cage.
Je ne crois pas cela.
Et plus j’avance, plus je me rends compte que je ne peux même plus faire semblant de le croire.
Parce qu’au fond, la cohérence et la liberté ne sont pas ennemies. Elles ne se contredisent pas. Elles devraient même, dans un monde un peu plus adulte, aller naturellement ensemble.
Être libre ne signifie pas devenir flou.
Être libre ne signifie pas apparaître, disparaître, revenir, se retirer, comme si le fait de ne jamais être vraiment lisible était devenu une preuve de profondeur ou de souveraineté intérieure.
Être libre ne signifie pas faire sentir un lien puis traiter sa continuité comme une menace.
Cela signifie simplement pouvoir rester soi sans avoir besoin de saboter ce qui commence à exister.
Et c’est là, à mon sens, qu’une partie des choses se dérègle aujourd’hui.
Beaucoup semblent vouloir des relations simples, légères, saines, respirables. Mais au moment même où quelque chose demande un minimum de tenue intérieure, cela devient suspect. Comme si la stabilité était déjà une perte. Comme si la clarté était déjà une pression. Comme si l’idée même d’un fil cohérent entre deux personnes faisait aussitôt surgir la peur d’être enfermée, absorbée, figée.
Je peux comprendre d’où vient cette peur.
Elle ne sort pas de nulle part.
Elle vient souvent de blessures anciennes, de mauvaises expériences, de liens étouffants, de relations où l’amour s’est confondu avec l’emprise, la demande, l’invasion.
Mais ce n’est pas parce qu’une prison a existé qu’il faut finir par appeler toute maison une prison.
Et ce n’est pas parce qu’une intensité a déjà fait mal qu’il faut traiter toute cohérence comme un danger.
À force de vouloir se protéger de tout ce qui pourrait enfermer, beaucoup finissent par ne plus savoir habiter quoi que ce soit.
Ils gardent l’air.
Mais perdent la profondeur.
Ils gardent le mouvement.
Mais perdent la continuité.
Ils gardent la possibilité de partir à tout moment.
Mais ne construisent plus rien qui mérite vraiment de rester.
Et au fond, c’est peut-être cela le paradoxe le plus triste : croire préserver sa liberté alors qu’on finit seulement par organiser son évitement.
Je ne dis pas cela comme un reproche.
Je le dis comme une question que je me pose aussi à moi-même.
Parce qu’il m’est arrivé, moi aussi, de confondre certaines choses. De croire que tenir mon axe signifiait ne plus laisser grand-chose entrer. De croire que protéger mon espace revenait forcément à garder de la distance.
Mais avec le temps, une idée devient de plus en plus claire.
Ce qui menace vraiment la liberté, ce n’est pas la cohérence.
C’est la dépendance.
C’est l’effacement de soi.
C’est le moment où l’on n’existe plus qu’à travers les réponses, les validations ou les retours de quelqu’un.
Voilà le vrai danger.
Pas le fait d’être clair.
Pas le fait d’être constant.
Pas le fait d’assumer un lien lorsqu’il existe.
Au contraire.
Une cohérence saine ne retire rien à la liberté. Elle la rend simplement habitable.
Elle crée un espace dans lequel deux personnes peuvent respirer sans devoir, chaque semaine, tout réinterpréter depuis le début.
Et peut-être qu’au fond, c’est cela que je cherche aujourd’hui.
Pas quelque chose de flou sous prétexte que c’est moderne.
Pas quelque chose de désordonné sous prétexte que c’est vivant.
Mais quelque chose de libre et cohérent à la fois.
Quelque chose d’assez mature pour ne pas avoir peur d’exister clairement.
Parce qu’à la fin, ce n’est pas la cohérence qui enferme.
C’est la peur.

Annotations