Chapitre XLVIII - Ce qui reste lisible
Il y a quelque chose qui a changé dans la manière dont les liens se construisent aujourd’hui.
Rien de brutal. Rien qui puisse vraiment se désigner comme une rupture nette. Plutôt une évolution progressive, presque silencieuse, dans les habitudes, dans les réflexes, dans la manière dont chacun gère sa présence auprès des autres. Une forme de légèreté s’est installée, une volonté de ne pas s’enfermer, de ne pas reproduire les schémas anciens, de ne pas retomber dans des relations lourdes, possessives ou étouffantes.
Et sur ce point, il n’y a rien à redire.
C’est même une avancée.
Parce que pendant longtemps, l’amour a été confondu avec l’emprise, avec la dépendance, avec des formes de contrôle qui n’avaient rien de sain. Il est donc logique qu’une génération ait appris à se méfier, à garder de l’espace, à préserver son autonomie, à ne plus se laisser enfermer dans des dynamiques qui abîment.
Mais comme souvent, en corrigeant un excès, on en crée un autre.
À force de vouloir rester libre, certains liens deviennent flous.
À force de vouloir éviter toute pression, on évite aussi toute continuité.
À force de refuser les anciens codes, on finit parfois par ne plus en assumer aucun.
Et c’est là que quelque chose se dérègle légèrement.
Pas dans la liberté.
Dans la manière de l’habiter.
Parce que la liberté n’a jamais exigé d’être incohérente.
Elle n’a jamais demandé d’alterner entre proximité et distance sans raison lisible.
Elle n’a jamais eu besoin de produire du chaud et du froid pour exister.
Ce qui est libre est généralement simple.
Pas simpliste.
Mais simple.
Lisible.
Habitable.
Et c’est peut-être cela qui devient plus rare.
Quelque chose qui ne cherche pas à enfermer, mais qui ne joue pas non plus à disparaître.
Quelque chose qui ne demande rien d’excessif, mais qui assume au moins ce qu’il crée.
Parce qu’au fond, il ne s’agit pas de répondre à quelqu’un.
Il ne s’agit pas d’être disponible.
Il ne s’agit pas de sacrifier son rythme ou sa vie.
Il s’agit simplement de rester cohérent avec ce que l’on met en mouvement.
C’est une question de tenue intérieure.
De morale, peut-être, au sens le plus simple du terme.
Pas une morale imposée.
Une morale personnelle.
La manière dont on choisit d’être avec les autres.
Ce que l’on accepte de créer… et ce que l’on assume ensuite.
Je ne crois pas que cela ait quoi que ce soit à voir avec de la dépendance.
Je ne crois pas non plus que cela réduise la liberté.
Au contraire.
C’est ce qui la rend crédible.
Parce qu’une liberté qui n’est pas capable de tenir une ligne minimale finit toujours par ressembler à une fuite.
Pas forcément une fuite consciente.
Mais une manière d’éviter ce qui commence à exister.
Et peut-être que c’est là, finalement, que les malentendus apparaissent.
Certains parlent de liberté.
D’autres parlent de cohérence.
Alors qu’au fond, ils pourraient parler de la même chose.
Une manière d’être assez solide pour rester soi-même… sans avoir besoin de désorganiser ce qui naît.
Sans avoir besoin de tester.
Sans avoir besoin de comparer.
Simplement être là.
Sans excès.
Sans jeu.
Sans mise en scène.
Parce qu’au final, ce qui compte le plus n’est pas l’intensité d’un moment.
C’est ce qui reste lisible après.
Et ce qui reste lisible, lui, ne demande jamais d’effort pour être compris.

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