Chapitre XLIX - Le bruit et la marée

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Elle a probablement raison sur un point.

Il existe une forme de bruit qui revient toujours quand quelqu’un commence à compter un peu trop les silences. Un bruit particulier, presque ridicule quand on le regarde de l’extérieur, mais très humain quand on l’a traversé. Ce moment où l’on croit encore être libre, alors qu’en réalité on a déjà commencé à mesurer l’absence de l’autre comme si elle devait nous répondre à la minute près. Comme si le simple fait qu’une présence ait déplacé quelque chose en nous lui donnait soudain le devoir de rester accessible, lisible, constante.

Je comprends très bien ce qu’elle veut dire. Et c’est précisément pour cela que sa remarque m’intéresse. Parce qu’elle ne parle pas seulement de moi, si tant est qu’elle parle vraiment de moi. Elle parle d’un schéma. D’un réflexe presque banal chez beaucoup d’hommes. Cette manière de confondre l’air qu’une femme fait entrer dans une vie avec une forme de propriété silencieuse sur son rythme, ses réponses, ses absences, sa liberté. Comme si le fait de se sentir mieux grâce à quelqu’un donnait le droit de lui demander de réguler ce mieux à notre place.

Et là-dessus, je suis obligé d’être honnête avec moi-même.

Je vois très bien le piège.

Je vois très bien à quel endroit un homme peut glisser. Pas forcément dans quelque chose de spectaculaire. Pas dans le drame romantique de série Netflix. Non. Dans quelque chose de beaucoup plus discret, de beaucoup plus banal et donc de beaucoup plus dangereux : le fait de commencer à dépendre du retour de quelqu’un pour se sentir intérieurement stable.

C’est exactement cela qu’elle désigne quand elle parle du “bruit”.

Et je crois qu’elle a raison de le nommer.

Parce que ce bruit-là existe. Il existe chez beaucoup d’hommes, peut-être même chez beaucoup d’êtres humains tout court. Ce moment où l’on commence à faire peser sur l’autre la responsabilité d’un vide qu’on n’a pas complètement réglé en soi. Ce moment où l’on ne dit pas encore reste, mais où une partie de nous commence déjà à penser réponds.

Le vrai sujet, alors, n’est pas elle.

Le vrai sujet, c’est la solidité intérieure.

Est-ce que ce que l’on ressent nous rend plus vivant… ou plus dépendant ?

Est-ce que la présence de quelqu’un nous ouvre… ou nous fragilise au point de nous rendre incohérents ?

Je crois que c’est une vraie question. Une question plus sérieuse qu’elle n’en a l’air sous ses airs de pique légère.

Et si je prends cette question au sérieux, alors il faut aller jusqu’au bout.

Aimer quelqu’un, ou simplement être touché profondément par quelqu’un, ne devrait jamais signifier devenir plus petit que soi-même. Cela ne devrait pas signifier commencer à se courber, à attendre, à se dissoudre dans les variations de présence de l’autre. Sinon ce n’est plus une rencontre. C’est une régression.

Et ce que je cherche, au fond, n’a rien à voir avec cela.

Je ne cherche pas quelqu’un pour qu’elle me tienne debout à ma place. Je ne cherche pas une présence qui viendrait colmater un manque ou anesthésier un vide. Je cherche quelque chose de beaucoup plus rare et beaucoup plus simple : une rencontre qui laisse chacun entier. Une rencontre qui n’abîme pas la liberté, mais qui lui donne une autre profondeur.

Si elle est bien celle que je crois entrevoir, alors justement, ce qui m’attire chez elle n’est pas qu’elle me réponde. Ce n’est pas qu’elle me rassure. Ce n’est pas qu’elle me donne quelque chose. C’est qu’elle me rappelle une exigence. Celle de rester debout même quand quelque chose en moi a envie de se laisser emporter.

Et peut-être qu’au fond, c’est cela le vrai test.

Pas de savoir si l’autre répond.

Mais de savoir si ce qu’il éveille en nous nous rend plus digne, plus juste, plus vivant… ou simplement plus fébrile.

Alors non, si je suis honnête, je n’ai aucune envie de devenir ce bruit-là.

Je n’ai aucune envie de devenir un homme qui appelle cela de l’amour alors qu’il s’agit simplement d’un manque mal rangé.

Je préfère encore la marée.

Quelque chose qui vient, qui repart, qui ne m’appartient pas, mais qui continue malgré tout à exister sans que j’aie besoin de la posséder.

Parce qu’au fond, ce qui mérite vraiment d’être vécu ne se retient pas à la main.

Cela se reconnaît.

Et cela se respecte.

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