Chapitre LI - Ce que l’on prête au vent

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Elle a eu raison sur un point essentiel : il existe toujours un risque, quand on écrit à partir de quelqu’un, de finir par lui prêter des phrases qu’il n’a jamais dites, des intentions qu’il n’a jamais eues, ou des mouvements qui n’appartiennent qu’à notre propre lecture.

C’est peut-être même le premier danger dès qu’un être réel entre dans un texte.

On croit regarder quelqu’un.

Et parfois, sans s’en rendre compte, on regarde aussi tout ce que cette présence vient réveiller en nous.

Ce n’est pas forcément de la mauvaise foi. Ce n’est pas forcément une trahison. C’est simplement la limite très humaine entre ce qui est perçu, ce qui est ressenti, et ce qui est réellement vrai pour l’autre.

Et c’est là que l’écriture devient intéressante.

Pas quand elle affirme.

Quand elle doute.

Pas quand elle enferme quelqu’un dans une interprétation.

Quand elle accepte au contraire de ne pas tout saisir.

Parce qu’au fond, je ne crois pas avoir jamais cherché à détenir une vérité sur elle.

Ni sur aucune femme, d’ailleurs.

Encore moins une vérité ultime, définitive, presque surplombante, comme si l’on pouvait un jour résumer un être à quelques intuitions bien formulées.

Ce serait non seulement faux, mais profondément inélégant.

Je ne sais pas ce qu’elle pense exactement.

Je ne sais pas ce qu’elle ressent exactement.

Je ne sais pas quelles parts de silence lui appartiennent vraiment, quelles parts sont des habitudes, quelles parts sont des protections, et quelles parts relèvent simplement de sa manière d’exister.

Et c’est très bien ainsi.

Parce qu’un être vivant n’a pas à devenir parfaitement lisible pour être réel.

En revanche, ce que je peux observer, ce que je peux éprouver, ce que je peux tenter de comprendre, cela, oui, m’appartient.

Et c’est précisément là que commence le travail honnête.

Non pas parler à la place de l’autre.

Mais essayer de nommer ce que sa présence produit en soi.

La nuance est capitale.

Pendant longtemps, j’ai cru que comprendre quelqu’un consistait à réussir à l’expliquer.

Aujourd’hui, je crois presque l’inverse.

Comprendre quelqu’un, c’est parfois accepter de ne pas pouvoir le réduire à une formule claire.

C’est laisser une part d’ombre intacte.

Ne pas la forcer.

Ne pas la coloniser avec sa propre logique.

Ne pas vouloir absolument faire entrer un être dans la structure rassurante de son propre esprit.

Parce qu’au fond, il y a deux écritures.

Il y a celle qui saisit.

Et il y a celle qui écoute.

La première veut conclure.

La seconde veut approcher.

Et si j’écris vraiment pour quelque chose, c’est peut-être pour ça.

Approcher sans posséder.

Nommer sans enfermer.

Regarder sans disséquer jusqu’à tuer ce qui respirait encore.

C’est aussi pour cela que j’ai toujours pensé que l’écriture était un laboratoire.

Non pas un endroit où l’on expose des certitudes bien propres sous une lumière blanche.

Mais un endroit où l’on met ses propres contradictions sur la table pour voir ce qui tient encore debout après.

Ce n’est pas une salle de verdict.

C’est une chambre d’écho.

On y dépose une émotion, une intuition, un trouble, une idée parfois mal dégrossie, puis on regarde ce qu’il en reste lorsque les effets de style sont tombés.

Ce qui m’intéresse n’est pas d’avoir raison.

Ce qui m’intéresse, c’est de voir ce qui résiste.

Ce qui demeure vrai, même après qu’on a retiré le théâtre, la posture, le fantasme, la projection.

Alors oui, il est possible qu’à certains endroits, j’aie davantage écrit mon propre rapport au lien qu’une vérité sur elle.

C’est même probable.

Mais je crois que cela n’annule pas le geste.

Au contraire.

Cela le rend plus honnête.

Parce qu’à partir du moment où l’on reconnaît que l’on parle aussi de soi, tout devient plus propre.

On cesse de se prendre pour un lecteur omniscient de l’autre.

On redevient simplement un homme qui essaie de comprendre ce qu’une présence, une voix, une manière d’être ou de se retirer, déplacent en lui.

Et cela change tout.

Cela retire à l’écriture sa prétention.

Mais cela lui laisse sa vérité.

La seule qui mérite vraiment d’être écrite.

Pas “voilà ce qu’elle est”.

Mais plutôt :

voilà ce que quelque chose, chez elle, met en mouvement en moi.

Ce n’est pas la même phrase.

Et ce n’est pas la même morale.

Parce qu’au fond, ce que l’on prête au vent n’appartient pas toujours au vent.

Parfois, cela vient aussi de la mer qui le reçoit.

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