Chapitre LV - La note juste, même en chute libre

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Il y a des moments où l’on ne décide pas vraiment de parler.

On parle parce que quelque chose a atteint un point où le silence ne suffit plus.

Pas un silence frustré.

Pas un silence contenu.

Un silence qui a fait son travail.

Qui a observé.

Qui a compris.

Qui a laissé passer assez de temps pour que ce qui doit rester… reste.

Et puis, un jour, sans prévenir, ça sort.

Pas parfaitement.

Pas stratégiquement.

Mais juste.

C’est exactement ce qui s’est passé.

Elle m’a demandé, presque simplement, si je voulais connaître ses tarifs pour les cours de violon.

Une question normale.

Presque banale.

Le genre de phrase qui, dans une autre configuration, aurait donné lieu à une réponse propre, cadrée, polie.

Un chiffre.

Une disponibilité.

Un accord.

Rien de plus.

Mais ce n’était plus une autre configuration.

Parce qu’entre-temps, quelque chose avait changé.

Pas dans les mots.

Dans la manière dont ils résonnaient.

Et je crois que c’est là que tout s’est joué.

Parce que, sans réfléchir, comme souvent, j’ai répondu.

Impulsion.

Réflexe.

Mon fameux super-pouvoir d’abruti, celui qui court plus vite que la raison et trébuche avec élégance dans des zones où un homme sérieux ne mettrait jamais les pieds.

Sauf que cette fois…

Ce n’était pas exactement pareil.

Je n’ai pas réfléchi à mes mots.

Mais mes mots, eux, savaient très bien où ils allaient.

C’est une sensation étrange.

Comme si, même après un marathon intérieur, la respiration restait juste.

Pas haletante.

Pas désordonnée.

Juste.

Alignée.

Et je crois que, pour une fois, je n’ai pas parlé pour provoquer.

Ni pour séduire.

Ni pour détourner.

J’ai parlé depuis quelque chose de beaucoup plus propre.

Quelque chose qu’elle avait contribué à faire apparaître.

Parce qu’au fond, je lui dois beaucoup.

Pas au sens dramatique.

Pas au sens grandiloquent.

Au sens précis.

Elle m’a appris des choses que je n’attendais pas apprendre.

Pas seulement les notes.

Pas seulement le rythme.

Pas seulement la sonorité.

Pas seulement les variations.

Tout ça, oui.

Mais surtout autre chose.

Elle m’a appris qu’on pouvait comprendre une structure sans se déformer pour y entrer.

Qu’on pouvait saisir une exigence sans perdre sa manière d’être.

Qu’on pouvait affiner sans se trahir.

Et ça, c’est infiniment plus rare qu’une technique.

Parce que beaucoup de gens apprennent à bien faire.

Peu apprennent à bien faire sans se renier.

Et je crois que c’est exactement ce qu’elle m’a laissé.

Une manière d’aborder les choses avec sérieux…

sans devenir lourd.

Avec précision…

sans devenir rigide.

Avec intention…

sans devenir calculateur.

Une forme de détachement naturel.

Celui qui ne détruit pas la profondeur.

Celui qui la rend respirable.

Alors quand j’ai écrit…

Ce n’était pas une blague.

C’était exactement ça.

Ma manière à moi.

Sans costume.

Sans stratégie.

Sans version améliorée pour plaire.

Et ce qui est sorti, c’est ça :

Très bien. Puisque nous en sommes désormais à parler de tarifs, de violon, de commerce du sensible et d’autres activités fiscalement floues…

Je voulais te soumettre une proposition qui, juridiquement, relève sans doute déjà du contentieux sentimental.

Tu peux évidemment me communiquer le prix officiel de tes leçons. Mais accepterais-tu, dans un geste de décadence tout à fait condamnable, d’être réglée en crêpes au Nutella, en conversation dangereusement trop agréable, en regards dont aucun notaire sérieux ne validerait l’innocence, puis, si vraiment tu souhaites précipiter ma chute morale, en tête-à-tête notoirement pas innocent avec ma personne, ce qui serait déjà une faute de goût que j’apprécierais énormément.

Oui. Cette fois, je parle sérieusement. Enfin… avec mes moyens, c’est-à-dire comme un homme qui ressemble à un accident diplomatique avec de bonnes intentions.

Je t’en supplie donc, avec la dignité résiduelle qui me reste :

— ne transmets pas immédiatement ma requête à un tribunal ecclésiastique,

— n’ouvre pas un colloque interdisciplinaire intitulé “Faut-il interner Olivier avant l’été ?”,

— ne pars pas vivre trois jours dans une chapelle en granit battue par les vents pour consulter les esprits de tes ancêtres armoricains,

— n’envoie pas mon message à une cellule de crise composée de deux amies, d’un chat noir et d’un violon ancien pour expertise émotionnelle,

— et surtout… ne me sers pas la grande liturgie du “mais enfin, je ne suis pas en train de te faire grimper au rideau depuis des semaines”, alors qu’il règne ici depuis un moment une ambiance qui ferait transpirer un saint en plein carême.

Je vais donc poser la question avec la sobriété d’un homme qui a clairement perdu le droit d’utiliser le mot “sobriété” :

accepterais-tu de me fréquenter dans un cadre volontairement pas très catholique, avec intention romantique à peine maquillée, et perspective assumée de trouble léger à modéré ?

Autrement dit : est-ce que tu consentirais à m’accorder officiellement une occasion de me ridiculiser en face de toi dans un contexte où, idéalement, il y aurait du désir, du charme, et au moins un dessert ?

Parce qu’au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit. J’aimerais savoir si je peux, avec ton consentement explicite et sans intervention de la maréchaussée, cesser de jouer au bouffon théologique pour t’inviter comme une femme qui me plaît réellement.

Et tant que nous sommes dans les démarches administratives, j’aimerais également une précision :

les baisers déposés à la lisière de ta présence, ça se déclare comment chez toi ?

Comme paiement en nature ? Comme don spirituel ? Ou faut-il les faire tamponner à la Caisse d’Épargne de Batz, service “transactions tendres mais moralement douteuses” ?

Avec le recul, ce n’était ni prudent.

Ni mesuré.

Ni particulièrement défendable.

Mais c’était juste.

Et je crois que, pour la première fois depuis longtemps, je n’essayais pas d’obtenir quelque chose.

Je proposais.

Nu.

À ma manière.

Sans garantie.

Sans protection.

Sans plan B élégant.

Et peut-être que, finalement, c’est ça qu’elle m’a appris sans jamais le formuler :

Trouver la note juste…

même quand on sait très bien qu’on est en train de tomber.

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