CHAPITRE SIXIEME
Alors que le zénith du soleil était entrain de passer, un sifflement m’était parvenu. Immédiatement, je m’étais élancé au galop dans la montée du terrain. J’étais venu me cabrer au-dessus de mon maitre, battant l’air de mes membres avant et rugissant.
-Rex, tout doux mon beau.
J’étais retombé et il m’avait caressé. Il était accompagné de quatre personnes inconnues à l’accoutrement plus sophistiqué encore que le propriétaire. Et plus coloré également. Notamment concernant la dame et sa fille, sans doute âgée de cinq ou six ans. Son frère, lui, devait être à peine plus jeune que William, soit environ dix-sept ou dix-huit ans.
-Quelle bête ! s’était exclamé l’homme barbu, c’est ça ton animal, mon neveu ?
- Oui cher oncle, je vous présente Rex, le seul et unique dragon de ferme !
- Il ne m’a pas l’air bien sympathique, avait dit la femme, regardez-moi ces cornes, et ces griffes acérées…
William m’avait donné une pomme que j’avais volontiers accepté.
-Sacré dentition, avait fait remarqué le fils, un carnivore ?
- Eh non Alan, Rex préfère les légumes. La viande n’est qu’une friandise.
Madeline avait confirmé ces propos, indiquant que mon alimentation principale était un bouillon de légumes cuits par jour.
-Et toi, ma Claudine, tu le trouves comment l’animal de ton cousin ? avait demandé la mère de l’intéressée.
La fillette m’avait regardée.
-J’veux faire une balade sur son dos.
William s’était alors crispé, expliquant que j’étais encore en plein débourrage.
-Si ma fille veut monter sur Rex, elle montera dessus, avait insisté l’oncle.
- Tu peux bien lui faire ce plaisir, avait ajouté Madeline.
- Maman, je connais Rex, et je ne l’ai monté qu’une ou deux fois. Ce n’était pas l’objectif premier de son apprentissage et tu le sais.
-William, tu obéis, avait cinglé la tante.
Ce ton agacé envers mon maitre m’avait quelque peu déplus. Celui-ci avait soupiré.
-D’accord, comme vous voulez. Rex, viens mon beau.
Je l’avais suivi dans la grange où il m’avait préparé. Tout en me harnachant, il m’avait dit ces mots :
-Ecoutes mon Rex, Claudine est une petite enfant plutôt agitée, alors essai de rester calme, d’accord ?
Je lui avais lécher le visage, signe que la demande était claire.
-Comparé a moi, elle n’est pas bien lourde, alors fait attention.
-Eh, cousin, ta bête, là, elle est vicieuse ? avait demandé Alan, parce que tu as l’air d’avoir souffert.
En effet, mon maitre portait un bandage sur la main.
-Rex, vicieux ? Tu te moques de moi ? Il ne ferait pas de mal à une mouche. Je me suis coupé en aiguisant la charrue. A la première pluie, on va labourer ce foutu champs et y planter des navets.
L’oncle et sa femme avaient ricanés.
-Ma sœur, ton fils est aussi barjot que ton mari, avait ri la femme.
- Nous n’avons guère le choix, Sophia. Mon fils est persuadé que Rex peut le faire.
- Espérons que ça se passe mieux qu’avec le bourricot, avait ajouté l’oncle.
J’avais secoué la queue et frappé le sol d’une patte. Ils osaient rire de Napoléon et de mon maitre ! Je ne pouvais laisser passer cela. J’étais plus que jamais déterminé à accomplir ce travail. Mais pour l’heure, je devais offrir une balade à cette petite fille. William m’avait sorti de la grange.
-Claudine ? Rex est encore jeune, et il n’a pas l’habitude d’avoir quelqu’un sur son dos. Tu veux bien essayer d’être tranquille ?
La fillette s’était contentée d’un hochement de tête. Il l’avait donc saisie sous les bras et l’avait déposé délicatement sur mon dos. Je n’avais pas bougé d’une griffe.
-Bien mon Rex, bien…
Puis nous étions partis. Je mesurais chacune de mes foulées pour ne pas être trop brutal.
-Dis-moi, William, ton Rex, est-il fort ? Car c’est un sacré travail ce terrain.
- Mon oncle, Rex est robuste et endurant. Il pourrait tirer notre charrette chargée a bloc aussi longtemps qu’il le souhaiterait. Même un Clydesdale n’est pas aussi puissant.
-Je doutes qu’il soit aussi puissant que notre auto, cher cousin.
La promenade s’était continuée. Au moment de descendre voir Napoléon, la tante de mon maitre s’était inquiété que sa fille ne tombe.
-Ne vous en fait pas, Rex à la griffe sûr ! Plus encore qu’un randonneur des montagnes, avait argué William, remonter la côte avec un sol boueux en plein orage n’est pas un soucis pour lui.
Et nous étions descendus. Claudine, sur les conseils de son cousin, s’était penchée en arrière, me facilitant davantage l’équilibre. Bien qu’en vérité, la fillette était si légère que j’aurai pu l’oublier, si elle n’était aussi agitée. Le vieil âne, étonné de voir une enfant sur mon dos, était venus vers nous. Du bout des lèvres, nous nous étions gratouillés l’encolure.
-Ils semblent bien s’entendre, avait fait remarqué Alan.
- Napoléon est une sorte de mentor pour Rex. Il lui a enseigné toute la théorie, et je n’ai fait que l’appliquer. En un sens, je n’ai pas appris grand-chose a Rex concernant l’attelage ou la randonnée…
L’explication de mon maitre n’avait pas convaincu grand monde. Car il était difficile de croire qu’un âne puisse avoir l’intelligence de transmettre ses connaissances à une autre créature. William avait nommé cela la symbiose. Napoléon m’instruisait et me guidait tandis qu’en retour, je lui tenais compagnie et lui évitait d’aller au village. Et cela n’était qu’une part de notre relation. Si seulement mon maitre pouvait entendre ses histoires ! Lorsqu’il me contait ses aventures, j’avais l’impression de les vivre.
Nous avions ainsi regagnés la grange en haut du terrain, que j’avais gravis sans difficulté aucune, habitué à ce trajet quelque soit le temps. Un jour, William me l’avait même fait effectuer avec la charrette, chargée de quelques pierres afin de simuler la charrue. Cela n’avait pas été bien difficile. Claudine avait été descendus et moi, désharnaché. J’avais aussitôt rejoins mon compagnon équin, non sans accepter un morceau de viande séché. Laissant les humains, Napoléon et moi étions retournés en bas du terrain pour qu’il puisse brouter l’herbe au bord du ruisseau. J’étais parti de mon côté, venant gratter le sol de la colline. La terre y était poussiéreuse et sèche. L’herbe y poussait difficilement et quelques buissons y survivaient péniblement. Je m’étais approché de l’un d’eux pour saisir une baie. Il n’y avait guère à manger ici. Je m’étais alors tourné vers un arbre, en haut du terrain. Trottant jusqu’à lui, j’étais venus observer autour. Grattant le sol, j’avais trouvé une grosse racine. Sans pousser davantage ma réflexion, j’avais saisie celle-ci entre les mâchoires et l’avait arrachée sans nul effort. Mon instinct m’avait indiqué que j’avais trouvé là une alimentation des plus riches.

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