CHAPITRE NEUVIEME
J’avais bondi sur mes membres, surprenant mon compagnon équin qui s’était écarté. Avais-je rêvé ? Un autre sifflement nous était parvenu. Pivotant vers le sommet du terrain, je l’avais aperçu dans les dernières lueurs orangées du soir. Aussitôt, je m’étais élancé, rugissant. J’étais parvenu en haut de la côte, venant me cabrer au-dessus de mon maitre.
-Mon Rex ! avait dit William avec un sourire.
Il m’avait caressé entre les cornes et j’avais émis un grondement sourd sans agressivité, signe du bonheur de le retrouver. J’avais fais attention à ne pas le bousculer ni à lui marcher sur les pieds.
-Je t’ai manqué on dirait.
Il n’avait pas idée. Napoléon avait également gravit la côte, recevant lui aussi quelques gratouilles entre les oreilles.
-J’ai dû vous inquiéter mes amis. Maman m’a dit que tu avais beaucoup aidé pendant mon absence, je te félicite mon Rex. Grace à toi, notre maison est sauvée.
Il avait toussé un peu, signe qu’il n’était pas tout à fait rétabli. Le comprenant, je n’avais pas quémandé les quelques temps de jeu que nous pouvions avoir. William avait regagné sa demeure, s’appuyant sur mon encolure et sur celle de Napoléon. Madeline était dans l’embrasure de la porte. Elle avait dit que son fils avait sans nul doute les compagnons les plus fidèles et dévoués qu’un fermier pouvait avoir. Et elle avait raison.
William s’était ainsi complètement rétabli. A mesure que l’hivers approchait et le froids s’installait, nous allions chercher du bois dans la forêt, vendant une partie de celui-ci pour subvenir aux besoins de la ferme. Les arbres avaient perdus leur feuillage et l’herbe n’était plus aussi verte et haute. Napoléon ne se nourrissait à présent presque plus que de foin, venant tout de même brouter près du ruisseau. Notre fourrure à tout les deux s’était épaissie et William appréciait particulièrement s’installer contre moi lorsque j’étais couché dans la grange. Il pouvait ainsi s’endormir plusieurs heures durant lesquelles je le protégeait du froid en le couvrant de paille. Si cela lui déplaisait dans une certaine mesure à chaque réveil, il n’était pas moins conscient de l’intention que j’y mettais.
Près de deux mois s’étaient écoulées. J’avais encore grandi, atteignant un mètre cinquante-cinq, d’après William. Devenant toujours plus robuste, tirer la charrette de bois n’était qu’un jeu d’enfant. Les voyages au village s’effectuaient presque toujours au trot et mon maitre était surpris de mon endurance. Un jour, il m’avait arrêté sur la place du marché. Non loin, un imposant cheval attendait, lui aussi attelé à un gros charriot. Il devait faire un mètre soixante-quinze et était donc plus grand que moi. Mais j’étais incontestablement plus musclé. Et ma fourrure me donnait un aspect d’autant plus massif. L’animal, sûrement peu ravis de voir un rival à son statut de bête de somme, avait couché les oreilles et m’avait regardé d’un œil incendiaire. Raclant le sol du sabot, il m’avait fait comprendre qu’il était le plus fort de ce coin-ci de l’Angleterre.
-Du calmes, Fangus, avait dit son maitre en arrivant, il n’a aucune chance, tu es le plus coriace.
- J’en doute, avait dit mon maitre en nous rejoignant, Rex le surpasse, et de loin.
J’avais senti une tension s’installer entre les deux et ils avaient tous les deux débattus un moment. Finalement, ils étaient partis voir le maire du village. Une compétition avait alors été organisée. La foule s’était amassée en lisière de forêt, à proximité du village. Deux gros arbres avaient été abattus et débités pour n’en laisser qu’une portion suffisamment imposantes. Fangus et moi avions été attelés aux troncs, avec nos maitres à côtés de nous. La règle était simple : tirer le segment jusqu’à la ligne d’arriver, tracée un peu plus loin. Seulement, nous étions en bas d’une côte. Bien que celle-ci soit plus douce qu’au domaine, elle n’en restait pas moins suffisante pour nous demander un effort important. Le gagnant remporterait l’attelage du perdant.
Aux côtés de mon maitre, j’avais piaffé d’impatience. Des paris sur le gagnant avaient été lancés. Visiblement, les jeux d’argent plaisaient beaucoup. Le coup d’envoi fut soudainement donné grâce à une arme à feu. Aussitôt, je m’étais élancé au galop, tirant le tronc d’arbre sans grand mal et sous les yeux ahuris des spectateurs. J’étais arrivé au sommet du terrain ou un homme était parvenu à m’arrêter. William m’avait rejoint.
-Bravo Rex, c’est toi le meilleur !
Tournant la tête, nous avions avisés Fangus qui peinait à tirer le tronc, piétinant le sol et avançant péniblement. Finalement, il s’était arrêté en plein milieu de la montée. Son maitre avait lancé quelques insultes mais s’était vite calmé, ne souhaitant pas faire souffrir son animal qui avait été désattelé. L’homme était venu féliciter William, complimentant ma robustesse.
-Je suis peut-être bourru, mais je suis bon joueur gamin. Tu repars avec mon charriot.
- Merci monsieur.
Il avait promis de parler de nous s’il en avait l’occasion. J’avais donc été attelé à l’énorme charriot et la charrette du père de mon maitre avait été attachée derrière. Nous avions ainsi regagnés le domaine, suivis de quelques curieux qui s’étaient rapidement dissipés. Madeline avait été stupéfaite en nous voyant arriver et l’histoire de mon maitre l’avait tout autant surprise.
-Rex est incroyable, avait dit William, je ne l’aurai pas cru aussi puissant.
J’avais été récompensé et le charriot avait été stationné à côté de la grange. Quant à la petite cariole, une place lui avait été trouvé en intérieur. William envisageait même de la vendre, ce qui semblait déplaire à sa mère. Car il s’agissait d’un souvenir d’Albert. Quant à Napoléon, malgré son attachement à cet outil de travail, il était conscient que c’était à présent inutile de la garder, maintenant que nous avions un nouveau charriot. Il avait fait le deuil de son maitre depuis longtemps. Peu de créatures étaient aussi sages, notamment les chiens qui pleuraient leurs maitres toute leur vie. Et je les comprenais.
D’après William, il faudrait attendre la fin de l’hivers pour les navets. Mon débourrage à la monte était à présent terminé et mon maitre appréciait particulièrement m’emmener en balade durant des heures entières. Un jour, alors que nous étions en forêts, un majestueux cerf avait surgit des fourrées. Il s’était arrêté net, m’observant un instant avant de repartir.
-Quelque chose me dit que…
Des aboiements nous étaient parvenus sur notre gauche, là où était arrivé l’animal. William avait refermé sa prise sur les rênes. Il allait falloir décamper en vitesse. Soudain, une meute de chiens avait déboulée. Aussitôt, mon maitre m’avait lancé au grand galop à travers le bois. Mais les animaux, tout en finesse, étaient bien trop rapides. Certains avaient chercher à me mordre, recevant de ma part de puissantes ruades qui les envoyaient au sol. J’avais gravis une grande colline rocailleuse jusqu’à son sommet. Là, William m’avait fait tourner un instant sur moi-même, cherchant une issue. Sans hésiter, il m’avait lancé dans un pierrier.
-Sors-nous de là mon Rex !
Les pierres roulant sous mes griffes ne me facilitaient pas la tâche. Heureusement, les chiens n’avaient pas chercher à nous poursuivre. Une fois arrivé en bas, j’avais galopé encore un peu jusqu’à atteindre un arbre. Là, mon maitre avait mit pied à terre, reprenant son souffle. Donnant un coup de tête dans l’arbre, j’en avais fait tombé quelques fruits. Des poires !
-Merci mon beau.
Nous avions tous deux savourés un fruit juteux. William en avait mit quelques-uns dans mes sacoches. Napoléons aimerait sans doute y gouter, selon lui. Il avait raison. Car depuis que je lui en avait parlé, le vieil âne espérait en manger. Je lui avait également partagé un poivron. Mais cela ne lui avait guère plu. Aussi, il me tenait à cœur de lui faire découvrir toute sorte de fruits. Nous avions ainsi repris le chemin du domaine. Il s’était alors mis à pleuvoir, nous forçant à accélérer la cadence. William allait être trempé ! Aussi, j’avais pris le galop, m’assurant qu’il ne soit déstabilisé.

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