CHAPITRE ONZIEME
Ladite jument n’était guère robuste et plutôt élégante. Elle m’avait appris que malgré son appartenance à une noble race, ses maitres l’avaient fait saillir par le fameux cheval de trait, espérant ainsi obtenir un poulain alliant les caractéristiques de ses parents. Cela serait pour bientôt, selon elle. Car son ventre, très rond, indiquait effectivement la fin de la gestation.
William et moi avions travaillés toute l’après-midi, finissant le premier champs le soir-même. Sa surface, égale à celle de notre domaine, avait été un avantage.
-Il est infatigable ton animal ! avait dit Fred.
- Une bête inarrêtable, même, avait ajouté George.
William m’avait désharnaché et m’avait récompensé par un poivron. Lui aussi était surpris de l’ardeur avec laquelle j’avais tiré la grosse charrue, habituellement tractée par l’engin agricole orange. J’avais été mis au pré, rencontrant cette fois le cheval de trait. Quoi que plutôt vaniteux, celui-ci avait reconnu mes capacités. Selon lui, sa progéniture serait encore meilleure. Père et fils pourraient alors travailler en même temps que le tracteur. Car le matériel dédié au véhicule agricole était trop lourd pour un seul cheval, même aussi robuste.
Il n’avait pas neigé durant la nuit. L’animal m’avait appris que la neige était une poudre blanche qui tombait du ciel et se déposait sur le sol. C’était froid et très humide selon lui. Et cela pouvait être dangereux pour les humains car le sol était alors rendu glissant, ce qui m’avait inquiété concernant William. Le cheval avait complimenté ma fidélité envers mon maitre et envers mon travail. Pour celui qui m’avait élevé, j’aurais été capable de l’impossible.
Le lendemain matin, nous avions repris le travail. Cette fois, l’équidé labourait avec nous. Ainsi, cela irait plus vite, selon Jack. Mais l’animal n’était pas aussi robuste et endurant que moi. Aussi, il avait commencé à peiner après quelques longueurs, l’obligeant à une pause. Redoublant d’ardeur, j’avais accéléré le pas, surprenant William juché sur un siège fixé de façon artisanale à la charrue.
-Oh, Rex, doucement garçon.
Mais je ne l’avais pas écouté, concentré sur ma tâche. La fierté qui émanait de mon maitre m’avait d’autant plus encouragé à mettre du cœur à l’ouvrage. Je ne m’étais arrêté qu’une fois face au cheval, lequel avait également terminé sa part du champs, rendue plus petite à cause de la vitesse de mon labourage. Et malgré que j’ai été rapide, cela n’était pas mal fait, au contraire. Il avait bien vu avec quel sérieux je m’étais appliqué.
Après une pose repas bien méritée pour nos maitres, le travail avait repris. Mais alors que nous étions en train de labourer, des particules blanches s’étaient mises à tomber. Je m’étais arrêté, le museau vers les nuages.
-Il commence à neiger…, avait dit William, allez mon Rex, il faut finir avant que la terre ne soit recouverte.
Mon maitre m’avait fait accélérer la cadence. Avec le froid, le sol était rapidement devenu blanc. Heureusement, ma fourrure m’avait protégé sans mal. En sentant les mains du jeune homme trembler, j’avais compris que je devais aller plus vite. J’avais espéré que Napoléon aille bien. Mais je m’inquiétais sûrement inutilement. Le vieil âne avait longtemps vécu sans moi.
Et tandis que nous terminions de labourer le dernier champs, la femme était venu vers nous. Protégée sous une ombrelle, elle avait indiquée à mon maitre que le poulain était né. Ça alors ! William, ravis de cette nouvelle, m’avait désattelé et mené à la grange. Il m’avait ôté mon harnachement et je l’avais suivi jusqu’au box de la jument. En effet, un adorable bébé était couché au sol aux côtés de sa mère. Le reste de la famille était arrivée.
-Il faut lui trouver un nom, avait dit Fred.
- Pourquoi pas Neige ? il n’est pas très coloré…
Attirant l’attention de mon maitre, j’avais tourné le museau vers l’extérieur. Le vent s’était mis à souffler et les flocons tombaient par millier, empêchant de voir au loin.
-Et pourquoi pas Blizzard ? avait suggéré William.
- Très joli ! j’approuve !
Jack été enthousiaste à l’idée que son poulain porte un tel nom. Les trois hommes avaient regagnés la demeure quelques minutes plus tard grâce à une petite porte dans le mur. Astucieux. Mon maitre et Meredith étaient restés un moment. Mais l’attitude de la femme avait alors changée. William l’avait alors repoussée sans gestes brusques. Il avait indiqué qu’il était temps pour nous de rentrer. Mais je n’étais pas de cet avis. Par ce temps, mon maitre ne tiendrait guère, surtout que la nuit commençait à tomber. Aussi, j’avais tenté de le lui avait fait comprendre en esquivant le tapis de la selle. Mais William semblait décidé, ne prêtant pas attention à mes signaux. J’avais bien vu qu’il était dérangé par l’attitude de Meredith, mais je ne pouvais pas nous lancer tous les deux a travers ce blizzard en pleine obscurité. Le trajet aurait été trop rude pour lui. Mon maitre s’était alors résigné et avait gagné la maison, suivi de près par la dame. Le chien, couché non loin, m’avait appris que Meredith s’était découvert un faible pour les garçons dans la vingtaine, et que s’il pouvait parler, il aurait dit à son maitre combien sa femme aimait inviter les jeunes paysans des environs afin d’entreprendre avec eux quelques intimes moments lorsqu’il s’absentait avec ses fils. J’avais alors espéré qu’elle ne fasse pas de mal à William.
Le lendemain, la neige avait presque cessé de tomber. A l’aube, William était arrivé avec un sceau de légume en bouillon par la porte. Aussitôt, j’étais venu à lui. Non pas pour mon repas, mais pour m’assurer qu’il n’ait pas été blessé. Selon lui, Meredith était une dame de bien piètre fréquentation, qu’il n’avait pas connu ainsi, par le passé.
-Ce n’est pas bien, Rex, mais nous allons partir en catimini… J’ai pris un peu du bouillon d’hier soir. Régales-toi, je commence à préparer les affaires.
Tandis que je m’étais régalé avec le bouillon, William avait rassemblé mon harnachement. Il était aller voir le poulain, qui tenait à présent debout. Il s’était avancé vers l’extérieur.
-Il a bien neigé mon Rex, il va falloir…
-William…
Il s’était tétanisé et j’avais redressé la tête. Meredith se tenait dans l’embrasure de la porte, s’étonnant de voir mon maitre partir de si bon matin. Ce a quoi il avait répondu que sa mère avait sûrement besoin de lui. J’avais abandonné ma ration pour venir auprès de lui, afin qu’il puisse me harnacher en vitesse. Car j’avais bien senti son malaise. J’avais été sellé et bridé. William était monté sur mon dos.
-Transmettez mes salutations a votre famille, avait-il dit, en route mon Rex.
J’avais aussitôt quitté la grange. Une épaisse couche de neige avait fait bruisser chacun de mes pas. Quelle sensation étrange. Mon maitre était peu couvert, et j’avais prié pour que le retour soit le plus rapide. Aussi, je m’étais élancé au trot.
-Doucement garçon, doucement…
Le retour s’était fait presque exclusivement au trot, sauf à quelques endroits où j’avais jugé bon de ralentir. A peine avions-nous franchis le portail que Napoléon était arrivé. Que c’était bon de le revoir ! Nous nous étions gratouillés l’encolure et mon maitre avait mis pied à terre. Je l’avais suivi jusque dans la stalle où il m’avait désharnaché.
-Je reviens tout à l’heure mon beau.
Il était parti en vitesse se réfugier dans son logis afin de se réchauffer. Quant à moi, j’avais raconté notre aventure au vieil âne. Il m’avait félicité d’avoir été aussi ardu dans mon travail. Je m’étais couché et Napoléon avait été ravit de pouvoir s’installer à mes côtés pour profiter de ma chaleur.

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