Il fut un temps où l’hiver n’existait pas. Les blés montaient sans fin, les fruits ployaient les arbres, et les jours s’étiraient comme des promesses sans fin. Le soleil semblait éternel, et la terre fertile ne connaissait ni repos ni silence. C’était un monde de lumière et d’abondance. Mais cette abondance avait un prix. Les hommes, repus de soleil, se crurent maîtres de la création. Ils coupaient les forêts pour dresser leurs villes, capturaient les bêtes pour les soumettre ou les dévorer. Ils arrachaient les fleurs avant qu’elles ne fanent, tuaient les oiseaux pour leurs plumes, asséchaient les rivières pour irriguer des cultures toujours plus grandes. Tout ce qui ne servait pas était détruit. Tout ce qui résistait était conquis. Ils prenaient, prenaient encore, sans jamais offrir de retour. Le ciel était clair, mais les cœurs, aveuglés. Les jours s’allongeaient, mais les esprits se refermaient.
Perséphone était fille de Déméter, née dans l’éclat des champs dorés, promise à l’éternel été. Belle, douce, éclatante. Pourtant, derrière ses yeux brillait un doute. Une lumière fatiguée. Dans le monde du dessus, tout était mesure, contrôle, exigence de perfection. Déméter veillait sur tout. Elle régentait les saisons d’une main ferme, distribuait les pluies comme des sentences. Mais surtout, elle surveillait sa fille, la protégeait, disait-elle, de ce qui pourrait l’entraîner ailleurs. Mais Perséphone entendait. Dans le silence entre deux souffles, elle percevait un appel sourd, lointain, ancien comme la pierre. Une vibration sous la surface, comme un battement de cœur oublié.
Un soir, alors que les racines frémissaient, elle suivit une fissure dans le sol. Elle descendit sans peur. Et la lumière se referma sur elle. Au creux du monde, elle découvrit un royaume qui ne ressemblait à rien de ce qu’on lui avait enseigné. Là, les forêts ne frémissaient pas de vent mais de mémoire. Les arbres noirs s’étiraient vers des cieux de roche. Les rivières coulaient sans source, claires comme l’oubli. Des lanternes d’obsidienne éclairaient des cités silencieuses, sculptées dans l’éternité. Ici, rien ne pousse. Mais rien ne se perd. Les âmes y étaient accueillies avec respect, lavées de leurs douleurs, allégées de leurs poids. Les souvenirs trouvaient un écrin, les regrets une oreille. Il n’y avait pas de cris, pas de chaînes, pas de feu. Le temps y avançait avec délicatesse. Les morts étaient guidés, écoutés, consolés. C’était un royaume de paix, de lenteur, de vérité.
Hadès, souverain du lieu, la vit descendre comme une flamme inversée. Il ne parla pas, ne réclama rien. Il observa. C’est elle qui s’attarda. C’est elle qui posa les questions, qui écouta les morts, qui apprit les lois de l’ombre. C’est elle qui comprit que ce royaume n’était pas une prison, mais un sanctuaire. Un lieu où les choses cessent de croître, pour exister enfin. Elle resta. Non pas par amour. Non pas par soumission. Mais par volonté. Le temps s’écoula autrement dans les profondeurs. Perséphone devint Reine, non par couronne, mais par rôle. Elle guida les âmes perdues, consola les souvenirs, veilla sur les rêves égarés. Elle réinstalla l’équilibre là où régnaient jadis le chaos et l’oubli. Elle planta dans les cœurs morts une dernière lueur. Et dans ce silence sacré, elle devint puissante.
Mais à la surface, Déméter sentit le vide. Et sa douleur devint rage. Elle fit pourrir les semences, griller les blés, geler les rivières. Elle ferma les pluies, éteignit le vent, étouffa la terre. Les hommes prièrent en vain. Les dieux se turent, alarmés. On accusa Hadès. On parla d’enlèvement, de fruit interdit, de ruse. Mais tout cela était faux. C’était le choix de Perséphone. Et c’était cela que sa mère ne supportait pas. Alors, pour sauver les vivants, Hadès proposa une trêve. Chaque année, Perséphone remonterait un temps. Non pour obéir, mais parce que les vivants avaient besoin de respirer. Elle accepta. Et le monde refleurit. Mais ce n’était plus un vrai printemps. C’était une pause. Une illusion.
Puis les années passèrent. Et Déméter, sous son sourire tendre, n’oublia pas. Elle ne pardonna jamais le départ. Elle voulait sa fille, pas l’équilibre. Elle voulait l’éclat, pas l’ombre. Alors un jour, elle exigea ce que même les dieux n’osaient proposer. Que les portes se ferment. Que sa fille soit retenue là-haut, Pour que le printemps dure. Pour que les blés repoussent. Pour que les hommes vivent. Et le monde obéit. Perséphone fut enfermée dans la lumière. Mais sans elle, les Enfers changèrent. Ce monde souterrain, qui autrefois accueillait les âmes avec douceur, se figea dans la douleur. Le silence devint gémissement. Les mémoires tournèrent en boucle, sans repos. Les morts errèrent sans guide. Les lanternes s’éteignirent une à une. Les cités sombrèrent dans l’oubli. Hadès, seul, garda le trône, mais non la paix. Le sanctuaire était devenu prison. Comme le monde des dieux l’avait toujours été.
Dans la lumière, on vit Perséphone sourire. Mais ses yeux restaient vides. Car elle savait. La vie sans nuit est un mensonge. Le printemps éternel une tyrannie. Et l’éclat, sans profondeur, n’est qu’un masque. Tous y perdirent quelque chose. Les dieux leur sagesse. Les morts leur paix. Les vivants leur véritable printemps. Nul ne sut le reconnaître. Et sous ses pas fleuris, personne ne voyait les racines mourir.